«Savez-vous que M. de Boufflers se marie dans les premiers jours de novembre. On m'a dit que sa femme était fort laide et boiteuse; cela serait fâcheux. Mais concevez-vous qu'il ne l'ait pas encore vue? Il ne s'en est seulement pas informé. Véritablement, on aime trop l'argent dans ce siècle. On ne considère que cela.»
Le mariage n'eut pas lieu à la date indiquée, il fut remis au mois de janvier, parce que Mlle de Morfontaine n'avait pas encore fait sa première communion! «Apparemment qu'entre sacrements c'est l'Eucharistie qui a le pas, écrit Mme de Lenoncourt; leur rang est réglé comme celui des ducs, et mieux, car cela n'a pas fait de dispute. Le mari supporte ce retard très patiemment; il n'a point encore vu sa prétendue femme, mais sur la parole de l'évêque de Metz, il la soutient jolie.»
Si Mme de Boufflers abandonne momentanément la Lorraine, on ne peut lui reprocher d'oublier son vieil ami. D'elle on ne peut pas dire: «Loin des yeux, loin du cœur.» Puisque les hasards de la vie la forcent à demeurer éloignée du cher Panpan, de son «cher Veau», comme elle l'appelle en plaisantant, elle se dédommage en lui narrant les nouvelles du jour et tous les menus incidents de sa vie.
Nous citerons un grand nombre des lettres écrites par la marquise, parce qu'elles ont le rare mérite de la montrer telle qu'elle est, au naturel, sans fard et sans art.
On trouve de tout dans cette correspondance, des nouvelles politiques, des tracasseries littéraires, des recettes de cuisine, des tendresses, des reproches, enfin dans leur diversité, c'est la vérité même. Elles sont écrites à la diable, sous l'inspiration du moment, sans aucune recherche et sans aucun souci de la postérité; mais Mme de Boufflers s'y peint tout entière et nous la retrouvons telle qu'elle s'est toujours montrée à nous, nous retrouvons, à chaque ligne, sa légèreté, sa finesse, son esprit, et nous pouvons dire aussi son cœur. Toutes ces réflexions, tristes ou gaies, ironiques ou sentimentales, qu'elle jette au hasard de la plume, feront mieux connaître notre héroïne que tous les discours du monde.
On verra dans les lettres que nous reproduisons, non seulement l'extrême degré d'intimité qui existait entre la marquise et Panpan, mais aussi l'affection durable et profonde qui les unissait l'un à l'autre.
Mme de Boisgelin n'est pas moins liée avec l'ancien lecteur du Roi; c'est souvent elle qui tient la plume pour sa mère, et le ton qu'elle emploie dénote la plus étrange camaraderie.
En septembre 1768, la Reine vient de mourir[ [41], le marquis de Boufflers va épouser Mlle de Morfontaine, M. d'Invaut est nommé contrôleur général, etc. Toutes ces nouvelles, Mme de Boufflers les annonce à son ami; elle lui parle aussi de ses yeux dont elle souffre, de sa bourse qui est vide, de la difficulté de la remplir et de la peine qu'elle éprouve à emprunter.
«Paris, 27 septembre 1768.
«Mon charmant cœur de Veau, soyez bien sûr que ma plus grande privation est de ne pouvoir pas vous écrire, car mon œil ne se guérit pas. J'ai pourtant fait d'abord ce que M. Grandjean m'a ordonné. Ensuite, voyant que j'étais plus mal, j'ai consulté le frère Côme, qui m'a dit de me servir du baume de Tuthie, ce qui ne me fait rien du tout.»