Des nombreux enfants de la princesse de Craon deux seuls survivaient donc maintenant, le prince de Beauvau et l'abbesse de Saint-Antoine. Cette dernière, chassée de son couvent par la Révolution, s'était réfugiée chez son frère.

Dès le début de la Révolution M. de Beauvau montra un courage et une énergie dignes de lui. Au lieu de fuir la France comme tant d'autres et de chercher à l'étranger un refuge trop facile, il estima que son devoir était de rester auprès du roi, et il vint offrir à Louis XVI, éperdu, son bras et son épée. Payant de sa personne, on le vit aux côtés du monarque pendant ce lamentable voyage de Versailles à Paris, le 16 juillet 1789.

Le prince accepta même le ministère de la guerre, qu'il avait autrefois refusé, mais il annonça qu'il se retirerait dès qu'il ne pourrait plus être utile. Il resta cinq mois en fonctions.

A partir de ce moment il vécut dans la retraite, entouré de sa famille et de quelques amis fidèles; il s'occupait de questions littéraires, il attirait chez lui les gens de lettres et il suivait scrupuleusement les séances de l'Académie où il jouissait d'un grand prestige.

Il avait recueilli chez lui plusieurs de ses confrères, Suard, Marmontel, l'abbé Morellet, Gaillard, et son salon dans ces temps troublés était un centre où l'on aimait à se réunir pour causer arts et belles-lettres, et échapper aux tristesses du présent.

Mais le plus fidèle de ses hôtes était son vieil ami Saint-Lambert, ce camarade d'enfance qui ne l'avait pour ainsi dire jamais quitté. Il vivait avec lui dans la plus étroite intimité et il le garda chez lui jusqu'à sa dernière heure.

Reconnaissant d'une amitié qui n'avait jamais subi d'altération et de bienfaits sans cesse renouvelés, Saint-Lambert célébrait volontiers les mérites du fidèle compagnon de sa vie: désabusé, ayant perdu peu à peu toutes ses illusions, le poète ne voyait plus que son ami qui pût le réconcilier avec les hommes:

Auprès de toi, Beauvau, j'oublie

Combien ils sont légers, aveugles, ou pervers;

Si je méprise en eux la nature avilie,