«Dieu vous préservera de la goutte; elle ferait cependant une grande diversion à vos chagrins.»

Mme de Boufflers ne se bornait pas à envoyer à Panpan de fréquentes nouvelles; sa sollicitude pour son vieil ami était incessante. Elle le savait dans une situation de fortune fort étroite, elle savait qu'il s'inquiétait de l'avenir et qu'il redoutait par-dessus tout la misère menaçante. Sur son conseil, elle l'engagea à adresser au Roi un placet pour obtenir une pension. Panpan obéit avec empressement et dans son zèle il adressa aussi des suppliques à la Reine, à Mesdames, au duc de Choiseul. Grâce à l'intimité du chevalier avec le duc et aux instances de la marquise, Panpan finit par obtenir à sa grande joie une pension de 500 livres. Choiseul fit plus encore, il envoya au protégé de Mme de Boufflers une tabatière avec son portrait.

CHAPITRE V
1767-1771

Le chevalier de Boufflers à Paris.—Ses succès.—Ses poésies légères.—Son adoration pour sa mère.—Ses relations avec le duc et la duchesse de Choiseul.

Qu'était devenu le chevalier de Boufflers depuis la mort du roi Stanislas? Était-il resté à Nancy ou à Lunéville, avec ses amis d'autrefois, avec les fidèles compagnons de son enfance et de sa jeunesse? En aucune façon. Sans hésiter, il avait suivi l'exemple de sa mère, et il s'était empressé de quitter la Lorraine pour venir chercher à Paris un théâtre plus digne de lui et plus conforme à ses goûts. Il y avait retrouvé son frère, le marquis, et nombre de parents et d'amis.

Il s'y était bien vite créé une place à part dans la société. Sa réputation d'esprit était grande, elle n'avait fait qu'augmenter depuis son départ du séminaire; les lettres charmantes qu'il écrivait de Suisse à sa mère, et qui couraient de mains en mains, avaient mis le comble à sa réputation; mais le succès de sa prose n'était rien en comparaison de celui qu'obtenaient ses chansons; malgré leur légèreté, ou plutôt à cause même de leur légèreté, on se les arrachait, on les colportait à l'envi. Joignez à des dons si précieux, beaucoup d'esprit naturel, «de l'esprit en argent comptant», comme disait Duclos, une inaltérable gaieté, une verve endiablée, et l'on comprendra que Boufflers soit devenu rapidement «l'enfant gâté» de toutes les sociétés et un des hommes à succès de la capitale; bientôt, malgré son indiscutable laideur, ses bonnes fortunes ne se comptaient plus.

On le voit sans cesse chez les Beauvau, chez les Choiseul, chez les Nivernais, chez le prince de Conti, chez Mme de Mirepoix, chez Mme de Grammont, chez la maréchale de Luxembourg, chez Mme du Deffant, etc. Partout il est reçu à bras ouverts, flatté, cajolé, adulé.

En revanche, il est beaucoup moins apprécié à la Cour, et c'est à Versailles qu'on le rencontre le moins. C'est que la différence est profonde entre la Cour de Louis XV et celle du roi Stanislas.

A Lunéville, Cour familiale et bon enfant, Boufflers jouissait de tous les privilèges; il en usait et en abusait. Son indépendance d'allures et de langage, ses vers facétieux, ses escapades ne choquaient personne. Le Roi était si bon, si facile à vivre, si indulgent pour la jeunesse! Et puis tout n'était-il pas permis au fils de Mme de Boufflers?