La correspondance ne produisant aucun résultat, Martin eut recours à un autre genre de persécution; il attendait son prétendu débiteur devant sa porte, rue Saint-Honoré, et quand M. de Boisgelin sortait, il l'accablait de reproches et d'injures, le traitant d'aristocrate, de détrousseur du peuple, tant et si bien que la foule s'amassait et ne tardait pas à devenir menaçante. Le malheureux gentilhomme, atteint de paralysie, ne marchait qu'avec une béquille; il allait donc très lentement et il lui était complètement impossible d'échapper à son persécuteur.

Le comte, à bout de forces, menaça Martin de porter plainte au comité de police, mais Martin répondit gaillardement qu'il s'en f.... Cependant, devant le juge de paix, il montra moins d'assurance, et peu à peu il se décida à laisser en paix sa victime.

La mauvaise fortune s'acharnait sur M. de Boisgelin. Pendant qu'il résidait à Paris sans en bouger, les municipalités de la Loire-Inférieure et du Morbihan, où se trouvaient ses terres, le déclaraient émigré et séquestraient ses biens et ses revenus. C'est en vain qu'il envoyait des certificats de résidence parfaitement réguliers et authentiques, on n'en tenait aucun compte.

Il allait subir encore des épreuves plus cruelles. En 1792 il fut dénoncé, comme aristocrate, et emprisonné pendant trois semaines dans l'horrible prison de l'Abbaye; il y fut enfermé dans un grenier sans cheminée avec cinq autres personnes. Comme il était accablé de rhumatismes, son état devint si grave, qu'il obtint d'être mis en état d'arrestation chez lui. Il demeurait alors rue de Bourbon, no 502. Enfin il fut remis en liberté.

Nous verrons dans un prochain chapitre ce qu'il advint de cet infortuné ménage.

Le lecteur n'a pas oublié ce grand ami de Panpan, de Mme Durival et de Mme de Brancas, ce Cerutti qui, après avoir fait partie de la Compagnie de Jésus, était devenu un de ses plus violents adversaires. Cerutti ne s'était pas contenté de jeter la soutane aux orties; sous l'influence de son tempérament passionné, il s'était précipité à corps perdu dans le courant révolutionnaire. Non seulement il prodiguait sa prose dans les journaux les plus avancés, mais il fonda «la feuille villageoise» pour pouvoir exprimer plus librement sa pensée.

Lui, l'ancien jésuite, disait aux paysans:

De tous les animaux qui ravagent un champ,
Le prêtre qui vous trompe est le plus malfaisant.

Sa vieille amie, Mme Durival, s'inquiétait de cet enthousiasme révolutionnaire; dans toutes ses lettres elle lui prêche la prudence et la modération; mais Cerutti, ivre de liberté, est insensible à tous les conseils:

«A Paris, ce 9 avril 1789.