Ce Marêchal avoit encore bien fait pis à Mr. de Fabert, à qui le Roi avoit enfin donné une Compagnie aux Gardes, après lui avoir refusé l'agrément d'une Compagnie dans un vieux corps qu'il vouloit acheter. Il avoit cru qu'il pouroit lui marcher sur le ventre comme bon lui sembleroit; parce que cet Officier étoit d'une extraction très-mediocre, & qu'il ne croyoit pas que le baton de Marêchal de France dût jamais venir à son secours, pour purger son mauvais sang. Mr. de Fabert s'étoit toûjours revolté contre lui, & avoit trouvé de la protection dans le Cardinal même, qui avoit été le premier à blâmer le procedé de son parent. Il est vrai que Fabert avoit eu l'addresse de parler toûjours très respectueusement au Marêchal afin que quand il viendroit à s'en plaindre à son Eminence, elle en sut plus disposée à écouter ses raisons.
Il eut été à souhaiter pour St. Preuil qu'il se fut conduit aussi sagement, non seulement avec lui, mais encore avec le Duc de Bresé, contre qui il venoit d'avoir tout nouvellement une espece de querelle. Etant venu à la Cour par ordre du Roi pour conferer avec lui des affaires de la Frontiere, & de ce qu'on pouroit y entreprendre la Campagne suivante, il demeura près de quinze jours à Paris, devant que le Conseil de Sa Majesté eut pris aucune resolution là dessus. Mr. Desnoiers Secretaire d'Etat de la Guerre, qui ne l'aimoit pas, parce qu'il ne s'étoit jamais pû resoudre à lui faire la Cour, vouloit qu'on fit le siege de Doüay, qui est à cinq lieuës au delà d'Arras, afin que cette Ville n'étant plus Frontiere, quand on auroit pris l'autre, St. Preuil se vit privé de la gloire, qu'il y a à un Gouverneur de se trouver le plus près des ennemis. St. Preuil vouloit au contraire que devant que d'aller ainsi en avant, on nétoyât ce qui étoit derriere lui. Il y avoit Bapaume qui lui ôtoit la communication des Places de la Somme, & qui n'étoit qu'à quatre lieuës de son Gouvernement. Il y avoit outre cela Cambrai, qui quoi que plus éloigné sembloit encore plus nécessaire à conquerir qu'une grande Villasse comme étoit Doüay, qu'on ne pouroit jamais conserver qu'avec une puissante garnison. Desnoyers répondoit à cela, qu'on en feroit une Place d'Armes, & qu'une partie de la Cavalerie y passant l'hiver, elle porteroit la terreur & l'effroi jusques au coeur de la Flandres Vallone, dont on pouroit aussi faire la conquête avec le tems.
Le Marêchal de la Meilleraie étoit du sentiment de Mr. Desnoyers, plûtôt pour avoir le plaisir de contredire à St. Preuil, que pour croire qu'il eut raison. Enfin le Conseil ayant peine à se determiner là dessus, parce que la force du raisonnement de St. Preuil combattoit, dans l'esprit de Sa Majesté, tout ce que les brigues des autres pouvoient faire ce Gouverneur passa ces quinze jours à aller se divertir dans le tems qu'il n'étoit point obligé d'être au Louvre. Il aimoit extrémement la paume, & comme tout ce qu'il y avoit de personnes de qualité alloient en ce tems là au tripot de la Sphére qui est situé dans le Marais, il y fut un jour dés le matin, afin de jouer contre quelque marqueur, pour avoir le plaisir de se faire frotter. Il y trouva en arrivant le Duc de Bresé, qui étoit sorti de l'Academie, il n'y avoit encore que trois ou quatre mois. Quoi que son Pere fut extrémement fier, & même jusques au point qu'il passoit pour brutal dans l'esprit de tout le monde, il l'étoit néammoins encore plus que lui. Cela lui étoit plus pardonnable qu'à ce barbon, parce qu'il étoit encore si jeune qu'il n'avoit pas le jugement de connoître, qu'il prenoit là un méchant pli. Il balottoit déja avec un marqueur, à qui il avoit dit de prendre une raquette, quand St. Preuil arriva sous la Gallerie. Il y avoit là un grand nombre de pages & de laquais qui avoient la tête nuë, & comme St. Preuil connoissoit la livrée de son Père, il jugea tout aussi-tôt que c'étoit lui, quoi qu'il ne l'eut jamais veu. Pour lui comme il n'étoit venu qu'avec un seul laquais, le Duc n'en fit pas beaucoup de cas. Il ne l'avoit jamais veu pareillement, tellement que ne sachant qui il étoit, il continua à pelotter avec le marqueur, sans prendre garde seulement qu'il fut arrivé. St. Preuil étant entré dans la Salle du logis, & voyant que le maître n'y étoit pas revint dans le jeu de paume, & demanda en attendant qu'il fût revenu sa raquette au marqueur. Il étoit à peu près de même force que le Duc, & le marqueur qui les regardoit balotter, leur ayant dit qu'ils feroient mieux de prendre des chaussons, & de jouer partie, que de s'amuser comme ils faisoient à se lasser, ils y consentirent tous deux en même tems. Le Duc fut deshabillé le premier, & s'en étant allé dans le jeu de paume, St. Preuil y vint un moment après, & ils commencerent leur partie. Au reste y ayant eu chasse bientôt comme c'est l'ordinaire à ce jeu là, le Duc à qui deux de ses laquais levoient la corde pour le faire passer, quand il devoit aller de l'autre côté, commença à vouloir faire le petit souverain, c'est à dire à ne pas vouloir que St. Preuil fit comme lui. Comme il ne le connoissoit pas, & que quand même il l'eut connu, il n'eut pas laissé de croire, tant il avoit de vanité, qu'il y avoit toûjours bien de la difference entr'eux, il trouva non seulement mauvais qu'à son exemple il se fit lever la corde, mais encore qu'il ne passât pas par la galerie comme on a coûtume de faire, quand on a l'honneur de jouer avec le Roi. Ainsi il commença à quereller les marqueurs, de ce qu'au lieu de s'amuser à lever la corde, ils n'alloient pas chercher les balles, dont il feignoit de manquer.
St. Preuil reconnut bien son chagrin, & se rit en lui même de sa vanité, et de sa jeunesse. Le Marqueur qui étoit du côté du dedans, courut en même tems au Cordillon, croyant effectivement qu'il n'y avoit plus de balles, mais trouvant qu'il y en avoit encore plus de la moitié, il ne se put empêcher de le dire tout haut. Cela eut été plus que suffisant à St. Preuil, pour lui faire connoître, qu'il ne s'était pas trompé, quand même il en eut été en doute. Cependant comme il étoit fier tout aussi-bien que lui, mais d'une belle fierté, & qui avoit été precedée par un nombre infini de belles actions, il prit plaisir à le mortifier encore davantage en rabbaissant sa vanité. Il se hâta de palier le premier sous la corde, & un Gentilhomme qui étoit au Duc, le trouvant tout aussi mauvais que son Maître, lui dit alors en se montrant aussi fol que lui, qu'il ne savoit peut-être pas contre qui il jouoit: que c'étoit contre le Duc de Bresé. St. Preuil lui répondit en même tems, que c'étoit lui apparemment qui ne savoit pas contre qui son Maître jouoit, & qu'il jouoit contre St. Preuil. Le Duc qui avoit bonne envie de le quereller avant que de savoir son nom, rentra dans sa coquille d'abord qu'il l'eut oüi se nommer. Son Gentilhomme en fit tout autant de son côté. Ils avoient ouï parler tous deux de lui, & comme ils savoient qu'il ne faisoit pas trop seur de s'y jouer, le Duc ne songea plus qu'à achever sa partie, afin de n'être pas exposé d'avantage à la même mortification. Le Marêchal de la Meilleraie vint dîner ce jour là chez le Marêchal de Bresé, & lui ayant parlé de St. Preuil, en des termes qui faisoient connoître au Duc, qui étoit à table avec eux, qu'il n'en étoit pas content, celui-ci prit la parole & lui dit, qu'il n'en étoit pas fort étonné, parce que cet homme là étoit si fier, que quand même il seroit Connestable, il ne pouroit l'être davantage.
Le Marêchal qui ne pardonnoit guéres, quand il en vouloit une fois à quelqu'un, étant ravi de l'entendre parler de la sorte, voulut savoir de lui d'où il le connoissoit. Le Duc lui conta ce qui lui étoit arrivé le matin à la Sphere, & comme ces trois hommes n'avoient guéres moins de vanité l'un que l'autre, ils lui firent son procès en même tems. Ils en parlerent même au Cardinal qu'ils tâcherent de faire entrer dans leur ressentiment, comme si c'eut été l'insulter lui même que de ne pas vouloir plier sous eux. Ce Ministre avoit ses foiblesses comme les autres, & étoit sensible lui même à la vanité. Ainsi faisant la mine tout le premier St. Preuil, lorsqu'il vint pour lui faire sa cour sur le soir, celui-ci ne s'en mit pas beaucoup en peine, parce qu'il crut qu'en continuant de faire son devoir, comme il avoit toûjours fait, il trouveroit un bon Protecteur dans la personne de Sa Majesté.
Les affaires qui l'arretoient à Paris, s'étant terminées à la fin à sa satisfaction, il s'en retourna dans son Gouvernement, où il recommença à harceler les ennemis qui avoient eu quelque relâche, pendant son absence. La campagne commença cependant, & le Regiment des Gardes ayant eu ordre de marcher en Flandres, je rendis mon hôte bien joyeux en m'en allant en ce Païs-là. En effet quelque bonne mine qu'il me fit, il se doutoit que je n'étois pas mal avec sa femme, mais comme il devoit à Athos, & qu'il me savoit de ses amis, il avoit cru être obligé de me ménager jusques au jour de mon départ. Quand je fus parti, il n'en usa plus avec sa femme comme il faisoit auparavant. Il lui reprocha quantité de choses dont il croyoit s'être aperçu, & elle me le manda en des termes qui me firent croire qu'elle en étoit encore bien plus maltraitée qu'elle n'avoit jamais été. Je ne pus que la plaindre, parce que c'étoit tout le secours que je lui pouvois donner. Je lui fis réponse à une addresse qu'elle m'avoit indiquée, & la part que je prenois à ses affaires fit qu'elle supporta son malheur plus patiemment.
Son mari qui vouloit se défaire de moi absolument, & que je ne la revisse plus quand je serois revenu, s'avisa alors de changer non seulement de maison, mais encore de changer aussi de condition; au lieu de loüer davantage des chambres garnies, il se fit marchand de vin, & leva un gros cabaret; le voyage qu'il avoit fait à Dijon, lui avoit fait connoitre des gens qui lui avoient vanté ce commerce, & il pretendoit que quand même il ne lui réüssiroit pas mieux que celui qu'il faisoit auparavant, toûjours en retireroit-il cet avantage, qu'il se déferoit par là d'un homme qui lui étoit extrémement suspect.
Le cabaret qu'il leva fut dans la ruë Montmartre, tout auprès & du même côté qu'est aujourd'hui l'hôtel de Charôt. Il vendit tous ses meubles, & ne garda que ceux qu'il lui falloit de toute necessité pour le métier qu'il embrassoit. Sa femme à qui il avoit trop témoigné sa jalousie, pour oser lui demander où il me mettroit, quand je serois revenu, me le manda & qu'elle étoit au desespoir de sa conduite. Il acheta cependant quantite de marchandises de l'argent qu'il avoit eu de ses meubles, esperant que devant que la campagne finît il en feroit beaucoup plus qu'il ne lui eu faudroit pour rendre à Athos ce qu'il croyoit lui devoir. Je fus fort affligé de cette nouvelle, parce que je trouvois sa femme fort aimable, & que d'ailleurs, elle me faisoit subsister fort honnêtement, sans que j'eusse l'embarras de mettre la main à la bourse. Cela ne devoit pas être aussi fort indifferent à un Gascon, qui s'accommode d'ordinaire assez bien d'une bonne table. Je m'attendois même auparavant, que cela m'aideroit à faire mon chemin à la guerre, & que comme les graces sont lentes à venir à la Cour, je pourois plus aisément me résoudre à prendre patience, que si je n'avois point ce secours.
Enfin comme il n'y a rien dont on ne se doive consoler, je ne songai plus qu'à chercher quelque occasion de me signaler, afin qu'après avoir été si heureux que d'acquerir quelque reputation dans le monde, je pusse pas à pas m'avancer vers les honneurs qu'on est en droit de pretendre, quand on tâche, comme je faisois, de s'aquitter de son devoir. Nous ne fumes pas les plus forts cette campagne. Les Troupes que l'on avoit été obligé de détâcher pour envoyer au Marêchal de Chatillon, nous firent demeurer sur la défensive en Flandres, où le Cardinal Infant avoit une grosse Armée. Il s'attâcha à reprendre Aire, pendant que le Marêchal de Chatillon fut se camper à..... pour observer de là, les mouvemens que feroit le Comte de Soissons. Ce qui se passoit de ce côté-là inquiétoit bien plus le Cardinal que ce qui se passoit ni en Flandres, ni ailleurs. Il n'en devoit pas être moins puissant qu'il l'étoit quand les ennemis reprendroient Aire, & qu'ils feroient même d'autres conquêtes; mais comme il ne savoit pas s'il resteroit encore dans le Ministere, en cas que le Comte de Soissons eut quelque avantage sur le Marêchal, il manda au Marêchal de Bresé de lui envoyer encore trois bataillons des meilleures Troupes qu'il eut avec lui, afin de les lui envoyer. Nôtre Régiment demanda à en être, jugeant qu'il n'y avoit plus d'apparence de secourir Aire, puis que nôtre Armée, qui étoit déjà très foible, s'affoiblissoit encore par ce détâchement. Mais il ne voulut pas le lui accorder, parce qu'il trouvoit que tant qu'il l'auroit avec lui, c'étoit un honneur qui le rendroit superieur aux autres Marêchaux.
Nôtre Armée ne fut pas de plus de douze mille hommes après cela. Nous ne laissâmes pas néanmoins de prendre Lens, pendant que le Marêchal de Chatillon se laissa battre, faute d'avoir voulu de bonne heure aller occuper le poste de..... d'où il eut pû empêcher le Comte de Soissons d'étendre ses Troupes dans la plaine. Tous les Officiers Generaux le lui avoient conseillé, néanmoins sans qu'il les en eut voulu croire, soit qu'il n'aimât pas à rien faire qui ne vint de sa tête, soit que sa paresse le retint dans une belle maison, où il se trouvoit logé dans le camp de..... Le Cardinal à qui l'on en avoit écrit de l'Armée, voyant qu'il y avoit de sa faute, jura tout aussi-tôt en lui même qu'il s'en vengeroit, pourveu néanmoins que le Comte de Soissons lui donnât le tems de respirer: car il craignoit bien qu'il ne profitât de sa victoire, & que toutes les Villes de Champagne ne lui ouvrissent les portes. Cependant dans le tems qu'il méditoit de terribles choses contre lui, il lui vint un Courier, qui lui ôta non seulement tout le venin qu'il avoit dans le coeur, mais qui lui fit encore le regarder comme le meilleur de ses amis. Ce Courier lui rapporta la nouvelle de la mort du Comte de Soissons, sans que personne pût dire au vrai, de quelle maniere elle étoit arrivée. Aussi est-on encore à savoir aujourd'hui s'il est vrai, qu'il se tua lui même, comme quelques uns ont voulu dire, ou si ce coup lui fut donné de la main de quelque assassin, après avoir été corrompu par ses ennemis. Ceux qui croyent qu'il fut assassiné, disent qu'un de ses Gardes ayant couru après lui, pour lui dire qu'on faisoit ferme encore en un endroit, lui lâcha un coup de Mousqueton dans la tête, quand il vint à se retourner, pour regarder qui lui donnoit cet avis. Les autres au contraire, qu'ayant voulu lever la visiere de son casque avec le bout de son Pistolet, qu'il avoit encore à la main, le Pistolet tira de lui même, & le jetta roide mort sur le careau. Cependant j'ai veu des gens qui m'ont dit que ses Pistolets étoient encore chargez, quand on le trouva mort; ce qui fait qu'il est bien difficile de savoir qui l'on doit croire des uns ou des autres.