«Je suis à présent en chemin pour Vienne, où je vais attendre plus commodément qu'en Hongrie l'issue de mon entreprise. Vous voyez par là, madame la duchesse, que si je ne me bats pas comme un César, au moins j'attends comme un Fabius. Mais ce que j'attends le plus impatiemment, c'est le moment de vous aller faire ma cour et de prendre ma part du bonheur dont vous jouissez et dont vous faites jouir chez vous. Je me fais une fête d'y voir Curius à sa charrue. Il doit être bien content de n'avoir plus que celle-là à mener. Celle qu'il quitte est bien mal attelée. Ce ne sont pourtant pas les bêtes qui manquent.
«Je voudrais bien vous mander des nouvelles, mais je n'en sais pas. C'est ici comme chez vous, tout le monde ment à qui mieux mieux. Les uns ne savent ce qu'ils disent, et les autres ne savent ce qu'ils feront. Le grand défaut de l'univers, c'est de n'avoir pas le sens commun; mais dans le fond, il n'est pas aussi nécessaire qu'on le croit. On parle ici de guerre le matin et de paix le soir. Je voudrais que cela prît ce train-là, parce qu'on ferait de l'exercice le jour et qu'on se reposerait la nuit.
«On m'avait assuré dans la haute Hongrie qu'il y avait 400 pièces de gros canons à Bude. J'ai passé à Bude et je n'ai trouvé dans l'arsenal qu'une centaine de vieux mousquets. On dit depuis plus de deux mois qu'il est parti grand nombre de troupes d'Italie et de Flandre pour se rassembler à Bude. J'ai passé à Bude et je n'ai trouvé que 5 à 600 invalides. J'avais entendu qu'on avait exigé des différents comitats de Hongrie plusieurs milliers de bœufs et qu'on les avait envoyés à Bude. J'ai passé à Bude et à peine ai-je trouvé du bœuf pour mon dîner. Vous jugerez par là, madame la duchesse, que la vérité, bannie de la terre, ne s'est point retirée à Bude.
«Ce qui est très vrai, c'est l'estime et l'amitié avec lesquelles l'Impératrice parle de M. de Choiseul et de vous; elle m'en a parlé à plusieurs reprises et a fini par me dire qu'elle supposait du mérite à tout ce qui vous était attaché. Vous jugez bien tous les deux quel amour-propre cela m'a donné...
«Recevez tous mes respects, madame la duchesse, et partagez-les avec celui avec qui vous partagez tout.
«Je m'aperçois que ma lettre est fort longue et qu'elle n'est pas très propre; mais j'aurais beau la laver, elle ne le serait pas davantage.»
Une fois réinstallé à Vienne, Boufflers juge convenable de mettre son oncle au courant de ses mésaventures et de ses déceptions; il lui écrit donc le 14 mai:
«Le 14 mai 1771.
«Je suis déjà depuis longtemps à Vienne, mon prince, et vous imaginez bien combien je suis fâché d'y être. J'ai manqué une affaire dont j'attendais mon instruction, ma réputation et mon avancement. Je ne puis m'en prendre qu'au peu de probité des Confédérés et au peu de bonne volonté de notre agent auprès d'eux, et je me replonge dans l'obscurité dont j'essayais de sortir.»