Il ne me fallut pas bien du tems pour faire ces demandes à l'hôtesse, & pour en entendre la réponse, mais ce peu de tems me suffisant pour m'en rendre amoureux, & peut-être pour la rendre amoureuse elle-même de moi, je lui dis qu'elle venoit de perdre un hôte en perdant Rosnay; mais que je voulois lui en redonner un autre, pourveu qu'elle le voulut recevoir: que sa bourse à la verité ne seroit peut-être pas aussi bien garnie que la sienne; mais que toûjours pouvois-je lui assurer qu'il lui payeroit fidélement ce qu'il lui promettroit, & que de plus il seroit du moins aussi porté que pas un autre à tout ce qui seroit de ses interêts, & que j'étois prêt de l'en cautionner. Elle comprit bien, quand je lui parlai de la sorte, que c'étoit moi-même qui m'offrois à elle pour venir loger dans sa maison, & comme elle avoit déja quelque bonne volonté pour moi, comme elle m'avoüa elle-même depuis, elle me répondit à l'heure même, qu'il ne lui importoit pas que ses hôtes fussent riches ou non, pourveu qu'ils la payassent bien; qu'elle faisoit plus d'état de l'honnêteté que des richesses, & que puis que je voulois lui faire l'honneur de vouloir venir loger chez elle, je n'avois qu'à prendre la chambre que Rosnay venoit de quitter, qu'il y avoit une garderobe qui étoit assez commode, qu'elles étoient même toutes deux assez proprement meublées, & que quand je serois là, il y en auroit mille autres à Paris, qui n'y seroient pas si bien logés que moi.
Quoi que je fusse Gascon, & que du Païs d'où je suis l'on ne tombe guéres d'accord volontiers de sa pauvreté, je ne laissai pas de lui dire que ce qu'elle me disoit là, étoit justement une raison qui m'empêchoit d'accepter ses offres; qu'il falloit que chacun se mesurât selon sa bourse, que cette chambre étoit trop belle pour moi, & que je n'en voulois qu'une des plus communes, afin d'être en état de la payer; que je n'avois que faire ni de garderobe, ni d'anti-chambre, ni d'écurie, parce que n'étant qu'un pauvre Gentilhomme de Bearn, je n'avois ni chevaux, ni valet. Une autre que cette femme, & qui eut fait le métier qu'elle faisoit, eut peut-être été rebutée d'une declaration aussi ingenuë que la mienne, mais celle-ci qui étoit plus genereuse que beaucoup d'autres, me répondit que quelque pauvre que je pusse être, elle vouloit que j'occupasse cet appartement, ou que je ne vinsse point loger chez elle, que je ne lui en donnerois que ce que je voudrois presentement, & même rien du tour, pour peu que cela me fit plaisir, qu'elle se contenteroit que je me ressouvinsse d'elle, quand j'aurois fait fortune, & qu'elle étoit bien trompée, si cela ne m'arrivoit quelque jour. J'aimai sa générosité, & sa prediction. Je lui répondis en même tems que si d'abord que je l'avois veuë, je m'étois resolu de prendre un grenier chez elle, plûtôt que de ne la pas avoir pour mon hôtesse, elle pouvoit bien juger dans quels sentimens je pouvois être, maintenant qu'elle m'offroit de si bonne grace un de ses plus beaux appartemens; que je tâcherois de ne lui être à charge que le moins qu'il me seroit possible, & que si l'horoscope qu'elle venoit de me tirer pouvoit jamais se trouver véritable, je serois ravi de partager ma fortune avec elle, ou que je changerois bien de sentiment.
Il ne falloit pas s'étonner si cette femme avoit des sentimens si éloignez de ceux qu'ont d'ordinaire les personnes qui font le même métier qu'elle faisoit; elle étoit née quelque chose de plus qu'elle ne paroissoit être, elle étoit Demoiselle d'extraction, & même d'une famille assez ancienne de Normandie; mais la méchante conduite de sa Mere, avoit été cause de la ruine de sa maison, cette femme s'étant amourachée d'un Gentilhomme de son voisinage, & lui d'elle pareillement; son mari n'avoit pû souffrir leur commerce, & avoit tué le galant un jour qu'il étoit venu voir sa femme, & qu'il le croyoit bien loin de là. Ce meurtre avoit ruiné ces deux maisons, qui étoient fort à leur aise auparavant, l'une avoit consumé tout son bien, en poursuivant la mort de l'assassin, l'autre en se défendant. Enfin le meurtrier avoit obtenu grace, & fait enfermer sa femme sans lui vouloir jamais pardonner. Il s'étoit chargé de l'éducation de ses enfans, qui étoient en grand nombre; car il en avoit huit, savoir trois garçons, & cinq filles; les garçons ne l'avoient guéres embarassé, parce qu'il contoit, comme il avoit fait effectivement de les envoyer à la guerre. Il contoit aussi de jetter les filles dans des Convens, mais soit qu'elles tinssent un peu de la mere, c'est à dire qu'elles aimassent le libertinage un peu plus que de raison, ou qu'elles ne se pussent resoudre à s'enfermer pour toute leur vie, il n'y en eut pas une seule qui en voulut tâter. Il fut donc obligé de les marier au premier venu, parce que quand on n'a point de bien, comme il n'en avoit plus, bien loin que l'on soit en état de se choisir des gendres, on est encore trop heureux de les prendre comme ils se presentent. L'une avoit été mariée à un pauvre Gentilhomme, qui faisoit abstinence la moitié de l'année, & qui la faisoit faire pareillement à sa femme, non par devotion, ni par aucun commandement de l'Eglise, mais parce qu'il n'avoit pas le plus souvent de quoi manger. Une autre avoit épousé un Maître Chicanneur, qui dans une jurisdiction assez proche de l'endroit où elle étoit née, faisoit le métier d'Avocat & de Procureur. Celle-là n'étoit pas la plus malheureuse, parce que ces sortes de gens trouvent toûjours moyen de vivre aux dépens d'autrui; deux autres avoient épousé à peu près des gens de même étoffe, & vivottoient, du moins, si elles ne vivoient pas splendidement. Enfin celle chez qui je devois aller loger, avoit eu pour mari, un homme qui étoit absent, il y avoit cinq ou six mois, & qui après avoir été Lieutenant d'Infanterie, avoit changé son métier en celui de louer des Chambres Garnies. Il avoit cru que si cette profession n'étoit pas aussi honnête que l'autre, il y vivroit du moins plus à son aise.
Je ne sai si sa femme qui se sentoit toûjours du lieu, d'où elle venoit, ne se mit point en tête en me voyant, que quoi qu'elle fut pour le moins de cinq ou six ans plus veille que moi, je serois encore trop heureux de faire auprès d'elle ce que celui que son Pere avoit tué avoit fait auprès de sa Mere. Son mari étoit allé en Bourgogne, pour une succession qu'il y pretendoit. Cela lui donnoit un procès au Parlement de Dijon, & elle n'étoit point fâchée de son absence, parce qu'elle ne l'aimoit nullement.
D'abord que je fus établi chez elle, & qu'elle m'eut fait prendre malgré moi l'appartement de Rosnay, elle ne voulut pas souffrir, ni que je mangeasse dans ma chambre, ni que je fusse manger dehors, comme je m'y attendois; elle me fit manger avec elle, & voyant que j'avois peine encore à y consentir, à cause de la depense que je craignois que cela ne me fit, elle me dit que je démentois ma Nation d'être si façonnier, qu'il n'y avoit point de Gascon à ma place, qui ne se tint bien heureux de sa fortune, principalement si elle lui disoit, comme elle faisoit encore à moi, que tout cela se trouveroit un jour, lors que j'aurois fait fortune. J'étois encore si jeune, & si peu accoutumé avec les femmes, que je n'en fus guéres plus hardi. Cependant devinant à peu près ce que tout cela vouloit dire, j'étois comme resolu de m'en expliquer avec elle, quand je me vis sur les bras une affaire bien plus embarrassante que celle-là. Les quatre Soldats que le Sergent, dont je viens de parler, avoit donnez à Rosnay, lui ayant promis de m'assassiner moyennant quarante pistoles, ne mirent de distance entre l'execution & le dessein, que le tems qu'il leur falloit pour en trouver l'occasion. Depuis le premier combat que j'avois fait, je m'étois tellement acquis Athos, Porthos & Aramis, que non seulement ces trois freres étoient mes intimes amis, mais encore que la plûpart de leurs amis étoient les miens. Ainsi je sortois rarement tout seul, & je revenois presque toûjours chez moi pareillement en compagnie. La beauté de mon hôtesse y contribuoit peut-être, autant que l'amitié que tous ces gens là disoient avoir pour moi. Je logeois dans la ruë du vieux Coulombier au Faubourg St. Germain; & comme cette ruë n'est pas éloignée de l'hôtel des Mousquetaires, & que ce chemin de ces trois freres pour aller & pour revenir de la Ville étoit de passer chez moi, les quatres Soldats furent quelques jours sans pouvoir tenir leur parole.
Sur ces entrefaites un autre Soldat de la Compagnie dont j'étois, & qui étoit ami de l'un de ces quatre assassins, n'ayant pas d'argent pour faire accoucher une fille avec qui il avoit eu commerce, eut recours à lui pour lui en emprunter. Il lui demanda quatre ou cinq pistoles, & lui dit la nécessité où il en étoit, afin qu'il ne le refusât pas sitôt. Celui à qui il s'addressoit lui répondit, qu'il étoit au desespoir d'être obligé de l'éconduire; mais qu'enfin il étoit impossible de prêter de l'argent, quand on n'en avoit point soi-même, que si c'étoit pour une autre affaire que pour celle qu'il lui annonçoit presentement, il lui diroit de se donner patience trois ou quatre jours, parce qu'il étoit comme impossible qu'il n'en eut entre ci & là, mais que comme la chose pressoit, & qu'il pouvoit être pris à toute heure au depourveu, il lui conseilloit en bon ami d'avoir recours à quelque autre.
Cet emprunteur qui savoit le metier qu'il faisoit, & qui ne croyoit pas qu'en hasardant sa vie, comme il faisoit tous les jours, il pût manquer d'une si petite somme, l'accusa en même tems de l'éconduire plûtôt manque de bonne volonté que de pouvoir. Celui-ci pour lui faire voir le contraire, lui dit de s'en venir avec lui, qu'ils étoient quatre qui avoient entrepris de tuer un homme, & que s'ils y pouvoient réüssir, ils auroient quarante pistoles tout aussi-tôt; qu'il partageroit volontiers avec lui, les dix qu'il auroit pour sa part, que cet argent étoit consigné entre les mains d'un ami commun, & qu'il ne s'agissoit plus que de le gâgner. L'envie ou plûtôt le besoin que celui-ci avoit d'avoir ce qu'il demandoit, fit qu'il s'accorda de faire compagnie aux quatre assassins. L'autre lui donne rendez-vous à cent pas de chez moi, & l'ayant tenu avec lui plus de deux heures en embuscade, je vins à y passer au bout de ce tems-là. Porthos & Aramis, avec deux de leurs camarades, m'étoient venu prendre au logis pour me mener à la Comedie. Ainsi ayant moins de commodité que jamais de faire leur coup, celui à qui l'on demandoit de l'argent à emprunter, dit à l'emprunteur en lui faisant connoître que c'étoit à moi qu'ils en vouloient, qu'il falloit que je me defiasse de quelque chose, parce que je ne sortois plus qu'en compagnie.
De tous les quatre assassins il n'y en avoit pas un qui me reconnut encore pour être du Regiment. Comme ils étoient du premier bataillon, & que je n'étois que du second, nous ne nous étions point encore trouvé ensemble. A l'affaire d'Arras, un de ces Bataillons avoit été à Dourlens, pendant que l'autre étoit demeuré à Amiens, & depuis ce tems là, quand ils m'avoient veu ce n'avoit été qu'avec un autre habit que celui du Regiment. Je m'en étois fait faire un qui étoit assez modeste, mais qui ne laissoit pas d'être fort propre. Au reste l'emprunteur qui étoit comme je viens de dire, de même Compagnie que moi, & qui ne m'eut pas méconnu quand même je me fusse encore deguisé davantage n'eut pas plûtôt jetté les yeux sur moi qu'il resolut de m'avertir de leur dessein. Il crut qu'en me rendant ce service, je ne lui refuserois pas l'argent qu'il demandoit à l'autre que si je n'en avois point, je l'emprunterois plûtôt dans mille bourses que d'y manquer, sur tout lui ayant déja paru plein de coeur à une garde, où je l'avois regalé lui & trois de ses camarades.
Il n'eut garde de rien dire aux autres de ce qu'il pensoit, & comme il étoit assez habile pour un Soldat, & qu'il savoit bien que pour rendre son avis plus considerable auprès de moi, il devoit savoir tous les tenans, & tous les aboutissans de celui qui l'avoit mis en besogne, il s'informa de lui adroitement qui étoit celui qui l'employoit. Celui-ci ne fit point de difficulté de lui dire tout ce qu'il en savoit. Il lui avoüa que c'étoit Rosnay, & même qu'il ne le faisoit, que parce qu'il craignoit, que je ne tirasse vengeance d'un affront que j'en avois receu; qu'il n'étoit venu à Paris que pour cela, & qu'il devoit s'en retourner d'abord que le coup seroit fait.
Ce Soldat s'étant si bien instruit, me vint trouver le lendemain matin dans ma chambre, lors que j'étois encore au lit. Je n'étois pas déja trop mal avec mon hôtesse, ainsi l'ayant introduit elle-même à mon chevet, parce que sur la réponse qu'elle lui avoit faite, lors qu'il lui avoit demandé à me voir, qu'il étoit encore trop matin pour me réveiller, il lui avoit repliqué qu'il falloit pourtant qu'il me vit à cette heure même, pour une affaire de grande conséquence, & au reste l'interêt qu'elle commençoit à prendre en moi, la rendant sensible à cette parole, elle n'avoit pas voulu permettre qu'il entrât sans elle, & pretendoit entendre tout ce qu'il me diroit. Le Soldat ne le pretendoit point, & alleguoit pour ses raisons, que l'affaire dont il s'agissoit n'étoit pas de la competence d'une femme; mais celle-ci qui étoit obstinée comme une mulle, ne voulut jamais se retirer. J'eus beau lui faire signe que cela lui feroit tort, & qu'il ne faudroit que cela seul à ce Soldat pour lui faire croire bien des choses d'elle & de moi, elle ne m'obeït pas plus qu'à lui. Cet entêtement n'étoit causé que par la crainte qu'elle avoit qu'il ne vint pour m'appeller en duel, & que ce ne fut là l'affaire de grande consequence, pour laquelle il s'étoit fait ouvrir la porte malgré elle. Pour moi, ce n'étoit point là ma pensée, je savois que je n'avois donné sujet à personne de me haïr, & que par consequent je ne devois avoir aucun ennemi à apprehender. Je crus bien plûtôt qu'il venoit pour m'emprunter quelque écu, & que la confusion qu'il en avoit l'empêchoit d'oser parler devant elle.