«Rien n'arrive ici; je n'y reçois point de lettres et je ne sais pas de nouvelles plus fraîches que celles du sacre du Roi, que la princesse me raconte toutes les après-dîners avant de s'endormir. Je trouve que la santé se soutient, mais que la tête baisse; elle est lourde, elle n'a plus de mémoire; en vérité, mon Veau, il ne faut pas vieillir; il ne faut pas non plus mourir jeune. Dites-moi donc ce qu'il faut faire, car pour moi je ne le sais pas et me voilà pourtant dans ma quarantième année.
«Adieu, ma vache, je suis moult bête ici, je m'y sens une espèce d'engourdissement fort nuisible à l'esprit. Le chevalier est pourtant venu me faire une visite, mais si courte, si courte que c'est comme si j'avais vu son ombre.»
Comme il fallait s'y attendre, tous ces beaux projets de réunion s'écroulent, Mme de Boufflers, sous des prétextes plus ou moins futiles, renonce à son voyage, et Mme de Lenoncourt, assez découragée, va s'installer à Remiremont. A peine a-t-elle fini ses derniers arrangements qu'elle écrit à Panpan pour le supplier de la venir voir:
«Si vous pouviez venir passer quelques jours avec moi, vous me feriez un plaisir extrême. Ce sont vos maudites commères qui vous retiennent. Vous seriez bien ici, et je vous assure que vous ne vous y ennuieriez pas. Nous y jouerions au (je ne sais pas écrire ce nom-là), vous auriez des légumes, je sentirais bon la religieuse, nous causerions, nous nous promènerions. Venez, mon Veau.»
Mais Panpan, en bon et franc égoïste qu'il est, reste insensible aux plus pressantes sollicitations. Son indifférence est d'autant plus fâcheuse que Mme de Lenoncourt éprouve de grandes déceptions; sa nouvelle installation est moins agréable, qu'elle ne l'imaginait, les chanoinesses moins aimables qu'elle ne l'espérait; bref, au bout de peu de temps, la marquise sent venir l'ennui, aussi est-elle trop heureuse d'accepter les invitations qu'elle reçoit de ses amis. Elle retourne passer quelque temps à Craon, puis elle va s'établir à la Neuveville où elle compte passer l'hiver. Mais là non plus, elle ne trouve pas le bonheur.
C'est encore à Panpan qu'elle confie ses doléances:
«La Neuveville.
«Me voilà, mon Veau, je suis comme un porte-balle, courant de château en château.
«Je suis ici très doucement, très commodément, mais il faut convenir que ce n'est point amusant.
«Nous sommes à la cloche, comme dans un couvent; mes voisins les Chartreux ne sont pas plus solitaires que moi. Je supporte cette solitude assez gaîment. On dit que l'hiver sera bien long; moi je dis que je me chaufferai, que je lirai, et qu'enfin il se passera comme un autre.»