Comme je me fortifiois de moment à autre dans ce sentiment, à cause de toutes les façons qu'il faisoit, je lui demandai franchement si ce n'étoit point cela qui m'attiroit sa visite, que je me faisois toujours plaisir, quand je le pouvois, d'obliger mes amis, & particulierement lui que je connoissois pour honnête garçon. Je croyois que cette avance ne me couteroit qu'une écu ou une demie pistole, tout au plus, & je contois cela pour rien en comparaison de la peine où je voyois mon hôtesse. Le Soldat voyant que je l'avois mis en si beau chemin de parler, me répondit qu'il m'avoit toûjours reconnu assez genereux pour assister mes amis quand ils étoient dans le besoin, qu'à la verité il avoit affaire de moi dans l'état où il étoit, & que c'étoit en partie ce qui l'amenoit. Mais qu'il pouvoit se vanter que si je lui allois rendre un signalé service en lui accordant sa demande, il me recompenseroit bien en même tems en m'apprenant une chose où il n'y alloit pas moins que de ma vie; que le hazard & son bonheur la lui avoient fait découvrir; qu'il venoit pour m'en rendre compte, afin que je prisse toutes les precautions qu'il y avoit à prendre là dessus.
Comme je ne croyois point avoir d'ennemi qui songeât à conspirer contre moi, j'avoüe que je pris d'abord son discours pour un pretexte qu'il cherchoit pour couvrir la demande qu'il avoit à me faire. Mon hôtesse qui étoit plus sensible que l'on ne sauroit croire à tout ce qui me regardoit, n'en fit pas le même jugement que moi, elle lui demanda avec beaucoup de précipitation, & avec tout aussi peu de jugement qu'une femme en put jamais avoir, puis qu'il ne falloit que cela seul pour faire découvrir qu'elle prenoit plus de part en moi qu'elle ne devoit, de ne pas tenir davantage mon esprit en suspens, que des paroles comme les siennes ne pouvoient qu'elles ne fissent un grand boulversement dans l'esprit; qu'il ne falloit que cela pour me faire malade, & qu'elle lui seroit obligée en son particulier de me découvrir le mystere d'iniquité dont il parloit.
J'eus peine à souffrir l'imprudence de cette femme, bien plûtôt par rapport à elle que non pas par rapport à moi. Ce qu'elle disoit là ne me faisoit nul tort, puis que tout au contraire il n'y avoit que de l'estime pour moi à acquerir, quand on eut sû que j'eusse eu ses bonnes graces: quoi qu'il en soit je persistois toûjours dans la pensée que j'avois de mon Soldat, quand il me la fit perdre à la premiere parole qu'il me dit. Il me demanda si je connoissois Rosnay, & lui ayant répondu, que je ne le connoissois que trop bien, puis que j'avois à me venger sur lui d'un affront qu'il m'avoit fait faire, il me repliqua que si je n'y prenois garde il m'en empêcheroit bien, qu'il avoit promis quarante pistoles à quatre Soldats pour m'assassiner, & que je ne m'étois tiré de ce peril, que parce que je n'étois sorti depuis quelques jours qu'en bonne compagnie, qu'il y avoit je ne sais combien de tems qu'ils me guettoient soir & matin, resolus de m'attaquer tôt ou tard, dans la pensée qu'ils avoient, que je ne prendrois pas toûjours si bien mes précautions; qu'il me feroit prendre ces quatre Soldats, si je voulois, & que des coquins comme ils étoient ne meritoient pas qu'il eut aucune consideration pour eux.
Il me conta en même tems comment étant venu demander à emprunter de l'argent à l'un d'entr'eux, il s'étoit excusé de lui en préter, sur ce qu'il n'en avoit point. Il me conta aussi tout ce qui s'en étoit ensuivi, jusques au moment qu'il m'étoit venu trouver. Il tâcha en me faisant ce récit de me couvrir la part qu'il avoit voulu avoir à leur crime, puis qu'il leur avoit tenu compagnie pour m'assassiner. J'en crus tout ce qu'il voulut m'en dire, ou du moins j'en fis le semblant, & enfin ayant fini son discours par l'emprunt qu'il me vouloit faire, sans me cacher ce que c'étoit, quoi que la presence de mon hôtesse, l'obligeât à se montrer plus discret, je lui pretai, ou plûtôt je lui donnai les quatre pistoles dont il me disoit avoir tant de besoin. Je lui fis jurer pourtant, avant que de les lui donner qu'il déposeroit tout ce qu'il venoit de me dire, quand il en seroit tems, & l'ayant congedié à l'heure même, sous pretexte qu'il devoit aller dire à sa maîtresse, sans perdre un moment de tems qu'il avoit de quoi l'assister, je m'amusai à raisonner avec mon hôtesse, sur ce que j'avois à faire dans une occasion si delicate.
Son avis fut que, sans me hazarder à sortir davantage, de peur que ces quatre Soldats voyant la peine qu'il y avoit à m'attraper n'en apostassent encore quatre autres pour me prendre à leur avantage, j'envoiasse querir un Commissaire pour lui rendre ma plainte, que sur la permission qu'il me donneroit d'informer j'aurois un decret, que je ferois exécuter ensuite, tant à l'encontre d'eux qu'à l'encontre de Rosnay. Je ne trouvai pas son avis bon dans toutes ses parties, sachant que pour obtenir un decret, il falloit avoir deux témoins, & que je n'en avois qu'un; mais je resolus de m'y conformer à l'égard de la plainte, jugeant qu'elle ne me seroit pas inutile pour justifier tout ce qui pouroit s'ensuivre de cette affaire. Mon hôtesse s'offrit à aller chercher elle-même le Commissaire qui étoit de ses voisins, & de ses amis. Je la pris au mot, & lui dis de l'amener en manteau court, de peur d'effaroucher le gibier s'il étoit par hazard aux environs pour me guetter, comme il y avoit beaucoup d'apparence. Je m'habillai en attendant qu'elle revint, & pendant que je m'habillois un Mousquetaire des amis d'Athos, de Porthos, d'Aramis & des miens entra. Il me trouva tout inquiet, à ce qu'il me témoigna à l'heure même, & m'en ayant demandé la raison, je lui contai ce qui venoit de m'arriver, & les mesures que je prennois là dessus.
Comme il étoit encore jeune, & qu'il n'avoit pas plus de jugement qu'il lui en falloit, il me répondit que je n'y pensois pas d'avoir recours à la Justice, qui étoit toûjours lente & quelquefois incertaine, que j'avois d'autres voyes plus assurées pour me venger, & que j'y aurois recours si je le croyois, qu'il alloit faire venir une brigade de Mousquetaires, pour faire main basse sur ces coquins, qu'on iroit en fuite jusques dans la maison de Rosnay, lui faire le même traitement, de sorte qu'il ne me faudroit qu'une demie heure, ou trois quart d'heure de tems tout au plus, pour être défait de mes ennemis. Il vouloit sortir à l'heure même pour executer ce qu'il disoit, mais l'ayant retenu par le bras, je lui répondis qu'il ne falloit pas aller si vite dans une affaire de si grande consequence; qu'une resolution aussi précipitée que celle-là étoit sujette d'ordinaire à répentir; qu'il falloit, pour bien faire, réflechir sur toutes choses, parce qu'après cela on n'avoit plus rien à se reprocher. Il voulut encore me prouver qu'il avoit raison, & battit bien du païs pour me le persuader. Je ne me laissai pas aller à son opinion, & n'en ayant voulu croire que la mienne, je le retins en dépit qu'il en eut. Le Commissaire vint un moment après, & ayant pris des mesures avec lui, pour attraper mes droles, voici ce qu'il fit de son côté, & ce que je fis du mien.
Il envoya chercher un exempt, & lui dit de faire mettre une trentaine d'archers dans l'endroit où le Soldat m'avoit dit qu'ils me guettoient. L'exemt les fit déguiser pour aller là, & il les fit tous aller l'un après l'autre. Je fus averti d'abord qu'ils y furent, & étant alors sorti tout seul, afin d'amorcer mes assassins, je me tins sur mes gardes de peur d'en être surpris. Ils debusquerent sur moi d'abord qu'ils virent qu'ils me pouvoient prendre à leur avantage, mais les Archers ayant fait à l'heure même une sortie, ils furent pris tous quatre, sans avoir eu le tems de me faire aucun mal. Le Commissaire qui n'attendoit que cette execution pour aller se saisir de la personne de Rosnay, dont mon donneur d'avis m'avoit indiqué la maison, s'y en fut en même tems. Par bonheur pour lui, il étoit déjà sorti quand le Commissaire y arriva, ainsi n'en ayant trouvé que le nid, il s'assembla un nombre infini de peuple devant sa porte, comme il arrive d'ordinaire en ces sortes de rencontres. Ce qui fit faire cette beveuë au Commissaire qui ne devoit pas entrer chez lui, qu'il ne sçut s'il y étoit ou non, c'est qu'une servante qui ne l'avoit point veu sortir, lui avoit assuré qu'il le trouveroit encore au giste, qu'il étoit tout au beau milieu de son lit, & qu'il n'y avoit qu'un moment qu'elle l'y avoit veu. Rosnay n'étoit pas allé bien loin, ainsi étant revenu sur ces entrefaites, il ne vit pas plûtôt tant de peuple assemblé devant sa porte, qu'il jugea à propos de n'y pas rentrer. Il se defia qu'il étoit arrivé quelque chose à ses braves, & que l'ayant accusé sans doute on vouloit le mettre en prison, pour savoir de lui la verité. Il tourna donc tout d'un coup dans une ruë qui traversoit dans sienne, & s'étant mis en seureté par là, il n'eut point de repos qu'il ne s'en fut allé en Normandie chez un de ses beau freres, qui étoit un Gentilhomme de cette Province. Son beau frere écrivit de là à Paris à un de ses amis, pour s'informer s'il avoit pris l'alarme à bon tiltre, ou s'il s'étoit épouvanté sans sujet. Cet ami lui répondit qu'il en avoit sagement usé, quand il s'en étoit allé, parce que cette affaire faisoit grand bruit, que les prisonniers après avoir pris le parti de nier la chose, croyant qu'il n'y eut point de témoins, l'avoient avoüée à la fin, sur ce qu'on leur en avoit confronté un, & qu'on les menaçoit de la question, qu'il y avoit eu tout aussi-tôt une prise de corps contre Rosnay, & que son procès lui alloit être fait & parfait par contumace.
Rosnay qui avoit besoin de braves quand il en vouloit à quelqu'un, eut eu besoin de plus de resolution qu'il n'en avoit naturellement pour soutenir une nouvelle comme celle-là. Il crut avoir déja tous les Archers de Paris à ses trousses, & ne se croyant plus en seureté chez son beau frère, quoi que personne ne sut qu'il en eut pris le chemin, il passa en Angleterre, où il savoit bien que la justice de France n'osoit aller faire executer ses décrets. Mon hôtesse qui savoit qu'il avoit du bien, croyant qu'il n'y eut rien à perdre à poursuivre contre lui, fut assez folle pour se fourer dans ce procès, jusques par dessus la tête. Je la laissai faire, étant encore trop jeune pour savoir ce que c'étoit que de plaider. Toutes ces procedures se firent sous mon nom, & il lui en couta pour le moins deux mille francs, devant que d'avoir arrêt definitif contre mes assassins. Rosnay fut condamné à perdre la tête, & les quatre Soldats à aller aux Galeres. Ce jugement fut executé réellement contre ceux-ci, sans que leur Capitaine nommé du Boudet, qui les reclamoit, put obtenir leur grace. Mr. de Treville qui me faisoit mille amitiés, tant en consideration que nous étions compatriotes, que de ce que j'étois ami d'Athos, de Porthos & d'Aramis, qu'il consideroit beaucoup, s'y opposa sous main. Ainsi le Roi qui faisoit gloire de se montrer digne du surnom de Juste, qu'on lui avoit donné, se tint roide là dessus, & voulut que ces quatre Soldats fussent mis à la chaine. Pour ce qui est de Rosnay l'arrêt ne fut executé contre lui qu'en effigie, mais mon hôtesse fit saisir tous ses biens, & lui fit encore je ne sais combien de frais devant qu'il y put donner ordre.
Comme elle n'avoit pas eu les reins assez forts pour soutenir toute cette procedure sans emprunter, son mari trouva qu'elle devoit beaucoup quand il revint de Dijon. Il y avoit gaigné son procès & en avoit ramené de bon vin, ce qui l'eut mis de belle humeur, si ce n'est que dès le lendemain de son arrivée, on lui vint faire commandement de payer huit cent livres, que sa femme devoit à un seul homme: elle les avoit empruntés d'un creancier incommode, en vertu d'une procuration qu'il lui avoit laissée, avant que de partir. Il lui demanda à quoi elle les avoit employés, & cette femme n'ayant garde de le lui dire, parce qu'avec la perte de son argent, il se seroit peut-être encore apperçu qu'il auroit perdu quelque autre chose, elle lui donna de si méchantes raisons, qu'ils se brouillerent ensemble dés ce jour-là. La poursuite qu'on leur faisoit pour l'amour de moi, me mit dans une grande inquiétude, & ne sachant comment faire pour empêcher la vente de leurs meubles, que l'on devoit faire au bout de la huitaine, que la saisie avoit été faite, je pris le parti d'aller voir le creancier pour implorer sa misericorde. Il se montra inexorable, de sorte que me trouvant encore plus chagrin qu'auparavant, je pris le parti de le menacer, s'il étoit si hardi que d'en venir à cette execution. Il me répondit que ce que je lui disois là, seroit qu'il ne donneroit pas un moment de quartier à ses debiteurs, qu'il me conseilloit cependant de sortir promptement de sa maison, parce que s'il envoyoit chercher un Commissaire, il me feroit voir que nous vivions sous un regne où il n'étoit pas permis de venir menacer un homme qui avoit prêté son argent de bonne foi.
Ce que je venois de faire là, étoit un veritable trait de jeune homme, sans faire reflexion que cela étoit bien plus capable de nuire à mon hôte & à mon hôtesse, que de leur servir. Enfin les huit jours pour la vente des meubles étant prêts d'expirer, j'offris à celle-ci quinze louis d'or, qui me restoient encore des cinquante que le Roi m'avoit donnés, elle eut la generosité de ne les pas vouloir recevoir d'abord, mais enfin l'en ayant pressée extraordinairement, & lui ayant dit, que si elle en pouvoit encore trouver huit ou dix, & qu'elle les portât à son creancier, il surseoiroit peut-être les poursuites, elle me prit au mot à la fin. Elle le fut trouver avec ce secours, & y ayant joint encore quinze autre louis, c'étoit presque la moitié de la somme qu'elle lui devoit, de sorte que nous crûmes qu'il ne seroit pas si turc que de lui refuser sa demande. Mais ce que je lui avois fait, avoit tellement aigri son esprit, qu'il lui dit de se retirer, sinon qu'il lui feroit sauter les degrés de sa maison, qu'elle lui avoit envoyé un bretteur qui étoit venu le menacer jusques chez lui, qu'il vouloit qu'elle s'en ressouvint toute sa vie, & que puis qu'il avoit cette prise sur elle, que de pouvoir faire vendre ses meubles, il n'y manqueroit pas d'abord que le délai que l'on donne aux parties saisies se trouveroit expiré.