«En pleine mer, 4 août 1786.
«Enfin, je vous reverrai et j'en sens déjà toute la joie, et j'y joins toute la vôtre.
«Je n'ai point eu de lettre de vous en Afrique, et ma sœur m'a seule mandé de vos nouvelles; elles m'ont donné de la sécurité sur le point essentiel, sur la conservation de notre trésor (pour me servir des termes de M. de Nivernais), mais j'ai été vraiment attristé en pensant que vous vous plaigniez de moi et que vous croyiez que je me plaignais de vous. Le premier point serait le pire des malheurs, et le deuxième le plus infini des crimes.
«Les affaires qui ont précédé mon départ étaient si nouvelles et si embarrassantes pour moi qu'elles n'ont pas laissé huit jours à ma disposition pour aller vous embrasser. Quant aux plaintes qui vous sont, dit-on, parvenues sur quelques déprédations de la Malgrange, je pourrais vous dire ce que le comte de Grammont disait assez ignoblement à Louis XIV: «Sire, ce sont deux de vos gens qui se querellent». Irais-je refuser mon vin, car je crois qu'il est question de vin, à celle à qui je dois mon sang? Et quand je ne lui devrais rien, pourrais-je lui refuser quelque chose? Laissons tout cela, car je n'aime pas plus les discussions que vous n'aimez le vin, et ce n'est pas entre vous et moi qu'elles doivent jamais trouver place.
«Dès que le premier objet de mon voyage sera rempli, j'engagerai ma sœur à venir avec moi en Lorraine et j'espère que la première vue dissipera tout, comme je vous ai entendu dire qu'un rayon de soleil aplanit bien des difficultés.
«Je ne vous parle ici ni de l'Afrique ni de la mer, ce sont de trop tristes sujets pour vous en entretenir. Il vous suffira de savoir que Marcel a une fort bonne place et qu'il se fait adorer et même vénérer dans la colonie par son esprit et par ses sentiments. Je me sais bon gré d'avoir prévu son mérite, mais il a passé mon attente. Dites tout cela à M. Devau, pour qu'il sache que je ne me venge pas sur ses amis des querelles qu'il cherche aux miens.
«Mais je veux tout oublier, le jour où je vous verrai sera un jour d'indulgence plénière, et je ne garderai plus rien sur le cœur, comme à la fête du sacre il ne reste personne dans les prisons.
«Adieu, ma chère mère, vous ne savez sûrement ni combien vous êtes aimable, ni combien vous êtes aimée».
En même temps qu'il écrivait à sa mère, le chevalier prévenait Mme de Boisgelin de son retour, et il lui demandait de venir au-devant de lui pour lui apporter des nouvelles:
«12 août 1786.