«Mon Dieu, que j'ai de plaisir à vous lire, madame, que j'en aurais à vous entendre si vous étiez à Paris! Pourquoi, dans une circonstance comme celle-ci, une femme éloquente et instruite, courageuse et philosophe, n'est-elle pas au milieu des partis pour les tempérer, pour les concilier, s'il était possible.
«Vous avez appris l'audace et la fuite de M. de Calonne. Chassé de Douai, il a reparu à Dunkerque et il se promet dans cette ville une meilleure fortune. Ses amis, car cet homme a des amis, à la honte de l'amitié, se flattent tous qu'il sera élu pour l'Assemblée nationale. Peut-être que la Justice divine nous l'amènera sur un char de triomphe pour être jugé, peut-être qu'après avoir donné tant de scandales à la patrie, il lui donnera un grand exemple.
«Tandis que ce brigand trouble la pacifique Flandre, on dit que M. de Mirabeau pacifie l'orageuse Provence; la ville d'Aix s'était ralliée sous lui à la Concorde et les trois ordres, auparavant si désunis, ont marché de concert dans une procession solennelle portant un drapeau sur lequel étaient les armes du roi et celles de la ville. Mais Marseille est encore loin d'imiter cette procession, elle veut redevenir une République et se détacher de la France. C'est le vœu des principaux habitants; le vœu du peuple leur est contraire et l'on s'attend à d'horribles débats, si M. Mirabeau, l'orateur du peuple, n'arrête le torrent et n'apaise les mouvements qu'il a excités. Il s'est comparé à la lance d'Achille qui blesse et guérit tout ensemble.
«Nous allons aussi avoir notre part de discussions électives. Vous aurez lu le règlement fait pour Paris. Le d'Eprémesnil, éternel dénonciateur de tout ce qu'on fait, de tout ce qu'on écrit, et ne faisant et n'écrivant lui-même que des sottises, a dénoncé le règlement. De quelque manière que ce règlement eût été arrangé, il l'aurait dénoncé; dénonciation est devenue le jurement ordinaire du Parlement. Heureusement que la presse le tient en respect. Les écrivains hardis ont repoussé les magistrats audacieux. Vous paraissez, madame, blâmer cette audace, mais je parie que cette opinion pusillanime n'est pas de vous.
«Lorsque dans une dispute un adversaire tonne, voulez-vous que l'autre adoucisse la voix. Il ne serait pas entendu. Il est inutile, il est dangereux même d'avoir des ménagements pour un parti qui n'en a pas, et qui prendrait le silence pour une défaite, et la modération pour l'infériorité. Réfléchissez-y, madame, et vous verrez qu'il ne faut paraître sur la place publique qu'en tigre ou en lion, sans quoi on y est dévoré. Des hommes frivoles, de belles dames, et quelquefois de très laides vont prêcher la douceur; elles veulent qu'on soit tranquille dans une maison qui brûle, parce que la flamme n'a pas encore gagné leur appartement. Je suis persuadé que vous et Mme de Lenoncourt vous pensez comme moi.»
«Quoi, vous, un tigre! Eh! bon dieu, y pensez-vous? lui répond son amie. Vous aurez beau en prendre la peau, les ours ont vu votre patte blanche, et j'ai peur qu'ils ne vous dévorent la nuit pendant que vous sommeillez. Votre bonne conscience ne me tranquillise pas; c'est une excellente fourrure pour le dedans, mais une très mauvaise pour le dehors. Un fort logicien (je ne sais pas qui c'est) a dit que vous jouez avec la lumière: eh bien, voilà votre arme! n'en employez point d'autre, faites-vous respecter comme le citoyen le plus lumineux... ne combattez pas, éclairez. Je connais trop la délicatesse de votre santé, la vivacité de votre sang, la douceur de votre caractère, pour ne pas insister sur un conseil qui ne tient nullement à cette pusillanimité que vous méprisez avec raison. C'est l'intérêt, c'est l'amitié qui vous parle, soyez-en sûr[ [194].»
Mais Cerutti, emporté par le courant, n'écoute plus les conseils de l'amitié. Il devient secrétaire de Mirabeau, administrateur du département de la Seine, membre de la Législative. Enfin il se surmène si bien qu'il meurt épuisé, en février 1792. Cette fin prématurée fut heureuse pour lui, car elle lui épargna très vraisemblablement l'échafaud[ [195].
Qu'était devenue la famille de Beauvau depuis 1788?
Le prince de Craon était mort, laissant un fils, Marc de Craon, qui émigra presque immédiatement.
En 1791, la sœur de Mme de Boufflers, la vieille maréchale de Mirepoix, préoccupée des événements qui se passaient sous ses yeux et qui bouleversaient complètement sa conception des choses de ce monde, abandonna son hôtel de la rue de Varennes, et elle parvint à passer la frontière. Elle se réfugia à Bruxelles, puis au château de Levergheim, près de Gand, chez son amie la comtesse de Marsan. Elle s'y éteignit en 1791, loin des siens et de tous ceux qu'elle avait aimés.