Voila quelle étoit la cause des engagemens secrêts que Mr de Bouillon avoit avec les Espagnols. Il pretendoit que par leur moyen il se pourroit maintenir dans son nouvel état, & recevoir garnison dans un besoin dans son Château de Bouillon, & dans celui de Sedan. Le premier passoit pour imprenable dans ce tems-là, où l'on ne savoit pas encore ce que c'étoit que d'assieger une place, & où l'on faisoit la Guerre tout autrement qu'on ne fait dans ce tems ci. Le second étoit très fort, & du moins il en avait la reputation, quoi qu'à dire le vrai, il y eut bien à dire qu'il le fut tant que l'on disoit. Le Roi se défioit bien que Mr. de Bouillon ne lui étoit pas trop fidéle; mais comme il avoit des affaires de tous côtés, il étoit persuadé aussi qu'il devoit faire tout de même, que s'il n'y eut pas pris garde, d'autant plus qu'il ne doutoit pas qu'il ne fit tout cela par précaution; & en effet tous les traités qu'il avoit faits jusques-là, n'avoient été qu'en cas qu'il vint à être attaqué; & comme le Roi n'avoit nul dessein de le faire presentement, il croyoit qu'il devoit toujours aller son train, jusques ce que la conjoncture lui permit de faire éclater le ressentiment qu'il pouvoit avoir de sa conduite.
L'Espagnol qui étoit venu à Paris, & qui étoit bien instruit des interêts de ce Duc, ce qui n'étoit pas difficile, puis qu'ils sautoient aux yeux de tout le monde, ayant ordre du Roi son maître de le voir, en fut fort bien receu, comme il ne lui pouvoit arriver autrement. Il apprit à son arrivée à la Cour, que Louis de Bourbon Comte de Soissons, étoit mécontent du Cardinal, ce qui lui fit dire à l'autre que la qualité de Prince du Sang qu'il avoit, suffisant toute seule pour faire entrer quantité de personnes de condition dans son parti, l'on pouroit par son moyen, s'il vouloit se donner la peine de le gâgner, rendre à la France ce qu'elle venoit de prêter à l'Espagne, en lui faisant soulever ses Provinces; que le Cardinal de Richelieu avoit beaucoup d'ennemis, & que s'ils voyoient entrer une Armée d'étrangers dans le Royaume, ils prendroient ce tems-là pour se revolter contre lui; que ce Ministre en entreprenoit tant qu'il ne falloit rien pour le faire succomber, qu'il envoyoit des Troupes en Portugal & en Catalogne, & que les Frontieres de Royaume demeurant dégarnies par ce moyen, il ne seroit pas difficile maintenant d'y percer, pour peu qu'on prit bien ses mesures.
Le Duc de Bouillon mouroit d'envie depuis long-tems de se faire une barriere du côté de la Champagne, en obligeant la Cour de lui donner Damvilliers de gré ou de force. Il avoit même osé témoigner un jour son ambition au Cardinal de Richelieu, qui plus Politique que tout ce que l'on en sauroit dire, lui en avoit laissé entrevoir quelque esperance, afin de l'embarquer dans quelque mauvais pas, qui lui fit perdre le sien, au lieu d'acquerir celui d'autrui. L'Espagnol, qui savoit quelle étoit sa demangeaison là dessus, lui en parla comme d'une chose tout à fait facile, & que la France seroit trop heureuse de lui ceder, pour appaiser la guerre qu'il allumeroit de ce côté-là. Il se laissa aller à ces flatteries, & ayant veu le Comte de Soissons secrêtement, il n'eut pas de peine à le gâgner. Ce Prince avoit sur le coeur que le Cardinal après lui avoir fait perdre un procès qu'il avoit intenté à l'encontre de Henri de Bourbon Prince de Condé pour le faire declarer illegitime, eut encore marié sa Niece au Duc d'Anguien son fils ainé. Il voyoit par là que tant que ce Ministre vivroit, il ne devoit pas attendre grand succès d'une requête civile, qu'il avoit prise contre l'arrêt qui étoit intervenu. Il avoit encore d'autres mécontentemens personnels.
Le Cardinal diminuoit tout autant qu'il pouvoit les prerogatives de sa charge de Grand Maître de la Maison du Roi, & lui avoit fait refuser d'ailleurs quantité de graces qu'il avoit demandées à Sa Majesté. Ce qui étoit cause que ce Ministre lui étoit ainsi opposé en toutes choses, c'est qu'il avoit été plus fier que le Prince de Condé. Il avoit refusé son alliance qu'il lui avoit fait proposer par Sennetere. Celui-ci qui étoit son Intendant d'épée, ne s'en étoit pas trop bien trouvé. Le Comte fâché de voir qu'un de ses Domestiques se fut chargé d'une commission comme celle là, parce que la vertu de la Dame qu'on lui offroit lui étoit un peu suspecte, l'avoit non seulement maltraité de paroles, mais encore chassé de sa maison.
Ce Prince qui depuis ce tems là, avoit toûjours été prevenu de pis en pis contre le Cardinal, écouta volontiers tout ce que Mr. de Bouillon voulut lui proposer contre l'Etat. Il crut que plus les choses iroient mal en France, plus le Roi s'en dégouteroit. Il savoit qu'il ne l'aimoit déja pas trop, & qu'ainsi il ne faudroit presque rien pour le perdre. Tous leurs desseins, quelque pernicieux qu'ils pussent être contre la fortune de ce Ministre, ne leur pouvant servir, s'ils n'étoient soutenus des forces des Espagnols, Mr. de Bouillon envoya à Bruxelles un Gentilhomme qui étoit un ancien Domestique de sa maison, nommé Campagnac. Il crut que son voyage ne pouroit être suspect à la Cour, parce que ce Gentilhomme avoit un neveu qui avoit été pris auprès de Courtrai, par un parti Espagnol, qui l'avoit conduit dans la capitale de Brabant. Il avoit été blessé dans cette rencontre, & c'étoit là un pretexte qui paroissoit plausible de passer en ce Païs là, sans qu'on y put trouver à redire. Les Espagnols le receurent bien, & le Cardinal Infant lui eut volontiers rendu son neveu à l'heure même, s'il n'eut eu peur qu'on n'eut pris quelque soupçon. Ce Prince fut ravi que le Comte de Soissons, à la suscitation du Duc de Bouillon, fut d'humeur à vouloir troubler l'Etat. Il promit à ce Gentilhomme de faire donner à ce Prince cinquante mille écus de pension par le Roi d'Espagne, d'abord qu'il se seront retiré de la Cour, & cent mille francs au Duc de Bouillon, qu'il secourroit d'une Armée de douze mille hommes, qui agiroit sous ses ordres, sans pretendre rien des conquêtes qu'il pouroit faire avec elle. Campagnac ayant fait ce traité par écrit avec le Cardinal Infant, s'en revint à Paris sans amener son neveu, qui crut qu'il n'avoit fait ce voyage, que pour l'amour de lui. Il rendit compte de sa negotiation à ces deux Princes, & en ayant été très satisfaits, le Duc de Bouillon, s'en fut à Sedan au bout de quelques jours, sous pretexte que la Duchesse sa femme y étoit incommodée. Il y donna ordre sans faire semblant de rien, à ce que les Officiers de la Garnison, dont les Compagnies n'étoient pas complettes, eussent à les mettre en état avant la fin du mois de Mars, qui n'étoit pas bien éloigné. Il leur fit ce commandement sous peine de son indignation, & ils eurent soin de s'en acquitter. Il remplit aussi en même tems ses Magasins de toutes les Munitions de guerre & de bouche, dont il pouvoit avoir besoin, & afin que le Cardinal de Richelieu ne s'imaginât pas qu'il songeât à se declarer contre le Roi, il lui fit accroire non seulement que l'Empereur envoyoit une Armée dans le Luxembourg; pour faire quelque entreprise sur la Meuse de concert avec les Espagnols, mais encore qu'il avoit avis qu'ils en vouloient à Luxembourg.
La marche de cette Armée n'étoit pas une fiction comme on se pouroit l'imaginer par ce que je viens de dire, s'il y en avoit une, comme le mot dont je me suis servi pour l'exprimer le témoigne assez, ce n'étoit que parce qu'il disoit, que cette Armée venoit contre lui, au lieu qu'elle ne venoit qu'en sa faveur. Il fit bien plus, il leura le Cardinal d'un Mariage du Vicomte de Turenne son frere, avec l'une de ses Parentes, & le Vicomte en fit l'amoureux, parce qu'il avoit encore plus d'envie que son frere de rentrer dans Sedan. En effet quoi qu'il ait passé sur la fin de ses jours pour un homme modeste, & exemt de toute ambition, ce n'a été que dans l'esprit de ceux qui ne l'ont jamais connu à fonds. Si jamais homme s'est enteté de la vaine gloire ç'a été lui, plûtôt qu'un autre, puis que tout ce qu'il y a de gens qui l'ont pratiqué particulierement savent que pour s'en faire haïr, il n'y avoit qu'à lui refuser le titre d'Altesse au lieu qu'en le lui donnant, il étoit content comme un Roi. Au reste ce Vicomte ayant si bien secondé son frere, le Comte de Soissons partit un beau jour de Paris, sous pretexte de s'en aller à sa maison de Blandy; mais ayant pris sur la gauche avant que d'arriver à Melun, il fut passer la Marne à un gué qu'il avoit fait reconnoître en deçà de Château Thierri & se rendit à Sedan, sur les relais que Mr. de Bouillon avoit envoyés à sa rencontre.
D'abord que le Cardinal sut le chemin que ce Prince avoit pris, il reconnut qu'il s'étoit laissé amuser comme une dupe. Il fit marcher en même tems des couriers pour l'aller trouver. Ils lui proposerent de la part du Roi de revenir, & lui offrirent de lui donner toute sorte de contentement. Mais comme, quelque belles promesses qu'on put faire à ce Prince, il ne s'y pouvoit fier, tant que ce Ministre resteroit au poste où il étoit, ces couriers eurent beau faire plusieurs allées & venuës en ce Païs-là, ils ne le purent jamais persuader. L'Armée que l'Empereur devoit envoyer dans le Luxembourg, y fila cependant sous le commandement de Lamboi, au devant de qui le Comte de Soisson envoya un Gentilhomme pour savoir de lui quand il pouroit arriver sur la Meuse. La marche de ses Troupes allarma la Cour qui avoit peur que l'exemple du Comte de Soissons, ne fut suivi de la desobeïssance de quantité de Grands, qui n'avoient pas plus de lieu que lui, d'aimer le Cardinal de Richelieu. Elle se défioit sur tout du Duc d'Orleans, dont le genie étoit extrémement variable, & qui avoit fait plus de mal lui seul à l'Etat par les diverses revoltes qu'il y avoit excitées de tems en tems, que tous ses ennemis ensemble n'eussent pû faire en plusieurs années Ainsi pour prevenir les mauvais desseins qu'il pouroit avoir, on mit des gardes à tous les passages, afin de l'arrêter, s'il venoit à s'y presenter. Nonobstant toutes ces précautions, quantité d'autres mécontens se rendirent auprès du Comte de Soissons, afin qu'ayant part avec lui au hazard qu'il alloit tenter, ils l'eussent aussi à sa bonne fortune, supposé qu'il put triompher de son ennemi.
Ce contre-tems faut cause que l'Armée que le Roi destinoit pour la Flandres sous la conduite du Marêchal de Bresé, ne put être si forte que l'on croyoit. Il en fallut prendre une partie pour l'envoyer de ce côté-là, sous le commandement du Marêchal de Chatillon, pendant que le Marêchal de la Meilleraye eut un Camp volant pour couvrir les places sur lesquelles les ennemis voudroient entreprendre quelque chose. Le genie de ces trois Marêchaux étoit tout different; le premier n'avoit obligation de ce qu'il étoit qu'à l'alliance qu'il avoit avec le Cardinal de Richelieu. Il avoit épousé une de ses Soeurs, dont il avoit deux enfans, savoir le Duc de Bresé, & Madame la Duchesse d'Anguien. Jamais homme ne fut plus fier sans merite. Il poussa même la fierté jusques à l'insolence & à la tirannie, faisant dans son Gouvernement d'Anjou, & dans celui du Saumurois, dont il étoit pourveu pareillement, tout ce que les tirans les plus horribles & les plus detestables ont jamais pû faire de plus cruel. En effet non content d'y maltraiter la Noblesse, à un point qu'elle fut obligée à la fin de se revolter contre lui; il enleva encore une femme non seulement à son mari, mais eut deplus la reputation de l'avoir fait tuer pour en joüir tout à son aise; mais c'étoit assez qu'il fût beau-frere de son Eminence, pour pouvoir tout faire impunément.
Le Marêchal de Chatillon étoit tout aussi civil que l'autre étoit peu traitable. Il avoit d'ailleurs en partage toute la valeur, qu'avoient jamais eu ses ancêtres, dont nôtre Histoire fait mention honnorablement. Il avoit aussi beaucoup d'experience & de conduite, mais toutes ces bonnes qualitez étoient obscurcies en quelque façon, par l'amour qu'il avoit pour le repos & pour la vie tranquile; ainsi quand il se trouvoit bien dans un Camp, il avoit toutes les peines du monde à le quitter, parce qu'il craignoit de n'être pas aussi bien dans un autre qu'il étoit dans celui-là. Le Cardinal le connoissoit bien, ce qui étoit cause qu'on s'étonnoit qu'il lui eut donné ce commandement où il devoit avoir affaire à un Prince, qui étoit aussi vif & aussi vigilant qu'il étoit pesant & endormi.
Pour ce qui est du Marêchal de la Meilleraie, quoi qu'il eut obligation aussi bien que le Marêchal de Bresé, de son élevation à l'alliance du Cardinal, veu que sa femme étoit fille d'une soeur de son Pere, il ne laissoit pas d'avoir du merite personnellement. Il étoit brave & entendu dans son métier, ce qui étoit cause qu'il eut pû esperer de faire son chemin, quand même il n'eut pas été si proche parent du Ministre. Cependant il avoit cela de commun avec le Marêchal de Bresé, qu'il abusoit souvent aussi bien que lui de sa faveur, au lieu de l'honnêteté qui sied si bien à tout le monde, & principalement à ceux qui se voyent élevés par dessus les autres, ou par leur naissance, ou par leur merite, ou par la fortune, il n'avoit que de la hauteur, & pour ainsi dire du mépris, pour ceux qui de peu de chose s'étoient élevés comme lui à des dignitez, où qui étoient prêts de s'y élever. Il craignoit que sa gloire n'en fut offusquée, ainsi pour en rechercher une fausse, il perdoit la veritable, & se faisoit un nombre infini d'ennemis, au lieu des amis qu'il eu pû se faire. Il s'étoit brouillé par là avec St. Preuil, sans qu'il y eut eu autre chose que sa jalousie, qui eut été cause de plusieurs incartades qu'il lui avoit faites. St. Preuil ne les avoit pas souffertes sans rien dire, & comme on fait d'ordinaire, quand ceux dont l'on est offensé appartiennent de si près au Ministre, qu'on peut craindre qu'en les offensant on ne l'offense pareillement. Pour lui il les avoit repoussées en brave homme, & qui ne voyoit rien tant à apprehender, que de souiller sa gloire par quelque lâcheté.