«Prêchez-lui le lait et les ménagements, écrivait Mme de Lenoncourt à Panpan; sa poitrine s'attaquera si elle n'y prend garde. Elle est comme une bouteille d'éther; un jour le verre cassera et tout s'évaporera.»

A peine Mme de Boufflers était-elle remise qu'elle éprouva de nouveaux ennuis. Depuis quelque temps déjà elle se plaignait de sa vue; bientôt le mal empira et un de ses yeux fut sérieusement compromis. Elle ne pouvait plus ni lire ni écrire, et cette privation l'affligeait beaucoup. Les remèdes ordonnés n'amenant aucune amélioration, elle fit appeler frère Côme, le célèbre chirurgien: il conseilla du baume de Tuthie, de l'eau de fenouille et par-dessus tout d'éviter les lumières. La marquise consentit volontiers à prendre les remèdes, mais quant à renoncer à sortir le soir, on ne put l'y décider: elle préférait, disait-elle, perdre son œil que de se priver de tout l'agrément de sa vie.

Ainsi fit-elle, et elle continua à veiller, à jouer, à se brûler les yeux aux lumières, enfin «à faire cent sottises». Elle garda son œil malade fort longtemps.

En voyant cet entêtement si déraisonnable, Mme de Lenoncourt se souvenait de l'étrange façon dont la marquise, quelques années auparavant, avait soigné un crachement de sang.

«Je me rappelle toujours un crachement de sang qu'elle eut à la Malgrange, un hiver bien froid et qu'elle nous soutenait que le seul remède était de mettre les pieds dans la neige. Elle y mettrait peut-être son œil, s'il y en avait. Mais il y a du jeu, des veilles, des bougies, et c'est pire que la neige. Je la prêcherai, mais ce sera pour le repos de ma conscience.»

Dans sa colère, Mme de Lenoncourt n'appelle plus son amie que «la mère Boufflers».

Panpan se désolait des nouvelles qu'il apprenait de sa chère marquise et il ne pouvait se défendre pour l'avenir de tristes pressentiments. Il les confiait à Mme de Lenoncourt qui lui répondait:

«Vous avez bien raison, elle ne sera point heureuse. Elle me paraît comme un malade qui cherche une situation commode dans son lit et qui ne la trouve jamais. Je loue Dieu de tout mon cœur de m'avoir donné une âme calme et paisible, c'est le dédommagement de tout ce qui me manque.»

En 1768, il fut question d'un mariage pour le marquis de Boufflers, et sa mère ainsi que son frère le chevalier s'agitèrent beaucoup à cette occasion. C'était une union très brillante au point de vue de la fortune, puisqu'il s'agissait de Mlle Helvétius, mais dès qu'on parla de ce projet à la jeune fille, elle ne voulut rien entendre, disant que M. de Boufflers était «pédant». En vain on voulut la raisonner, elle résista «comme un petit diable» et il fallut céder.

Les Boufflers, assez vexés, se retournèrent alors d'un autre côté et ils songèrent à une demoiselle de province, Mlle de Morfontaine, qui était également une riche héritière. Cette fois la jeune fille ne fit aucune opposition et le mariage fut décidé. Conformément aux usages du temps, les fiancés ne s'étaient jamais vus. C'est ce qui fait écrire à Mme de Lenoncourt ces lignes si pleines de sens et de vérité: