La pauvre femme s'en revint au logis bien desolée, & voulut que je reprisse mon argent, puis qu'il ne lui pouvoit plus servir de rien. Je fis ce que je pus pour m'en défendre, mais me l'ayant commandé absolument, je remis ces quinze louis dans ma bourse, tout aussi affligé de mon côté qu'elle le pouvoit être du sien. Nous étions au jeudi l'après dinée, & c'étoit le samedi que se devoit faire la vente de ses meubles: or voulant, pour ainsi dire, faire l'impossible pour empêcher que cet affront ne lui arrivât, je m'en fus dans l'antichambre du Roi, ou j'avois veu plusieurs fois qu'on joüoit beaucoup d'argent à trois dès. Je ne possedois pas ce jeu, là à fonds, parce que bien loin d'être joueur, j'avois resolu au contraire de ne joüer de ma vie. Tout ce que j'en savois étoit de faire une masse, & de savoir quand on la gaignoit ou qu'on la perdoit. Ainsi n'ayant plus pour toute ressource que de hazarder mes quinze louis à ce jeu là, je m'approchai de la table où on joüoit assez gros jeu, afin d'y prendre place, d'abord que quelqu'un en sortiroit. Je fus plus d'une heure & demie avant que d'en pouvoir avoir une; car il y avoit là plus de presse, qu'il n'y en pouvoit avoir au Sermon du plus habile Predicateur de Paris. Je tremblois cependant de peur de perdre mon argent, & d'aggraver encore par là mon afliction. Enfin ayant trouvé à me placer avec bien de la peine, je reconnus le terrain avant que de prononcer la parole sur laquelle devoit rouler tout mon bonheur. Je vis que l'on joüoit un jeu effroyable, les moindres couches étoient de douze ou quinze pistoles, & l'on en faisoit le paroli, le quinze & le va tout de même, que s'il ne se fut agi que d'une épingle. Cela me faisoit trembler encore plus qu'auparavant, me disant de moment à autre qu'il ne me faudroit qu'un coup comme ceux-là, pour me tirer de peine moi & ma pauvre hôtesse, ou pour nous envoyer à l'hospital.

Après que j'eus ainsi regardé pendant un demi quart d'heure ou environ, je me hazardai à la fin de faire une masse de cinq louis. Mr. le Duc de St. Simon tenoit le dé, & regarda cette masse comme indigne de sa colere, ainsi ne me répondant rien tant qu'il tint le Cornet, le dé vint après lui au Chevalier de Montchevreuil, Gentilhomme du Vexin François, qui étoit attaché à Mr. de Longueville. Il ne me meprisa pas comme avoit fait le Duc de St. Simon, soit qu'il voulut m'enroller dans la Confrairie des joueurs, où il joüoit un grand rolle, soit que n'ayant guéres d'argent en ce tems là comme en effet c'étoit la vérité, il trouvât ma masse plus proportionnée à ses forces, que quantité d'autres, qu'on lui faisoit autour de la table. Il amena hazard bas, & comme j'avois gaigné, je fis le paroli aussi hardiment, que si j'eusse eu cent pistoles dans ma poche. Il prit dix pour sa chance, & ayant tiré ensuite quatre ou cinq coups en amenant toûjours quinze sur d'autres masses, qu'on lui faisoit, il grossit son argent de beaucoup, parce que la droite étoit douze. Un nommé Phisica, qui étoit alors Capitaine dans Turenne, & qui, quoi qu'il ne fut qu'un avanturier, faisoit quitter le dés aux plus gros joueurs, voyant que ce Chevalier avoit déjà fait quatre hazards avantageux pour lui, lui dit masse son reste, qui étoit pour le moins de soixante pistoles, le Chevalier à qui il ne manquoit que de l'argent, pour être aussi gros joueur que lui, lui répondit tope & tingue, tout de même que s'il eut été assuré de gagner. Il amena la droite, & gaigna ainsi la masse de Phisica pendant qu'il perdit mon paroli. Le jeu s'échauffa après ce coup là. Le Chevalier qui se voyant en fortune topa à tout le monde, & gaigna douze ou treize cent pistoles en un moment. Je fus assez sage tout jeune que j'étois pour ne le pas attaquer dans ce tems là. Cependant le Chevalier ne voulant pas se contenter de ce gain, qu'il trouvoit encore trop petit par rapport à son appetit qui étoit extraordinaire, il continua à joüer & dejoüa bientôt. Je pris ce tems là pour lui masser tout de nouveau, & je lui emportai encore un paroli, qui étoit plus fort que l'autre. Comme je lui avois massé huit pistoles, j'en gagnai vint quatre, c'étoit déja plus de la moitié de l'argent qu'il me falloit pour être content, tellement que l'assurance m'étant venuë à la place de la crainte, dont j'étois saisi à mon arrivée, j'esperai que je ne m'en retournerais point au logis sans y porter ce que je desirois. Mon attente ne fut point trompée, je gagnai quatre vint seize louis ou pistoles d'Espagne, qui ne valoient alors que dix francs, c'etoit encore quelques pistoles plus que je n'avois desiré, tellement que m'en étant retourné au logis, plus content que ne pouvoit être le Roi, je trouvai en arrivant qu'il venoit de s'y passer des choses qui eurent de quoi rabattre une partie de ma satisfaction.

L'hôte voyant qu'il n'avoit plus guéres que vingt quatre heures pour empêcher que ses meubles ne fussent vendus, avoit été trouver son creancier sans en rien dire à sa femme n'y sans savoir que j'y eusse été avant lui: le creancier qui étoit non seulement un brutal, mais encore un méchant homme, non content de le rabrouer extraordinairement, lui dit encore qu'il eut à mieux prendre garde une autre fois à sa femme, parce qu'elle avoit bien la mine d'avoir mangé avec moi l'argent qu'elle lui devoit presentement. Ce compliment mit ce mari de méchante humeur, & il s'en revint au logis, où il usa de main mise sur elle. Je la trouvai ainsi toute en pleurs, de sorte qu'au lieu de songer à la rejouir, par le récit de ma bonne fortune, tout mon soin ne fut que de savoir d'elle ce qu'elle avoit; elle me le dit sans façon, & ayant tâché de la consoler je lui appris ce qui m'étoit arrivé dans la garderobe, parce que je crus que cela étoit bien capable d'y contribuer. Elle reprit effectivement vigueur à ces paroles, & me dit que puis que cela étoit ainsi, il falloit que je me fisse adjuger ses meubles qu'elle ne vouloit pas que son mari les revit jamais, c'est pourquoi je ferois mal si j'en empêchois la vente. Je vis bien à ces paroles qu'elle avoit envie de le quitter, & que les coups qu'elle avoit receus lui tenoient bien fort au coeur. Je lui témoignai en même tems que je ne pouvois approuver son divorce: elle ne me fit point d'autre réponse, sinon qu'elle n'étoit pas accoutumée à être battuë, qu'il falloit bien d'ailleurs lever le masque du commencement, à moins que de vouloir que son mari n'en abusât encore d'avantage à l'avenir; qu'il voudroit apparemment nous empêcher de nous voir, ce qu'elle ne permettroit jamais, du moins de son bon gré.

Je l'aimois assez & j'en avois grande raison, puis qu'outre sa beauté elle en avoit toûjours usé avec moi, depuis le premier jusques au dernier jour que je l'avois veuë, d'une maniere si honnête qu'il eut fallu que j'eusse été bien ingrat pour ne lui en pas avoir obligation; aussi je lui dis toutes les douceurs que la reconnoissance & l'amitié me pouvoient mettre à la bouche. Je l'assurai que cette nouvelle marque de tendresse, m'étoit tout aussi sensible que pas une qu'elle m'eut donnée jusques-là; mais après l'avoir ainsi preparée à ajouter plus de foi à ce que j'avois envie de lui dire, je lui representai qu'elle ne pouvoit ainsi quitter son mari sans appreter à parler à tout le monde, que je l'aimois d'une manière que sa réputation ne m'étoit pas moins chere que la mienne propre, que... Elle m'interompit à ces paroles, & me dit que la langue étoit un bel instrument, & qu'on lui faisoit dire tout ce qu'on vouloit, que quand un homme aimoit bien une femme, on ne lui pouvoit persuader qu'il ne fut assez delicat pour n'être pas bien aise de partager ses faveurs avec un mari; que pour elle, elle n'aimeroit pas un homme qui auroit une femme, à moins qu'il ne se resolut en même tems de la quitter pour l'amour d'elle.

Je la laissai dire & tâchai de la rassurer par mes caresses, afin de l'amener au point que je desirois: enfin après m'avoir témoigné bien de la repugnance de demeurer avec lui, nous convinmes ensemble, que le lendemain à dîner, je dirois sans faire semblant d'être instruit de leur mesintelligence, que j'avois trouvé un homme qui leur preteroit de l'argent pour payer leur creancier, qu'il leur donneroit trois mois pour le leur rendre, & qu'il demandoit qu'ils lui en passasent une obligation. Elle pretendoit par là le tenir dans une étroite dépendance, & que la crainte qu'il auroit d'être poursuivi pour le payement de cette somme, l'obligeroit d'avoir de grands egards pour moi.

Je fis le lendemain ce que nous étions convenus ensemble, & comme son mari n'aimoit pas à voir vendre ses meubles, il me prit bientôt au mot. Je priai Athos de me vouloir prêter son nom, pour cette affaire, & m'en ayant passé une contre-lettre, nous vêcumes tout l'hiver dans un assez bon commerce le mari, la femme & moi. Je mangeai toûjours avec eux; au reste les trois mois que l'on avoit pris pour rendre cet argent, étant expirés le mari me pria de demander un nouveau delai à mon ami; parce qu'il n'étoit pas en état encore de payer, sa femme vouloit que je lui disse qu'Athos avoit besoin de son argent, afin de lui faire peur, & de le tenir par là dans une dependance plus étroite. Mais je crus qu'il ne falloit pas ainsi lui tenir le pied sur la gorge, & qu'il étoit déja assez maltraité sans le maltraiter encore davantage. La Campagne qui alloit commencer m'en donnoit un beau pretexte à ce que sa femme pretendoit. Cependant lui ayant fait entendre raison, nous fumes les meilleurs amis du monde le mari & moi, parce que je lui dis qu'à ma priere Athos attendroit volontiers jusques à ce que nous revinssions de l'armée.

Les Espagnols qui s'étoient veu enlever Arras à la barbe de leur General, avoient encore perdu dans la même Province quelques autres Villes de grande importance, qui leur faisoient craindre que celles qui leur y restoient ne tardassent guéres à avoir le même sort: ainsi comme ils jugeoient que la conquête que le Roi avoit faite d'Aire ne tendoit qu'à s'approcher de la Flandres maritime, ils tâcherent non seulement d'en donner de la jalousie aux Anglois & aux Hollandois, mais encore de se mettre en état de la reprendre. Il ne leur eut pas été difficile de réussir à l'égard des Anglois, parce que cette Nation a de tout tems été opposée à la nôtre, & qu'il semble que l'aversion qu'elle a toûjours euë pour elle, se soit encore augmentée depuis quelque tems; mais le Cardinal de Richelieu, qui n'attendoit pas que les choses arrivassent pour y pourvoir, avoit si bien pris ses mesures, que bien loin que cette Nation se pût ainsi mêler des affaires d'autrui, elle étoit assez embarrassée comment se demêler des siennes. Elle étoit devenuë jalouse de la protection secrête que son Roi accordoit aux Catholiques de son Royaume, & de l'étroite liaison qui paroissoit alors entre ce Prince Louis le Juste, & dont il avoit épousé la soeur. Cette Princesse étoit belle, & d'une humeur tout à fait charmante, ainsi comme elle attiroit beaucoup de monde à la Cour du Roi son mari, contre la coutume des Anglois, qui croyent d'ordinaire qu'il y a une espece d'esclavage & de bassesse dans les assiduités que l'on rend à son souverain, cela faisoit encore que tout devenoit suspect à ceux qui couservoient dans le coeur cette independance & cette liberté que leur Nation affecte par dessus toutes les autres Nations du monde.

L'obstacle que le Cardinal de Richelieu avoit mis de ce côté là aux desseins des Espagnols, consistoit en ce qu'il allumoit ce feu au lieu de l'éteindre. La Politique qui est la regle ordinaire de tous les mouvemens des Ministres, l'exigeoit de lui au préjudice de la charité, qui l'en devoit detourner. Cependant comme la charité est une vertu que l'on ne connoit guéres, non seulement dans toutes les Cours, mais que l'on traite encore souvent de chimere, parmi les Courtisans & les Politiques, bien loin qu'il en fut blâmé de personne, chacun au contraire prenoit sujet de là de l'élever jusques au troisiéme Ciel. Les Espagnols aussi n'ayant pas été long-tems à reconnoître qu'ils se tromperoient lourdement, s'ils esperoient quelque secours de ce côté-là, & ayant aussi reconnu la même chose, du côté de la Hollande, ou les interêts de Frederic Henri Prince d'Orange, Stadhouder & Admiral-General de leur Etat, s'opposoient à leur contentement, ils ne mirent plus leur confiance qu'en leur propres forces soutenuës de leur addresse. Le pouvoir, comme absolu, que le Cardinal de Richelieu s'étoit acquis à la Cour, y avoit fait de tout tems un grand nombre de jaloux; les Grands sur tout lui en vouloient, parce que pour s'élever par dessus eux, il avoit interessé adroitement le Roi, & l'Etat dans sa querelle. Ce Prince qui étoit aussi bon qu'il étoit peu pénétrant avoit veu avec plaisir, que sous pretexte d'établir la Souveraine puissance dans son Royaume, il avoit ruiné insensiblement tous ceux qui eussent pû s'y opposer, par leur credit & par leur prudence: je dis prudence, parce que quoi que ce soit une espece de paradoxe, que de dire qu'on peut être prudent, & s'opposer aux volontés de son Prince; il est constant, néanmoins que quand la volonté suprême, ne va qu'à renverser les loix d'un Etat, il arrive souvent qu'on rend plus de service à son Souverain, de s'y opposer en conservant le respect qui lui est dû, que d'y consentir par un esprit de lâcheté & d'esclavage. C'est ainsi souvent que le Parlement de Paris a fait des remontrances à Sa Majesté dans des conjonctures delicates, aussi ont-elles été écoutées quelque fois avec succès; pendant qu'il y a eu des tems où elles ont été rejettées, parce qu'il est arrivé comme il se voit presque toûjours que ceux qui les faisoient, ou du moins une bonne partie, au lieu de les faire avec le respect convenable, se laissoient emporter ou à leurs passions ou à leur interêt.

Quoi qu'il en soit les Espagnols ne se fians pas tant à leurs propres forces, qu'ils ne fussent bien aises encore de fomenter la jalousie qui regnoit dans nôtre Etat, envoyerent alors à la Cour un homme de confiance nommé... sous pretexte d'y faire quelques propositions d'accommodement. Le Cardinal de Richelieu qui y gouvernoit avec un pouvoir presque aussi absolu que s'il eut été le Roi lui même, lui eut refusé volontiers le passeport qu'il lui falloit pour y entrer, si ce n'est qu'il eut peur que le peuple ne lui en voulut du mal. Il savoit qu'il se lasse bientôt de la guerre, parce que c'est dans ce tems là, qu'il est le plus accablé d'impots; qu'ainsi il ne manqueroit pas de dire, que s'il la vouloit continuer, c'étoit plûtôt pour ses interêts particuliers, que pour ceux de la Nation en general. Cependant ils n'eussent pas dit vrai, quand ils eussent parlé de la sorte; puis que pour en dire la verité, il y avoit long-tems que les affaires de la France n'avoient été en si bon état qu'elles étoient alors. Ses armes du côté de l'Allemagne s'étoient renduës formidables jusques au delà du Rhin par là prise de Brisac, & de toute l'Alsace. En Italie par celle de Pignerol, & en Flandres par celle d'Arras. Ses brigues n'avoient pas fait un moindre effet en Portugal & en Catalogne, si néanmoins on ne doit pas dire plûtôt que ce qui y étoit arrivé, étoit encore d'une autre consequence, que tout ce qui étoit arrivé ailleurs. Ce Royaume & cette Province s'étoient revoltés contre les Espagnols, l'un s'étoit rangé sous la domination des Ducs de Bragance, qui pretendoient en être les légitimes héritiers; l'autre sous celle de France, qui y avoit fait entrer des Garnisons.

Au reste comme le Cardinal, en faisant soulever ces Etats contre leurs anciens Maîtres, leur avoit montré le chemin qu'ils devoient suivre, quand même ils ne l'eussent pas sû déja d'eux-mêmes, celui dont je viens de parler, ne fut pas plûtôt arrivé à la Cour qu'il y vit secrêtement le Duc de Bouillon. Ce Prince avoit toûjours des liaisons secrêtes avec l'Espagne, quoi qu'il fut né François, & qu'il eut encore obligation à la Couronne de lui avoir mis sur la tête celle qu'il portoit. Il l'avoit heritée de son Pere que Henri IV en avoit revétu le premier, en lui faisant épouser l'Heritiere de la Mark, à qui appartenoit la Duché de Bouillon, & la principauté de Sedan. Il avoit encore bien fait plus pour lui. Cette Princesse étant morte quelque tems après sans lui laisser d'enfans, Sa Majesté l'avoit maintenu par sa protection dans la possession de cette Principauté, au préjudice de Mrs. de la Boullaye, à qui elle devoit appartenir légitimement, car il y en avoit un qui avoit épousé une Soeur de la deffunte, & à qui par consequent devoit venir cet heritage. Mais comme l'on est obligé, quand on change ainsi une condition privée en celle de Souverain, de changer aussi de conduite, toutes ces grandes obligations s'étoient evanouies à la veuë de la jalousie, que lui causoit la situation de son Etat. Il ne doutoit point qu'étant à la bienseance de la France comme il l'étoit, puis que c'étoit une clef de ce Royaume, il ne vint un tems qu'on ne lui demandât la restitution de ce qui ne lui appartenoit pas, qu'ainsi à proprement parler, il ne se devoit regarder que comme un homme à qui l'on avoit confié un fidei-commis, & dont on l'obligeroit bientôt malgré lui à rendre compte.