«Viens, si tu le peux, au-devant de ton pauvre frère, ma bonne fille; après tant d'ennuis, d'inquiétudes, de détresse, couronnés par soixante jours de navigation, il a besoin de voir enfin quelqu'un qui l'aime et qu'il aime, et je te laisse à juger si je pouvais mieux m'adresser. Je ne suis pas encore à terre, mais à moins que les vents n'imaginent quelque nouvelle perfidie, je serai ce soir ou demain à la Rochelle.
«... J'espère que tu partages et que tu combleras ma joie et le cœur me dit que tu m'apporteras de bonnes nouvelles».
Hélas! l'on sait la nouvelle affreuse qui attendait le pauvre chevalier. Il adorait sa mère, et l'on peut deviner sa douleur en apprenant qu'il ne devait plus revoir celle qu'il avait tant aimée.
Bien avant le retour du chevalier, la famille de Boufflers s'était réunie pour régler les affaires d'intérêt; ce n'était ni bien long ni bien compliqué, puisque la vieille marquise ne laissait à peu près rien.
Bien qu'eux-mêmes dans une situation de fortune des plus précaires, M. et Mme de Boisgelin se conduisirent on ne peut mieux. M. de Boisgelin déclara tout d'abord approuver complètement tout ce que ferait sa femme, et lui donner à cet effet toutes les autorisations nécessaires.
Quant à Mme de Boisgelin, elle déclara en son nom et au nom de son frère, pour lequel elle se portait fort[ [185], qu'elle entendait que les dispositions dernières de sa mère fussent exécutées sans aucune réserve, qu'il fallait avant toutes choses payer les dettes, solder les frais, et exécuter les legs aux domestiques. C'est ce qui fut fait scrupuleusement.
On se rappelle qu'au moment du mariage de M. et Mme de Boisgelin, le roi de Pologne avait donné viagèrement aux jeunes époux le domaine de la Malgrange pour en jouir après le décès de Mme de Boufflers[ [186].
Les Boisgelin héritèrent donc de la Malgrange, mais le chevalier s'était attaché à cette terre qu'il gérait depuis une dizaine d'années, et, d'accord avec sa sœur et son beau-frère, il obtint du conseil du roi, de se substituer à eux sa vie durant.
Il prit aussitôt des mesures pour tirer le meilleur parti possible de son domaine; il confia les jardins à un horticulteur pour un loyer de dix louis; il afferma les terres pour 1,500 livres. Quant à la maison qui était fort agréable et bien meublée, et le pavillon bâti par M. de Bauffremont, il les loua à des Anglais de passage; chaque année il arrivait en Lorraine de nombreux insulaires qui ne craignaient pas de payer un loyer assez élevé pour jouir de l'agrément de passer l'été aux portes de Nancy.
Mme de Boufflers jouissait sur le Trésor royal d'une pension de 18,000 livres qui était le plus clair de son revenu. Après sa mort toute la famille se mit en mouvement pour faire reporter cette pension sur la tête de Mme de Boisgelin et du chevalier. Malheureusement le Trésor royal ne se trouvait pas, lui non plus, dans une situation brillante, et malgré les pressantes démarches du prince de Beauvau et du duc de Mouchy, auprès du roi et de M. Calonne, c'est à grand'peine qu'on obtint pour les enfants de Mme de Boufflers une pension de 8,000 livres qu'ils eurent à se partager.