«Quelques détails sur le voyage de l'Archimède t'intéresseront sans doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration de notre traversée.
«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir; j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je devais m'élancer dans les airs.
«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.
«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameux lâchez-tout de Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;—car il y avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous; le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet, Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit, Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur, puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord, la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes épaules, fort jeunes en pareille matière.
A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu, se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces lueurs et ces bruits effrayants.
La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt, à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces conditions-là.
Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange, nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays, nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu nos passagers, je résolus de commencer ma descente.
Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol, j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous filions avec une extrême vitesse, le vent était fort.
Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit; l'Archimède était vaincu.
Déjà les paysans accouraient de toutes parts.—«Où sommes-nous?» m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt rassurés.