«19 juin 1786.

«Je me plais dans cette espèce de supplice qui me déchire le cœur et dont ma raison veut en vain me distraire. Je chéris la main qui me frappe, et, quoi qu'il m'en coûte, je ne changerai jamais; ma tendresse m'en fait un devoir, et j'aime mieux souffrir et penser à toi, que d'être tranquille et heureuse d'un bonheur que tu ne partagerais pas. Adieu, je ne savais pas ce que c'était qu'aimer quand je t'ai donné mon cœur; si je l'avais bien su, j'aurais résisté jusqu'à la mort à un sentiment aussi dangereux; mais à présent il faut me soumettre, et te donner ma vie.»

Boufflers reste aussi insensible aux reproches qu'aux caresses. La pauvre femme désespérée lui écrit encore:

«... Véritablement je ne sais pas pourquoi je t'aime! C'est sans doute par suite de cette malédiction de Dieu portée sur nos premiers parents, à raison de leurs premiers péchés; car c'est pour mon malheur: il n'y a point de tourments que tu ne me fasses éprouver, de près comme de loin, et malgré cela, je te préfère à tout ce qu'il y a de bien et de bon dans ce monde, et encore à moi-même...

«Va, je suis pour toi comme le premier jour; il n'y a que la mort qui puisse séparer l'âme du corps. Tu es mon âme; je ne peux exister sans toi, ou du moins, sans t'aimer uniquement. La colère, la rancune, les soupçons, tout cela perd son temps avec moi[ [181]

Mme de Sabran n'était pas la seule à ne pas avoir de nouvelles directes du chevalier. Mme de Boufflers, que son fils aimait cependant d'une affection si profonde, ne recevait non plus aucune nouvelle. Il y avait eu entre eux, à propos d'une question d'intérêt, une petite difficulté et le chevalier était parti pour le Sénégal sans aller l'embrasser. Depuis il la boudait. C'était peut-être la première fois de sa vie, et ce devait être la dernière. Par une fatalité qui devait lui causer d'amers regrets, le chevalier ne devait jamais revoir celle qu'il avait tant aimée.

Sa mère, dont les forces diminuaient peu à peu, avait été faire un séjour chez son vieil ami le prince de Bauffremont, à Scey-sur-Saône. Elle s'y trouvait encore au mois de juin 1786, lorsqu'elle fut subitement frappée d'une légère attaque d'apoplexie. On appela bien vite auprès d'elle Mme de Boisgelin. Cependant son état s'améliorait, on la croyait en convalescence, on prenait même des dispositions pour la conduire aux eaux de Bourbonne, lorsque, le 1er juillet, elle eut une rechute; cette fois elle perdit presque immédiatement connaissance et douze heures après, elle s'éteignait doucement entre les bras de sa fille désolée.

Ainsi mourut, à l'âge de soixante-quinze ans, cette délicieuse marquise de Boufflers, qui, pendant près de vingt ans, avait régné par sa grâce et son esprit sur le vieux roi de Pologne, qui avait enchaîné à son char tant d'esprits distingués et tenu sous le charme toute une génération.

Elle fut enterrée le plus simplement du monde dans la chapelle même de M. de Bauffremont, dans l'église paroissiale de Scey-sur-Saône. Le prince assistait à ses obsèques, accompagné seulement de quelques habitants du village[ [182].

Le testament de la marquise, d'une rare simplicité, montre la bonté de son cœur, car elle n'oublie aucun de ceux qui l'ont servie; elle leur laisse tout ce qu'elle possédait au monde; on ne peut se défendre d'un grand serrement de cœur en voyant dans quel dénuement vivait cette femme qui avait joué un rôle si considérable et qui s'éteignait, sans plaintes et sans regrets, dans un état voisin de la misère.