«J'envoie mon laquais avec une lettre pour le secrétaire de M. de Calonne; peut-être sera-t-il mieux accueilli. Dis à tes gens de les guider, car mon ambassadeur a deux qualités que j'ai vu souvent employer: c'est d'être fripon et imbécile.
«Adieu, chère et tendre sœur, je t'aime comme tu le mérites, et si cela se pouvait je t'aimerais davantage.»
Ses préparatifs terminés, le chevalier s'éloigne gaîment pendant que Mme de Sabran reste plongée dans les larmes et les regrets.
Le 13 janvier, Boufflers mouille devant le Sénégal, mais le raz de marée est si violent qu'il ne peut passer la barre que le 15. Il prend immédiatement possession de son gouvernement et il est reconnu «avec tout l'éclat dû à sa place, à son grade et à sa naissance».
Sa première impression n'est pas heureuse, et il éprouve à l'aspect de la colonie confiée à sa vigilance une cruelle déception; elle se trouve en effet dans la plus déplorable situation et il n'y a aucun espoir de pouvoir l'améliorer; il n'y a plus de farine que pour deux mois et encore elle est gâtée; les fortifications n'existent pour ainsi dire plus, les casernements, le matériel de guerre, tous les bâtiments tombent en ruines.
Le personnel n'est pas dans un moindre état de délabrement:
«Le cœur du ministre saignerait s'il voyait dans quelles mains il a mis la troupe et l'hôpital, écrit le gouverneur. C'est comme si l'on avait chargé des éperviers du soin d'une volière.»
Cependant, à part la déception assez naturelle qu'il a éprouvée en arrivant, le chevalier ne se déplaît nullement dans ce pays nouveau, et il est loin de se plaindre de son sort:
«Je m'applaudis à chaque instant de la ressemblance que je trouve entre ceci et l'idée que je m'en étais faite. C'est au point que rien ne m'a étonné et que je ne suis pas plus embarrassé ici qu'en Lorraine... Si le ministre me donne, comme il me l'a promis, une dictature et quelques bras pour m'aider, je promets de faire de la bonne besogne et à bon marché.
«L'air d'ici me convient jusqu'à présent parfaitement. Il n'y a que trois ou quatre heures par jour de grandes chaleurs. Il faut alors éviter le soleil et le mouvement. Tout le reste du temps est plus frais que chaud; quelquefois même cette fraîcheur-là est au point de se chauffer avec plaisir.»