Du reste, la marquise ne veut entendre parler ni de Lunéville ni de Nancy où elle pourrait être exposée aux mauvais procédés de son mari. Elle ira habiter au mois d'octobre Remiremont, où on lui prête une des plus jolies maisons de la ville; elle aura là une retraite honnête, décente, et surtout inaccessible à M. de Lenoncourt.

«10 février 1770.

«N'allez pas vous récrier, comme Mme de Boufflers, sur la tristesse du séjour que j'ai choisi; je ne veux pas que l'on m'en dise du mal; j'y trouverai de la tranquillité et de l'aisance, voilà ce que je cherche, et ce qu'il me faut.

«... Il me paraît impossible que dans quarante filles, je n'en rencontre pas quelques-unes de bonne conversation. Je ne suis pas difficile, je le serai encore moins quand j'aurai perdu l'amertume et l'aigreur que ce pays-ci commençait à me donner. J'aime à écrire, j'aime à lire, j'aime à travailler, je me ferai des occupations et je crois que je me défendrai de l'ennui. Enfin, mon Veau, je suis tout accoutumée à cette idée-là, qui, je l'avoue, m'a d'abord effrayée. Il me semblait que le feu était à la maison, que je me jetais par la fenêtre, et je ne savais où j'allais tomber. Cependant je n'ai pas balancé, parce que je crois qu'il ne faut pas résister à la raison, à moins qu'une heureuse étoile ne nous ait habitué à tout donner au hasard.

«N'êtes-vous pas persuadé qu'on peut être heureuse partout à bon marché excepté ici où tout s'achète bien cher. Plaisir, amis, considération, tout se paie et mille fois au delà de sa valeur...»

Si Panpan avait un grain de bon sens il viendrait habiter avec elle à Remiremont:

«Je vous donnerai, lui dit-elle, tout le haut de ma maison; je serai votre ménagère; vous seriez caressé par quarante chanoinesses qui se trouveraient trop heureuses d'être vos commères[ [59], et nous serions tous deux riches comme M. de la Borde et M. de Montmartel.

«La princesse Boursoufflée[ [60] ne me fait pas peur. Je ne lui dois que parce qu'elle est une plus grande dame que moi. Cela ne peut pas être bien gênant. Elle fait bonne chère, elle a des chevaux; cela peut même être une ressource...»

Les projets de la marquise sont déjà complètement arrêtés. Elle fera ses paquets pendant le carême, puis elle quittera Paris à Pâques. Elle se rendra d'abord à la Neuveville, de là elle ira à Haroué voir la vieille princesse de Craon, et son été se passera ainsi fort paisiblement.

Le séjour à Haroué n'attire pas irrésistiblement Mme de Lenoncourt. D'abord tout le monde dit que la princesse est fort baissée, qu'elle a souvent des absences, enfin qu'elle est plus difficile à vivre que jamais. Puis plusieurs de ses filles parlent de venir s'installer chez elle: Mme de Mirepoix pour cacher la honte qu'inspire à tous sa conduite; Mme de Bassompierre pour y faire des économies parce qu'elle a perdu au jeu plus de 4,000 louis. La visite probable de ces deux dames n'enthousiasme pas particulièrement la marquise, mais il faut bien s'y résigner. Si au moins Mme de Boufflers annonçait son arrivée; elle en a parlé, mais elle est si incertaine dans ses projets, si changeante. Qu'adviendra-t-il au dernier moment?