La magnificence des habits pour la cérémonie nuptiale fut portée à un excès inconnu jusqu'alors et qui inspirait à Grimm ces réflexions, très justes:
«J'avais cru il y a une quinzaine d'années, lorsqu'on inventa pour les habits d'hommes des étoffes à trois couleurs, que cette mode paraîtrait trop frivole et ne pourrait durer longtemps. Je me suis bien trompé. On a trouvé depuis le secret de mettre sur le dos d'un homme une palette entière, garnie de toutes les teintes et nuances possibles. Aujourd'hui on met la même variété dans les broderies d'or et d'argent qu'on mêle de paillons de diverses couleurs: ces habits donnent à nos jeunes gens de la Cour un avantage décidé sur les plus belles poupées de Nuremberg...... Si j'étais roi de France, je réformerais, non par un édit, mais sur ma personne, toutes ces modes d'origine gothique, qui font d'un Français habillé le plus mesquin, le plus insipide, le plus ridicule personnage qui se soit jamais tenu sur ses deux pieds[ [54].»
Il se produisit à la Cour, pendant l'année 1769, un événement de la plus haute gravité, et qui allait porter le trouble dans une famille jusque-là très tendrement unie.
Depuis la mort de Mme de Pompadour, le Roi, sans renoncer aux «passades» et aux fantaisies du Parc-aux-Cerfs, avait vécu seul et il n'y avait pas eu de «maîtresse déclarée». En 1768, il rencontra Mme du Barry et il s'éprit pour cette jeune et ravissante créature d'une passion sénile que rien, pas même la possession, ne put apaiser. Quand il voulut introduire à la Cour cette femme connue par la bassesse de son extraction et la dépravation de ses mœurs, le scandale fut inouï. Mais le prince, aveuglé par son amour, n'en persista pas moins dans ses projets.
Lorsque Mme du Barry, en dépit de toutes les résistances, eut été présentée le 22 avril 1769, les duchesses de Choiseul et de Grammont firent dire au Roi qu'elles craignaient que leur présence ne lui fût moins agréable dans sa société particulière et qu'elles le priaient de les excuser à l'avenir aux soupers des petits cabinets. La duchesse de Beauvau prit le même parti que ses amies et elle refusa avec indignation toute compromission avec la favorite. Malgré la docilité de la noblesse à l'égard du monarque, presque toutes les femmes de la Cour imitèrent cet exemple. Il n'en fut malheureusement pas de même pour Mme de Mirepoix.
«La fée Urgèle», comme la surnommaient quelques mauvaises langues, était toujours avide de plaisirs, besoigneuse et endettée plus que jamais. Elle aurait bien voulu imiter la conduite de son frère et de sa belle-sœur, mais comment faire?
«Comment résister au Roi, si bon, si serviable, qui tous les ans paie pour elle 30 ou 40,000 francs de dettes et puis le cavagnole est si amusant, et on n'y joue bien que chez le Roi! C'est ainsi qu'elle en arrive de cavagnole en cavagnole à abaisser son caractère de la façon la plus humiliante, et à devenir l'amie intime de la favorite.»
L'indignation fut générale. Un tel exemple donné par une si grande dame, par la propre sœur du prince de Beauvau, motiva les plus amères critiques. On disait que la maréchale faisait partie de la charge de favorite et que les maîtresses se la repassaient comme un meuble vivant. Tous les partisans des Choiseul, et ils étaient légion, s'indignèrent de la conduite de Mme de Mirepoix et elle fut honnie de ses anciens amis; son frère, quelque chagrin qu'il en éprouvât, rompit toutes relations avec elle.
Mme de Boufflers n'avait pas les mêmes raisons pour se montrer si rigoureuse; elle conserva donc avec sa sœur la même intimité que par le passé, mais l'union de la famille fut rompue et les relations devinrent souvent plus délicates.
L'existence de Mme de Mirepoix près de sa nouvelle amie ne fut pas heureuse. Les quelques dames qui, dans des vues plus ou moins intéressées, avaient consenti à former la société de Mme du Barry, étaient toutes ensemble comme chien et chat; c'était à qui se surpasserait en dédain et en mépris l'une pour l'autre, et à qui s'en rendrait le plus digne. Mme de Mirepoix se laissait aller à des jalousies, à des bouderies et à des «rapatriages», qui étaient une honte de plus. Ces misérables querelles faisaient le désespoir de Mme du Deffant: