Il passa quelques jours à la chercher de tous côtés, car comme elle étoit fort jolie, il trouvoit que les peines qu'il y prendroit ne pouvoient être mieux employées. Le maître d'hôtel cependant le visitoit très souvent par l'ordre de son maître, & lui disoit de tems à autre, pour voir comment il prendroit son affliction, qu'il falloit que quelque Officier qui l'avoit trouvée à son gré, la lui eut enlevée. Le Meunier répondit à cela, que s'il le savoit il prendroit bien la peine de s'en aller tout exprès à Paris, pour se jetter aux pieds du Roi; que Sa Majesté ne portoit pas le nom de juste inutilement, qu'il lui demanderait justice d'une si grande violence, & qu'il ne doutoit pas qu'il ne la lui fit.
Ce discours étant rapporté à St. Preuil, il crut qu'il étoit de sa prudence de ne pas faire paraître sitôt aux yeux du public, le rapt qu il venoit de faire de cette femme. Il la tint cachée pour le moins un mois ou deux, tandis qu'il fit tous les plaisirs qu'il put faire à ce Meunier, pour desarmer sa colere. Il s'y prit néanmoins fort adroitement, afin qu'il ne se doutât encore de rien. Il envoya une belle nuit bruler une étable qui étoit auprès de son Moulin, & où il n'y avoit que des Vaches. Le Meunier qui avoit querelle contre un de ses voisins, crut que c'étoit lui qui avoit fait le coup, & lui fit un procès criminel. Or le Meunier ne pouvant manquer qu'il n'y succombât, puis qu'il accusoit cet homme injustement, il eut recours à la protection du Gouverneur, voyant qu'il alloit être condamné faute de preuve, St. Preuil la lui accorda à l'heure même, & pour les mettre l'accord, il paya non seulement tous les frais, mais fit encore rebatir l'étable à ses dépens. Il lui donna aussi le double des Vaches qui avoient été brulées. Enfin croyant l'avoir addouci par là, & par quantité d'autres traits d'une generosité apparente, il se flatta qu'il n'y avoit plus tant de danger pour lui de lui découvrir ce qui se passoit. Ainsi l'envoyant chercher un beau matin, il lui demanda s'il étoit vrai ce qu'il avoit oui dire de sa femme, qu'on lui avoit rapporté qu'elle étoit entretenuë par une personne de grande distinction, qu'elle étoit fort bien traitée, & qu'afin qu'il se ressentit de son bonheur, elle lui avoit envoyé une somme de deux mille livres.
Le Meunier qui savoit bien qu'une partie de ce discours n'étoit pas veritable, quand même l'autre l'auroit été, lui répondit que c'étoit là la premiere fois qu'il avoit entendu parler de pareille chose; qu'il ne pouvoit dire au juste si sa femme étoit tombée ou non entre les mains d'une personne qui en eut tant de soin, mais que toûjours savoit-il bien qu'elle n'en avoit guéres eu de lui, puis qu'il n'en avoit pas seulement oui parler depuis le tems qu'elle étoit perduë. Qu'ainsi qu'elle n'avoit eu garde de lui faire un present comme celui-là, & que si elle étoit si fort à son aise, elle se contentoit d'y être sans se mettre guéres en peine que les autres y fussent ou non.
Comme ce discours sembloit plus interessé qu'amoureux, St. Preuil ne fit plus de façon de parler plus clairement. Il dit à cet homme que ce qu'il lui avoit dit par maniere de nouvelles, il le lui disoit maintenant comme une chose bien assurée; que même la personne qui avoit pris sa femme, lui avoit remis à lui même les deux mille francs dont il lui parloit, qu'il s'étoit chargé de les lui offrir de sa part, & s'il ne vouloit pas bien les recevoir. Ces paroles r'ouvrirent les blessures de ce pauvre homme, que le tems n'avoit pas encore bien fermées. Il ne se put empêcher de faire un soupir. Cependant, comme il pouvoit s'assurer de ces deux mille francs en consentant de les prendre, au lieu que quand il eut voulu ravoir sa femme, il n'étoit pas assuré qu'on voulut la lui redonner, il les demanda toûjours par provision. Il savoit que l'argent étoit d'une grande utilité dans le siècle où nous sommes, & qu'il n'y avoit point de consolation plus assurée que celle-là. St. Preuil qui ne manquoit pas d'esprit, & qui savoit qu'il avoit des ennemis puissans, fit un tour d'habile homme en lui contant cet argent, mais qui néanmoins ne lui servit pas de grande chose. Il prit quittance de cette somme, & il la fit causer pour affaire secrette qui s'étoit passée entr'eux deux. Il pretendoit par là, que si cet homme s'avisoit en suite de se plaindre qu'il lui eut enlevé sa femme, il feroit voir qu'il la lui auroit venduë lui même. Il contoit qu'on ne pouvoit donner un autre sens à ces paroles, & que quoi que ce pauvre cocu pût faire, il n'en auroit que le démenti.
Quand il eut cette quittance, & que l'homme eut pris son argent, il crut qu'il n'y avoit pas grand peril à lui faire voir que c'étoit lui qui jouissoit de sa femme. Il le fit entrer dans une chambre où elle étoit: elle avoit des habits magnifiques, & à voir sa parure, on eut dit bien plutôt qu'elle eut été la femme du Gouverneur que du Meunier. Le pauvre mari, à qui St. Preuil n'avoit rien dit avant que de le faire entrer là, fut si saisi à cette veuë qu'il tomba évanoui aux pieds de l'un & de l'autre. Ils eurent bien de la peine à le faire revenir, mais en étant enfin venu à bout, St. Preuil lui donna encore mille francs pour moderer son affliction. Il lui promit même qu'il lui feroit encore du bien dans l'occasion, pourveu qu'il se montrât sage, & qu'il ne s'amusât pas à causer. Le Meunier prit encore ces mille francs, sans oser approcher de sa femme, & s'en étant retourné à son Moulin, il ne fut plus en peine comme il avoit été auparavant de ce qu'elle étoit devenuë. Comme ils s'étoient separez bons amis St. Preuil & lui, ou au moins que l'apparence étoit, que ce pauvre homme consentoit tacitement à toutes choses, ce Gouverneur ne crut plus devoir tenir sa maîtresse enfermée. Il lui laissa prendre l'effort, & comme il avoit le don, aussi bien de se faire aimer que de se faire craindre, l'on vit tout d'un coup que toute sa Garnison porta un aussi grand respect à la Meuniere, que si elle eut été sa femme.
La Cour ayant été à Abbeville avant que de s'en revenir d'Arras, nôtre Regiment arriva à Paris vers le milieu du mois de Septembre. J'y trouvai une lettre de Montigré, par laquelle il me mandoit que Rosnay étoit revenu dans sa maison, mais qu'il n'y avoit couché qu'une seule nuit, que j'en étois cause apparemment, qu'il m'apprehendoit comme la mort, sur tout depuis qu'il avoit appris les deux combats que j'avois faits, qu'il jugeoit de là que je lui ferois mal passer son tems, si je venois jamais à le joindre, que le meilleur conseil qu'il eut cependant à me donner, étoit de me tenir sur mes gardes, parce que comme il étoit riche, il étoit homme à ne pas épargner l'argent, pour se mettre à couvert de ce qu'il apprehendoit. C'étoit me dire en peu de mots, qu'il étoit homme à me faire assassiner, ce que j'eus peine à croire, parce que naturellement je juge assez bien de mon prochain: en effet je n'ai jamais pû me mettre en tête, qu'on se puisse porter à une si grande méchanceté, qui est indigne non seulement d'un honnête homme, mais encore d'un homme qui n'en auroit que l'apparence. Je savois d'ailleurs, que bien loin de lui avoir jamais fait quelque mal, c'étoit lui au contraire qui m'avoit offensé si cruellement, que s'il pouvoit jamais être permis d'en venir à cette extremité, c'étoit à moi à le faire & non pas à lui.
Quoi qu'il en soit dormant en repos sur la foi de ma conscience, je crus si bien que ce que me mandoit Montigré n'étoit que l'effet de la haine, qui regne entre deux personnes qui ont procès ensemble, que je n'en eus pas un moment d'inquietude. Je lui fis réponse, cependant, pour le remercier de son avis, comme si je l'eusse cru veritable, quoi que je n'y ajoutasse aucune foi. Je le priois par cette lettre de me mander s'il croyoit qu'il fut à Paris, afin que soit qu'il me voulut du mal ou non, je pusse toûjours en le prevenant, mais en galant homme & non pas en assassin, lui faire voir que quand une fois on avoit receu un affront pareil à celui qu'il m'avoit fait, on ne le pouvoit oublier, qu'on ne se fut mis en état auparavant d'en tirer vengeance. La réponse que m'y fit Montigré, fut qu'il en avoit pris le chemin, & que personne ne m'en pouvoit dire mieux des nouvelles, qu'un nommé Mr. Gillot, qui avoit été Conseiller Clerc au Parlement de Paris, qu'il logeoit quelque part vers la Charité, & que si les gens de ce quartier là ne me pouvoient dire sa demeure, je la saurois toûjours chez Mr. le Bouts, Conseiller, ou chez Mr. Encellin, Officier de la Chambre des Comptes, qui étoient ses neveux; que ce Mr. Gillot avoit été autre fois ami intime de mon ennemi, mais qu'ayant aujourd'hui procès ensemble pour quelque bagatelle, leur inimitié alloit encore plus loin que n'avoit jamais été leur amitié.
Je crus à ces nouvelles que je ne risquerois rien d'aller voir ce Mr. Gillot, puis que nous étions de moitié tous deux dans la haine que nous portions à Rosnay. Je le cherchai dans le quartier qui m'étoit indiqué par ma lettre, & l'ayant bientôt trouvé, parce qu'il y logeoit effectivement, peu s'en fallut que je ne hâtasse ma perte par là, au lieu de hâter ma vengeance, comme c'étoit mon dessein. Un des laquais de ce vieux Conseiller m'ayant introduit dans sa chambre il me fallut, parce qu'il étoit sourd, lui dire dans un Cornet qu'il approchoit de son oreille ce qui m'amenoit chez lui. Ce laquais qui étoit resté dans sa chambre, étoit un espion de Montigré, & m'ayant depeint à lui, il lui fut redire dès le même jour, le propos que j'avois tenu avec son maître. Mr. Gillot m'avoit appris où il demeuroit; j'étois seur de l'y trouver sans cette circonstance, & par conséquent de n'être pas encore long-tems sans m'en venger. Mais le portrait que lui avoit fait ce laquais, lui faisant connoître que ce ne pouvoit pas être un autre que moi, qui l'eut été demander, il delogea à l'heure même, & me fit perdre par là toutes mes mesures. Cependant il ne se contenta pas de cela, il chercha encore des Soldats aux Gardes pour me donner mon fait, sans considerer qu'étant leur camarade, comme je l'étois, ils ne voudroient peut-être pas tremper leur main dans mon sang, quand même ils seroient d'humeur à n'y pas prendre garde de si prés avec un autre. Il contoit que comme l'argent faisoit tout faire à mille sortes de gens, ceux là feroient aussi tout ce qu'il voudroit, sur tout si l'on avoit soin de les lui choisir comme il les vouloit avoir.
Il s'addressa pour cela au tambour major des Gardes, qui étoit de son païs, & qui avoit été autre fois tambour dans une autre Compagnie qu'avoit un de ses freres. Il ne lui dit pas néanmoins son dessein, parce que quoi qu'il contât beaucoup sur son ancienne connoissance, & sur la consideration qu'il devoit avoir pour lui, à cause qu'il n'étoit que de sa porte, il ne savoit pas si se voyant dans un poste assez considerable pour un homme comme lui, il n'auroit point de peur de perdre sa fortune, en cas qu'il vint à faire quelque chose qui ne fut pas bien. Le Tambour le refusa effectivement, & même d'une maniere assez brusque. Il lui dit, que quoi qu'il connut tous les braves gens, qui étoient dans le Regiment & qu'il se fourât même quelque fois avec eux, quand il étoit question de servir un ami, il ne se mêloit point d'en donner, quand on lui faisoit mystere du service qu'on en pretendoit. Rosnay s'addressa à un Sergent, au refus du Tambour Major, & celui-ci n'étant pas si délicat que lui, quoi qu'il le dût être davantage par rapport à son emploi, lui amena le lendemain matin quatre Soldats, qui faisoient à peu près à Paris le même métier que font en Italie, ceux à qui l'on donne le nom de braves. Ce nom ne leur convient guéres néanmoins, puis que toute leur bravoure ne consiste qu'à tuer un homme de sang froid, sur tout quand ils sont six contre un, & qu'ils le peuvent faire sans peril.
Je ne me doutois guéres de ce qui se brassoit contre moi, & je ne songeois, au contraire, qu'à aller guetter Rosnay à l'endroit où Mr. Gillot m'avoit dit qu'il logeoit, quand je sus qu'il avoit changé de demeure dès le jour même que j'avois été chez ce Conseiller. Je demandai à son hôtesse qui étoit une fort jolie femme, & qui valoit bien la peine qu'on lui en contât, où il étoit allé loger; elle me répondit qu'elle n'en savoit rien, mais que tout ce qu'elle me pouvoit dire, c'est qu'il falloit de toute necessité, qu'il lui fut arrivé quelque affaire qui l'inquietoit extrémement; que ce qui le lui faisoit croire, c'est qu'il n'avoit point eu de cesse qu'il n'eut fait emporter ses hardes, quoi qu'il fut déja tard; que tout ce qu'elle pouvoit m'apprendre encore, c'est qu'il n'en parloit pas un moment auparavant; mais qu'un laquais vêtu de vert lui étant venu parler il étoit descendu tout d'un coup dans sa chambre, lui avoit demandé à compter, & s'en étoit allé à l'heure même. Je reconnus à ces livrées qu'il falloit que le laquais, dont elle me parloit, fut celui de Mr. Gillot, qui m'avoit introduit dans sa chambre, car il étoit justement de cette couleur. Ainsi étant bien aise ou de me confirmer toûjours de plus en plus dans ma pensée, on de ne pas faire davantage de méchant jugement, je la priai de me dire comment il étoit fait; elle m'en fit le portrait en même tems, & comme il étoit tout pareil à l'original que j'avois veu, je ne doutai point que je n'eusse donné droit au but, quand j'avois cru que c'étoit là justement le personnage qui avoit fait décamper mon homme si vite.