«Votre lettre du 3 m'a fait, ma chère nièce, le plaisir que me feront toujours toutes les marques de votre souvenir et de votre sensibilité à mon attachement pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous souhaite d'heureuses couches. Il me semble que vous ne devez pas être éloignée du terme, madame Nathalie!

«Je voudrais savoir si vous êtes contente de la tasse que vous devez avoir reçue par l'ambassadrice de Suède, et si un autre envoi que je vous ai fait à peu près en même temps vous est parvenu[ [197]

Cependant M. de Beauvau, bien qu'il n'eût jamais été inquiété, ressentait profondément tout ce qui se passait, et peu à peu sa santé s'altérait.

Au printemps de 1793, le prince sentit ses forces décliner; il pensa que l'air pur des champs lui redonnerait la vigueur qui lui manquait, et il partit pour le Val, accompagné seulement de la princesse et de Saint-Lambert. A peine arrivé, il fut pris d'un catarrhe et il dut s'aliter. Mme de Beauvau, fort inquiète, voulut faire venir Mme de Poix, mais on défendait en ce moment tout mouvement à la jeune femme et le prince s'opposa à ce qu'on la dérangeât; il ne voulut pas davantage qu'on fît venir sa sœur, l'abbesse de Saint-Antoine. Mais l'état devint bientôt si inquiétant qu'on passa outre aux défenses du malade et qu'on appela en toute hâte sa fille et sa sœur. Elles eurent la consolation de pouvoir lui prodiguer leurs soins pendant ses derniers moments et lui dire un éternel adieu.

Fidèle aux idées philosophiques qui avaient toujours été celles de son entourage et les siennes également, le prince ne demanda pas à recevoir les secours de la religion et il mourut en philosophe comme il avait vécu[ [198].

Il s'éteignit dans les bras de sa femme le 19 mai 1793; il était âgé de soixante-treize ans[ [199].

Un journal républicain, faisant allusion à la tranquillité dans laquelle le prince avait vécu jusqu'à sa mort, écrivait: «Malgré son nom et ses dignités, l'ascendant de ses vertus et de ses bienfaits l'a environné de respect jusqu'à la fin de sa carrière[ [200]

La douleur de Mme de Beauvau fut immense. En perdant ce mari qu'elle adorait, elle perdait tout au monde. La tendresse de Mme de Poix et de la jeune Ourika apporta, il est vrai, quelque adoucissement à son chagrin, mais elle se retira du monde et elle ne vécut plus que pour honorer le souvenir de celui qu'elle avait tant aimé.

Elle relisait souvent ces jolis vers de Saint-Lambert, sur les désillusions de la vieillesse, et cette lecture, qui lui rappelait si cruellement sa propre douleur, lui arrachait des cris de désespoir:

Malheur à qui les dieux accordent de longs jours!