Si j'eusse sçu qu'il eut été ainsi gagné par son maître, je ne me fusse pas mis en peine de lui faire quitter ses interêts pour les miens, soit par presens ou par menaces, mais étant d'autant plus éloigné de le croire qu'il faisoit toûjours le jovial avec nous, & qu'il entendoit même assez bien le mot pour rire, il arriva qu'un jour que son soupçon s'étoit encore augmenté par quelques oeillades qu'il vit que nous nous jettions sa Maîtresse & moi en entrant, il monta par plusieurs fois tout doucement à la porte de notre Chambre pour écouter s'il entendroit toûjours ma voix. Ce qui le rendoit si curieux c'est que quelque tems ensuite de ces oeilades sa Maîtresse étoit montée en haut, sans qu'il lui parut qu'elle y eut beaucoup d'affaires. Tant qu'il m'entendoit parler il n'entroit point où il nous avoit mis mes Camarades & moi, à moins qu'on ne frappât pour l'appeller. Mais y étant venu une fois sans m'entendre, il vint voir si j'y étois, & ce qui pouvoit être cause de mon silence. Mes Camarades furent bien étonnez de le voir sans mander, & ce drôle qui étoit fin & rusé ayant pris pour pretexte de sa venuë qu'il venoit voir si nous ne manquions point de quelque chose, il ne vit pas plûtôt que je n'y étois pas, qu'il se douta que je n'étois pas allé loin. Il en fit son rapport à son maître, & accrut si bien sa jalousie par-là que celui-ci resolut de me jouer un méchant tour. Il me pria un jour à diner, & sur la fin du repas comme nous n'étions que lui, sa femme & moi, son garçon lui vint dire qu'on le demandoit. Il me pria d'excuser s'il étoit obligé de me quiter. Je n'eus pas de peine à lui accorder sa priere: sa femme de même la lui eut accordée volontiers, pour peu qu'il en eut voulu savoir son sentiment. Il monta cependant de ce pas à sa Chambre & s'y étant caché dans un Cabinet avec deux bons Pistolets bien chargez & bien amorcez, il crut qu'il me devoit attendre là, parce que si nous étions bien ensemble la femme & moi, comme il en eut juré volontiers, nous ne tarderions gueres à y venir. Ce qui lui donnoit cette pensée c'est que le lieu où il nous avoit laissez n'étoit nullement propre pour des amans. Il n'étoit separé du cabaret que par une cloison qui étoit toute garnie de vitre jusques au plancher. Ainsi l'on voyoit de là dans le cabaret & du cabaret l'on y étoit vû également, à moins que de tirer des rideaux qui étoient devant.

Nous étions alors dans les plus cours jours de l'année, & j'y avois donné rendez-vous à Athos & à un autre Mousquetaire nommé Briqueville, afin que si je n'avois pas le tems d'en dire deux mots à ma maîtresse, à cause de la presence de son Mari, j'eusse du moins la commodité de le faire par leur moyen. Je savois que la vûë d'un creancier étoit toûjours redoutable à son debiteur, & qu'ainsi le cabaretier ne verroit pas plûtôt le sien qu'il prendroit ou le parti de nous laisser en repos, ou de l'entretenir avec tant de complaisance que je pourois peut-être trouver un moment pour faire ce que bon me sembleroit. Athos & Briqueville n'arriverent que sur les cinq heures du soir, & comme il en étoit déja près de quatre, quand le cabaretier nous avoit quittez, il avoit eu le tems de s'ennuyer, & de se morfondre dans le lieu où il étoit. Il nous y attendoit pourtant de pied ferme, parce qu'il étoit convenu avec son garçon que si je venois à sortir par hazard, il l'en avertiroit en même tems, ainsi il étoit bien assuré que j'étois encore avec elle, puis qu'il n'avoit point eu de ses nouvelles.

D'abord qu'Athos & Briqueville furent arrivez on nous mit dans la petite Chambre où l'on avoit coutume de nous mettre. J'avois dit à ce garçon de nous la garder, parce que je savois qu'ils devoient venir, & que cela me faciliteroit mes amourettes. Le Cabaretier fut ravi quand il nous y entendit, car les jaloux ont cela de propre qu'ils se rejouïssent seulement des choses qui leur font connoître leur malheur. C'est une maladie dont ils ne sauroient se defendre, tant il est vrai que la jalousie est un goût dépravé qui fait haïr ce qu'on devroit aimer, & qui fait aimer ce que l'on devroit haïr. En effet un jaloux ne cherche qu'à voir sa femme ou sa maîtresse entre les bras de son rival. Tout ce qui peut le confirmer que ce qu'il s'est mis en tête est véritable a des charmes non pareils pour lui, & il n'en trouve jamais d'avantage qu'à verifier son malheur. La cabaretiere monta quelque tems après nous, & ayant laissé sa porte entre-ouverte afin que j'y pusse entrer à mon ordinaire, elle ne me vit pas plûtôt qu'elle se jetta sur moi pour m'embrasser. Je commançois à repondre à ses caresses en amant passionné, quand je crus entendre remuer quelqu'un dans le cabinet. Cela me fit lui faire signe de l'oeil, & ayant entendu ce que je voulois dire par là, nous nous arretâmes court tous deux comme si on nous eut donné un coup de massuë. Le bruit que j'avois entendu étoit que le cabaretier avoit voulu regarder ce que nous faisions par le trou de la serrure, parce qu'il ne nous entendoit point parler. Il savoit bien, ou du moins il se doutoit que j'étois-là, parce qu'il avoit ouï entrer quelqu'un après sa femme: enfin ayant vû que nous nous approchions de près, quoi qu'il ne nous vit que jusques à la ceinture à l'endroit où nous étions, il ouvrit la porte du cabinet & me salua d'abord d'un coup de Pistolet. Il étoit si pressé de se faire justice qu'il manqua son coup: au lieu de me donner dans le corps comme il croyoit, la balle passa à plus de dix pas de moi. Je me jettai en même tems sur lui, de peur qu'il ne fut plus adroit du second, qu'il ne l'avoit été du premier. La Cabaretiere ne put venir à mon secours, parce qu'elle tomba evanouie, du moment qu'elle vit son mari un Pistolet à chaque main. Athos & Briqueville se douterent bien de ce que c'étoit d'abord qu'ils entendirent le coup, & voulurent venir à mon secours; mais comme j'avois fermé la porte en entrant, ils y donnerent plusieurs coups de pied pour l'enfoncer, mais ils n'en purent jamais venir à bout, quelque effort qu'ils y pussent faire.

Nous nous colletions cependant le cabaretier & moi, & tout ce que je tâchois étoit de lui faire lâcher son Pistolet sans en être blessé, & de l'empêcher de mettre la main sur mon épée, que je n'avois pas eu le tems de tirer. Je vins enfin à bout de l'un & de l'autre, pendant qu'Athos & Briqueville crierent au voleur par la fenêtre. Ils ne savoient si je ne serois point blessé du coup, & cela les mettoit en inquiétude. Le Commissaire du quartier vint avec quelques Archers qu'il ramassa à la hâte, & comme les Mousquetaires étoient fort estimés & fort craints en ce tems-là, Athos & Briqueville ne lui eurent pas plûtôt parlé, qu'il leur promit de châtier ce jaloux, si j'avois seulement la moindre égratignure. Ce Commissaire étant venu à la porte de la chambre où nous étions, je la lui ouvris sans y trouver aucun obstacle, parce que le cabaretier se tira alors dans le cabinet, où il rechargea ses Pistolets, que je n'avois jamais pû lui ôter. Le Commissaire crut d'abord que la femme étoit morte, parce qu'il ne lui voyoit remuer, ni pieds ni mains, mais l'ayant assuré que les coups que son mari avoit tirés, avoient passé bien loin d'elle, & qu'elle n'étoit qu'évanouie, il s'en fut au cabinet pour se le faire ouvrir. Le cabaretier ne le vouloit pas, & lui disoit pour ses raisons, que ce n'étoit pas à lui qu'il en devoit vouloir, mais à moi, qu'il avoit trouvé couché avec sa femme. Le Commissaire en croyoit bien quelque chose, quoi que cela ne fut pas vrai, si j'en avois eu la volonté, je n'en avois pas eu le tems, & le mari l'eut bien pu témoigner lui même, s'il en eut voulu dire la verité.

Ce que lui avoit dit le Commissaire ne le persuada pas, il ne voulut point lui ouvrir le cabinet; & comme il avoit retenu quelque chose de l'assurance que donne le métier de la guerre qu'il avoit fait pendant quelque tems, il lui répondit ou fort brutalement, ou fort vigoureusement, (car je ne sais lequel c'étoit des deux) que s'il pretendoit se mêler de ce qui n'étoit pas de sa competance, il n'auroit pas grand respect pour sa robe; que sa charge seroit bien d'une autre consideration qu elle n'étoit, si elle lui donnoit inspection sur tous les cocus dont il étoit malheureusement du nombre; qu'il lui conseilloit en bon ami de se retirer, s'il ne vouloit qu'il lui eu prit mal; qu'il lui appartenoit de corriger sa femme quand elle manquoit à son devoir, sans qu'il lui fut permis de s'en mêler; qu'il m'enmenât seulement hors de chez lui, parce que bien que la chose ne le touchât pas en son particulier, il savoit bien que la veuë d'un homme qui causoit le deshonneur d'une famille, n'étoit pas agréable à un mari. Enfin il lui dit mille choses comme celles-là au travers de la porte, continuant toujours de le menacer, que s'il persistoit comme il témoignoit en avoir envie à se la faire ouvrir de force, il ne lui répondroit pas de ce qui en arriveroit.

Ce discours enflamma de colere cet Officier, qui étoit petulant. Il commanda à ses archers d'enfoncer la porte, ce qui ayant été bientôt fait, le Cabaretier chercha le Commissaire entre les autres pour lui tenir la parole qu'il venoit de lui donner. Il le coucha en jouë, que la porte n'étoit pas encore enfoncée entierement; mais son Pistolet ayant pris un rat, à cause que l'amorce en étoit tombée, il n'eut pas le tems d'y en remettre d'autre, parce qu'il fut accablé tout d'un coup de la multitude. Un de ces archers lui déchargea un coup d'un gros rondin sur le bras, & lui ayant fait tomber son Pistolet, il se jetta sur lui, sans lui donner le tems de se reconnoître: on l'emmena aussi-tôt au Châtelet, pendant qu'on mit garnison chez lui. Cela ne me plut pas, parce qu'on ne le pouvoit ruiner qu'on ne ruinât en même tems ma maîtresse. Je priai Athos d'en dire un mot à Mr. de Treville, qui étoit beau-frere d'un homme de robe, fort accredité dans le Parlement. Mr. de Treville lui répondit, que si je continuois à faire parler de moi, comme j'avois fait depuis que j'étois arrivé de Bearn, j'étendrois bien loin ma reputation, avant qu'il fut peu; qu'il croyoit que je ne me mêlasse que de me battre, mais que puis qu'il voyoit par ce qu'il venoit d'entendre, que je me mêlois aussi de debaucher les femmes d'autrui, il eut à m'avertir de sa part, que le Roi ne trouvoit bon ni l'un ni l'autre.

C'étoit une correction qu'il vouloit bien me donner, d'autant plus qu'il affectoit de paroître homme de bien, soit qu'il le fut effectivement comme je n'en veux point douter, ou qu'il se contentât d'en garder les apparences. Il savoit qu'il se rendroit par là encore plus agréable au Roi, qui étoit un Prince fort craignant Dieu, & qui n'avoit jamais eu d'amourettes. En effet comme sa Majesté, qui se voyoit d'une santé languissante, ne croyoit pas avoir encore long-tems à vivre, elle songeoit de bonne heure à finir sa vie Chrêtiennement, afin de ne pas avoir tant de lieu d'apprehender ce dernier moment, qui doit faire encore plus trembler les Rois que les autres, à cause de la quantité d'affaires qui leur passent par les mains. Et à la verité plus on s'est mêlé de choses, plus le compte que l'on a à en rendre doit être grand; même quand il n'y auroit que le sang, que les plus pacifiques font verser dans les guerres qu'ils entreprennent, cela est plus que suffisant pour les troubler, quand ils viennent à y penser serieusement.

Athos crut quand il entendit parler Mr. de Treville de la sorte, qu'il n'y avoit pas pour moi grand secours à esperer de lui en cette occasion. Ainsi il ne savoit presque que lui repliquer en ma faveur, & il vit bien qu'on devoit se donner patience un moment, quand on vouloit juger sainement de toutes choses. Mr. de Treville après lui avoir dit cela y adjouta ensuite, que bien que mon crime, & celui de cette femme ne meritassent pas, que personne s'interessât pour nous, il étoit juste néanmoins de le faire par rapport au pauvre mari, qui étoit assez malheureux d'être cocu & battu, sans qu'on prit encore la peine de le ruiner, qu'il en parleroit à son beau-frere, & que devant qu'il fut peu, il lui donneroit soulagement. Ce beau frere étoit Conseiller à la grand Chambre, & comme ces Magistrats commençoient déja à avoir un grand credit, ce qui augmenta encore beaucoup depuis; & ce qui a duré jusques à ce qu'il ait plu au Roi, comme je le dirai tantôt, d'y mettre des bornes, celui-ci sans autre façon s'en fut lui même au Châtelet, où il commanda qu'on lui amenât le prisonnier. Le Geollier ordonna en même tems à ses Guichetiers de l'aller chercher, & étant venu dans une chambre où l'on avoit fait entrer ce Magistrat, il lui demanda en presence du Geollier, pourquoi il avoit été arreté. Le prisonnier lui répondit, que c'étoit parce que ne pouvant souffrir de bon coeur qu'on le fit cocu, il avoit voulu écarter de sa maison celui qui lui faisoit cette honte; que cela avoit causé quelque bruit dans le quartier, & que le Commissaire s'étant transporté chez lui, dans le moment, au lieu de prendre le parti de la justice, il avoit pris celui de l'adultere de sa femme; qu'ainsi il l'avoit amené en prison, sans qu'il eut voulu jamais entrer dans les justes raisons qu'il avoit de faire tout ce qu'il avoit fait.

Le Magistrat qui avoit été averti par son beaufrere de la verité de toutes choses, mais qui n'avoit garde de le confirmer dans ses soupçons, parce que c'eut été l'animer encore davantage contre sa femme & contre moi, lui repliqua que quelque apparence qu'il y eut souvent à bien des choses, il ne falloit pas en juger selon sa premiere pensée; que quand on venoit à les approfondir elles changeoient souvent de nature, sur tout quand il s'y agissoit de jalousie, comme en cette occasion; que d'ailleurs les visions connuës étoient frequentes à bien des gens, quoi qu'il y eut souvent plus d'entêtement que de realité; que le métier de Cabaretier qu'il faisoit étoit cause que sa femme étoit exposée aux discours de ceux qui hantoient son Cabaret; que ce n'étoit pas à dire pour cela qu'elles ne fut pas sage, quand même elle feroit la mine d'y prêter l'oreille; qu'il devoit croire bien plûtôt que ce n'étoit qu'afin de ne pas perdre la chalandise de ces causeurs, sans pourtant avoir envie de leur peau, qu'il n'avoit pas bien fait de prendre l'allarme si chaudement pour si peu de chose, & qu'il en seroit toûjours blâmé par les gens sages; qu'au surplus il ne laissoit pas d'avoir pitié de son sort, c'est pourquoi il vouloit le tirer d'affaire, pourveu qu'il lui voulut promettre d'être plus prudent à l'avenir; qu'il vouloit qu'il se raccommodât avec sa femme; qu'elle apartenoit à d'honêtes gens, comme il savoit; c'est pourquoi il devoit croire qu'elle n'étoit pas personne à se deshonnorer elle même, ni à le deshonnorer en même tems.

Le prisonnier qui s'envoyoit déja beaucoup d'avoir un pourpoint de pierre, & qui d'ailleurs craignoit, que la Justice ne mangeât tout ce qu'il avoit, & ne le mit sur le pavé, lui promit tout ce qu'il voulut. Le Magistrat le voyant si bien ressigné à sa volonté, commanda au Geollier de lui aporter son registre, & l'ayant dechargé en même tems, selon le pouvoir que s'en attribuoient, en ce tems-là, les Conseillers de la grand Chambre, il le fit sortir de prison, sans autre forme de procès. Il l'amena chez lui après cela, où ayant fait venir sa femme, il les mit en presence l'un de l'autre, après que Mr. de Treville & lui eurent fait une correction en particulier à celle-ci. Ils l'emboucherent bien cependant tous deux, devant que de la faire passer où étoit son mari. Ils lui dirent que quoi qu'ils ne voulussent pas croire qu'elle fut coupable, comme elle se pouroit trouver toute surprise & toute étonnée devant lui, il falloit qu'elle lui soutint que tout son crime, n'étoit que d'être obligée par le métier qu'elle faisoit de faire bonne mine à tout le monde; qu'elle pouvoit lui dire aussi, qu'il n'avoit qu'à la mettre en état de n'ouvrir sa porte à personne, & qu'il verroit bientôt qu'il ne lui seroit pas difficile de le contenter.