Hélas! la mauvaise chance poursuit sans pitié la marquise. Au moment où elle va toucher le but, où elle se croit déjà au comble du bonheur, elle reçoit une désastreuse nouvelle: rien de ce qu'on lui a fait espérer ne peut se réaliser.

Le premier coup fut rude, mais la pauvre femme avait l'habitude du malheur et elle se remit assez vite. Elle écrivait philosophiquement quelques jours après:

«A Paris, le 16 janvier 1770.

«Adieu châteaux, grandeurs, richesse, mon pot au lait est culbuté, mon Veau; je reçus avant-hier une lettre charmante quoique bien affligeante; mes parents sont plus fâchés que moi, et moi je leur suis plus obligée que s'ils avaient pu faire ce qu'ils m'ont promis. Je suis bien convaincue qu'il n'y a point de puissance soit céleste, soit terrestre, qui puisse vaincre le malheur qui me poursuit. Il y a vingt ans que je me noie, et que lorsque j'aperçois une planche pour me sauver, il arrive un coup de massue pour me replonger au fond de l'eau. Je ne veux plus lutter; cette année qui vient, vient de m'amener ma quarantième année, je médite une retraite paisible et conforme à ma santé et à ma fortune.

«Adieu, mon Veau, je voudrais bien vous avoir là au coin de mon feu, pour que vous me disiez si je suis courageuse ou insensible. Je ne suis point émue du tremblement de terre qui a renversé mes châteaux; je voudrais bien croire que c'est parce que je suis un grand homme, car je suis bien ennuyée de n'être qu'une petite femme.»

Cette déception cruelle décida Mme de Lenoncourt à prendre un parti auquel elle songeait depuis quelque temps. Elle résolut de quitter Paris. Bien entendu, une fois sa résolution annoncée, elle fut entourée d'amis qui cherchaient à lui persuader que le souverain malheur était de vivre en province et qui mettaient toute leur éloquence à lui démontrer tout ce que sa résolution avait d'affreux: «Si j'étais faible et crédule, écrivait-elle, on me tournerait la tête.»

Son premier soin est de raconter à Panpan ses nouveaux projets; il y est plus intéressé que qui que ce soit, puisqu'elle va venir habiter la Lorraine.

Panpan, ravi de revoir une amie très chère, lui conseille de prendre une maison à Lunéville, ce qui établira entre eux les plus douces relations de voisinage. Si Lunéville ne lui convient pas, que ne s'installe-t-elle à Nancy? Pourquoi ne cherche-t-elle pas à amener Mme de Boufflers avec elle; elle lui rendra le plus grand des services en l'arrachant à Paris et elles vivront ensemble le plus agréablement du monde.

Le Veau en parle à son aise! Enlever Mme de Boufflers à la vie de Paris, mais c'est tenter l'impossible! Et puis Mme de Lenoncourt y réussirait-elle qu'il ne lui plairait pas de vivre avec son amie:

«J'ai autant de stabilité qu'elle en a peu, dit-elle. Je l'aime de tout mon cœur, mais je crois que nous nous brouillerions si nous étions dans la dépendance l'une de l'autre.»