Le mari fit semblant de se payer de ces excuses, afin de ne se pas montrer ingrat de la grace qu'il venoit de recevoir du Magistrat. Il avoit besoin cependant qu'il lui en fit encore une autre, qui étoit de lever la garnison de chez lui. C'est ce qui fut fait le lendemain, de sorte que toutes choses se fussent trouvées alors au même état qu'elles étoient, il y avoit huit jours, s'il m'eut été permis comme auparavant de retourner voir ma maîtresse; mais outre que le scandale qui étoit arrivé me le défendoit suffisamment; Mr. de Treville me le défendit encore, après m'avoir fait une grande mercuriale. Je n'osai passer ses ordres de quelque tems; mais comme quand on est jeune comme je l'étois, & dans une plaine vigueur, on ne voit rien de comparable à l'amour, j'oubliai bien-tôt sa défense pour contenter ma passion. Je vis dix ou douze fois la Cabaretiere chez une de ses bonnes amies, sans que son mari s'en doutât. Elle voulut que je fisse agir Athos pour être payé de ce qu'il lui devoit, afin que s'il venoit encore à se brouiller avec elle, j'eusse du moins cet argent pour la secourir dans son besoin. Je lui promis de faire tout ce qu'elle voudroit, mais dans le dessein néanmoins de n'executer que la moitié de ma promesse. Je fis bien demander à la verité mon payement à mon debiteur, mais je ne voulus pas qu'on le mit sur le careau, s'il n'étoit pas en état de me payer. Cela fit trainer la chose pendant quelque tems, ce qui ne me déplut pas, parce que comme le Cabaretier ne pouvoit trouver mauvais qu'Athos fut chez lui, tant qu'il resteroit son debiteur, j'avois moyen par là de faire tenir tant de lettres que je voulois à ma maîtresse.

L'hiver s'étant passé de cette maniere, le Roi envoya une partie de son Regiment des Gardes en Roussillon, dont on avoit ébauché la conquête dès la Campagne precedente. Cette petite Province nous étoit absolument necessaire pour la conservation de la Catalogne, où l'on ne pouvoit rien transporter que par mer, tant qu'elle demeureroit aux Espagnols. Car comme elle est située entre le Languedoc & elle, & même en deça des Pyrennées, & que c'étoit du seul Languedoc, qu'on pouvoit tirer toutes les choses dont la Catalogne avoit besoin, il falloit s'afranchir de cette necessité, qui étoit d'autant plus grande que les Espagnols étoient en ce tems là, bien aussi forts que nous par mer. Le reste de nôtre Regiment demeura auprès du Roi pour l'accompagner dans cette expedition, où il vouloit s'acheminer lui même, ce qui étoit pourtant fort extraordinaire, parce que des Troupes après avoir fait un si long voyage devoient être assez fatiguées, pour avoir plus de besoin de repos, que de se charger d'un nouveau travail; aussi y avoit-il du mystere à tout cela, & c'est ce que je dois éclaircir ce me semble avant que de passer outre.

Mr. le Cardinal de Richelieu étoit assurément un des plus grands hommes qu'il y eut eu depuis long-tems, non seulement en France, mais encore dans toute l'Europe. Cependant quelque belles qualitez qu'il eut, il en avoit quelques unes de mauvaises, comme de trop aimer la vengeance & de dominer par dessus tous les grands, avec une puissance aussi absoluë que s'il eut été le Roi lui même. Ainsi sous pretexte d'élever l'authorité Royale au plus haut point, il avoit tellement élevé la sienne en se servant de son nom, qu'il s'étoit rendu odieux à tout le monde. Les Princes du Sang dont il avoit commencé à abbaisser la puissance, que le Roi d'aujourd'hui a achevé de detruire entierement, ne le pouvoient souffrir, parce qu'il n'avoit pas eu plus de consideration pour eux, que pour tout le reste. Le Duc d'Orleans qui avoit toûjours conspiré contre luit toutes les fois qu'il en avoit trouvé l'occasion étoit encore tout prêt à le faire, quand elle se trouveroit: pareillement le Prince de Condé ne l'aimoit guéres d'avantage, quoi qu'il eut marié le Duc d'Anguien à sa nièce: les Grands dont il s'étoit toûjours declaré l'ennemi, avoient les mêmes sentimens pour son Eminence: enfin les Parlemens ne lui vouloient pas moins de mal, parce que comme j'ai dit ci devant, il avoit retranché leur authorité par l'établissement des Commissaires qu'il faisoit nommer, quand il s'agissoit de faire le procès à quelqu'un, & par l'élevation du Conseil à leur prejudicel.

Ce Ministre, qui étoit le plus politique de tous les hommes, s'étoit servi adroitement de la jalousie, que le Roi portoit au Duc d'Orleans pour lui faire approuver toutes ces nouveautez. Il lui avoit fait approuver de cette maniere tout ce qu'il avoit entrepris contre lui. Il n'y avoit même trouvé aucune difficulté, parce qu'il avoit tout coloré du bien public, qui étoit un pretexte merveilleux pour lui. Pour ce qui est de l'abbaissement des autres, le Roi y avoit encore consenti facilement, parce qu'il lui avoit fait entendre qu'il y trouveroit son compte, comme en effet c'étoit la verité. Le Roi n'étoit pas si peu éclairé qu'il ne vit bien que plus il les abbaisseroit aussi-bien que les Parlemens, plus son authorité en deviendroit formidable, puis qu'il n'y avoit qu'eux qui fussent en état de s'y opposer. Cependant, comme ce Ministre savoit que malgré l'avantage que le Roi y trouvoit, il étoit sujet aisément à prendre ombrage de tout ce qui venoit de lui, il avoit eu soin toûjours d'avoir auprès de Sa Majesté des gens qui rejettassent les mauvaises impressions qu'on lui pouvoit donner de sa conduite, sur la haine que lui causoit son attachement à ses interêts.

Il y avoit alors auprès du Roi un jeune homme qui n'étoit encore que sur sa vingt & uniéme année, mais qui ne laissoit pas d'y être en grand credit. C'étoit un fils du Marêchal Deffiât qui dès l'âge de dix-sept ans avoit été fait Capitaine aux Gardes, puis Maître de la Garderobe de Sa Majesté, & enfin grand Ecuyer de France, jamais fortune ne fut égale à la sienne. Le Roi ne pouvoit demeurer un moment sans lui; dés qu'il le perdoit de vûë il l'envoyoit chercher tout aussi-tôt. Il le faisoit même coucher avec lui comme il eut pu faire une Maîtresse, sans prendre garde qu'une si grande familiarité, & sur tout avec une personne de cet âge-là, qui étoit fort different du sien, avoit non-seulement quelque chose qui repugnoit à la Majesté Royale, mais qui étoit encore sujet à l'en faire repentir. En effet comme la prudence & la jeunesse sont rarement d'accord ensemble, tout étoit à craindre d'un jeune homme qui se méconnoissoit déja si fort, qu'au lieu de tacher par ses complaisances de mériter l'honneur que lui faisoit Sa Majesté, il étoit téméraire quelque fois, ou pour mieux dire, si insolent qu'il ne feignoit de dire à ses amis qu'il eut voulu être moins bien dans son esprit & avoir plus de liberté; & on n'osoit rapporter au Roi un discours comme celui là, de peur plûtôt de lui déplaire que pour l'amour de ce favori: car comme la charité ne regne gueres à la Cour, sa faveur faisoit assez de jaloux pour leur inspirer le dessein de la perdre s'il n'y eut eu que cela qui les eut retenus.

Ce jeune homme portoit le nom de Cinqmars qui étoit celui d'une terre que son Père avoit dans le voisinage de la Riviere de Loire. Le Cardinal l'avoit lui-même installé à la Cour comme un instrument dont il feroit tout ce qu'il voudroit, parce qu'il étoit ami de son pere, à l'élevation de qui il n'avoit pas peu contribué. Car la Maison d'Essiat, bien loin d'être une des plus anciennes du Royaume étoit si nouvelle qu'elle avoit tout lieu d'être contente de sa fortune par rapport à son origine. Toutes ces raisons obligeoient donc ce favori à demeurer dans une grande union avec le bien-faiteur de son Pere, & le sien particulier, mais voulant être Duc & Pair & êpouser la Princesse Marie qui étoit fille du Duc de Nevers, & qui fut depuis Reine de Pologne, il ne vit pas plûtôt que le Cardinal s'y opposoit sous main, & même quelque fois ouvertement, qu'il oublia tous ses bien-faits avant qu'il fut peu. Son ingratitude donna d'autant plus de chagrin à Son Eminence qu'elle le voyoit bien auprès du Roi, elle craignit qu'au lieu de lui rendre service comme il lui avoit promis lors qu'elle l'avoit mis auprès de Sa Majesté, il ne fut capable de lui nuire. Ainsi la haine & la jalousie qu'il commcençoit à lui porter augmentant de moment à autre, les choses commencerent tellement à s'envenimer entr'eux qu'ils ne se purent plus souffrir l'un l'autre.

Le Roi qui n'aimoit point du tout le Cardinal fut bien aise de leur mesintelligence, & prit plaisir à tout ce que son favori lui peut dire contre lui. Cependant comme malgré cette haine il voyoit que ce Ministre lui étoit absolument necessaire, pour le bien de son Royaume, il ne laissa pas toûjours de s'en servir, quoique Cinqmars lui donnât de tems en tems diverses attaques pour lui faire donner sa place à un autre. Au reste ce favori voyant que le Roi y faisoit la sourde oreille, & que ce Ministre s'opposoit plus que jamais à ses desseins, en sorte que quelque bien qu'il fut avec Sa Majesté il n'en pouvoit obtenir ni la Princesse Marie qu'il aimoit passionnément, ni un Brevet de Duc & Pair, il resolut de se défaire de son Eminence, en le faisant assasiner, puis qu'il n'y avoit pas moyen de s'en defaire autrement. Il résolut donc de le tuer, croyant que quand il auroit fait ce coup-là il ne lui seroit pas difficile d'obtenir sa grace d'un Prince qui l'aimoit non-seulement, mais qui haïssoit encore mortellement son ennemi. En effet il croyoit avoir rémarqué que si Sa Majesté ne le chassoit pas d'auprès d'elle, c'étoit bien moins manque de bonne volonté que parce qu'elle l'apprehendoit. Elle lui avoit répondu effectivement, quand il lui en avoit parlé, que ce qu'il lui proposoit là étoit bien difficile, qu'il ne faisoit pas reflexion que ce Ministre étoit maître de toutes les places de son Royaume & de toutes les armées tant de mer que de terre; que c'étoit ses parens & ses amis qui les commandoient, & qu'il pouvoit les faire revolter contr'elle toutes fois & quantes que bon lui sembleroit. Il croyoit donc que quand il l'auroit tué le Roi seroit bien aise tout le premier d'en être défait, bien loin de songer à le venger; ainsi se confirmant toûjours de plus en plus dans son dessein, il ne songea qu'à mettre Treville dans ses interêts afin d'être plus assuré de son coup.

L'interêt que celui-ci avoit à desirer la perte du Cardinal qui s'opposoit de toutes ses forces que le Roi l'avançât aux plus grands honneurs, comme Sa Majesté témoignoit le désirer, lui fit croire avec assez de vraisemblance que lui faire cette proposition & la voir accepter en même-tems seroient une même chose en lui. Mais Treville qui étoit sage & prudent lui répondit quand il lui en parla qu'il ne s'étoit jamais mêlé d'assassiner personne, & que c'étoit tout ce qu'il pouroit faire si Sa Majesté lui témoignoit elle-même qu'il y allât du bien de son Etat. Cinqmars lui repliqua que s'il ne tenoit qu'à le lui faire dire, la chose seroit bien-tôt faite, qu'il s'en faisoit fort avant qu'il fut deux fois vingt-quatre heures, & qu'il ne lui demandoit sa parole qu'à cette condition. Treville la lui donna sans faire trop de reflexion à ce qu'il faisoit. Cependant soit qu'il ne le fit, que parce qu'il ne crut pas que le Roi consentit jamais à pareille chose, lui qui ne faisoit que dire tous les jours qu'il étoit au desespoir d'avoir fait tuer comme il avoit fait le Marêchal d'Ancre, ou qu'il se laissât un peu trop aller à son ressentiment, Cinqmars n'eut pas plûtôt sa parole qu'il pressentit à Sa Majesté là-dessus. Le Roi qui étoit naturel lui avoüa qu'il ne seroit pas trop faché d'être défait de son Eminence, sans penser à quel dessein il lui faisoit cette proposition. Il crut que ce qu'il lui en disoit n'étoit qu'une chose en l'air, & comme quand l'on demande à quelqu'un, si l'on seroit joyeux ou faché que telle ou telle chose arrivât. Quoi qu'il en soit Cinqmars tirant avantage de cette réponse, fut retrouver Treville, & lui dit qu'il concourut avec lui à persuader à Sa Majesté de garder auprès d'elle une partie de son Regiment des Gardes, parce qu'ils en pouroient avoir besoin avant qu'il fut peu pour executer leur coup: qu'il lui permettoit cependant de tâter le Roi, sur ce qu'il lui avoit dit, en attendant qu'il lui fit faire en paroles formelles l'aveu qu'il lui avoit dit que Sa Majesté lui feroit.

Treville qui eut été bien aise aussi-bien que lui d'être defait du Cardinal mit dés le même jour Sa Majesté sur son Chapitre. Elle ne lui répondit rien qui ne fut conforme à ce que Cinqmars avoit tâché de lui persuader. Ainsi s'étant acquitté dès ce jour-là de la promesse qu'il lui avoit faite de porter le Roi à faire rester une partie de nôtre Regiment pour la seureté de sa personne, Sa Majesté commanda elle-même au Colonel des Gardes de faire rester quelques compagnies de son Regiment auprès de lui, pendant que les autres prendroient le chemin du Roussillon. Mr. de Treville fit en sorte que celle de son beaufrere fut du nombre de celles qui ne s'en iroient point. Il s'y fioit plus qu'à tout autre, & dans un coup de la conséquence de celui où il s'engageoit, il lui étoit important de savoir qu'il ne seroit ni abandonné ni trahi. Cinqmars qui tout jeune qu'il étoit savoit déja tout le manege que l'on apprend à la Cour à force de routine, Cinqmars, dis-je, qui savoit déja tromper adroitement & faire passer pour des veritez des mines & des oeillades, crut qu'au lieu de faire dire à Treville tout ce qu'il lui avoit promis, il lui suffisoit de lui faire témoigner par le Roi les mêmes choses qu'il lui avoit dites. Treville qui en avoit oui dire tout autant au Roi, non pas une seule fois, mais plus de cent n'en fut pas si content qu'il pensoit. Il souhaitta que Sa Majesté s'en expliquât plus positivement avec lui, & la chose ayant trainé jusques à son depart, ils résolurent qu'ils excuteroient leur coup à Nemours. L'un ne s'y obligea que sous promesse que l'autre lui fit toûjours de lui faire dire par le Roi ce qu'il lui avoit promis; & l'autre le faisant, parce qu'il croyoit toûjours l'amuser & l'obliger insensiblement à faire la chose sans y faire une grande reflexion.

Quand la Cour fut arrivée à Melun, Treville ayant sommé Cinqmars de sa parole, celui-ci le remet à Fontainebleau où le Roi devoit séjourner un jour. Il en parla effectivement à Sa Majesté & la pressa même d'y consentir, mais le Roi ayant cette proposition en horreur, & lui ayant fait réponse qu'il n'y pensoit pas d'oser seulement lui en parler, il la cacha à Treville & lui dit que Sa Majesté lui avoit répondu qu'on devoit entendre les choses à demi mot, sans obliger un Roi à faire un commandement comme celui-là; que c'étoit ainsi qu'en avoit usé le Marêchal de Vitry, quand il l'avoit defait du Marêchal d'Ancre; que le Connétable de Luines n'avoit fait que lui dire, qu'il étoit bien assuré qu'on l'obligeroit fort si l'on ôtoit du monde ce Marêchal dont il n'avoit pas lieu d'être content, qu'il n'y avoit répondu ni oui ni non, mais que ç'en avoit été assez pour le Marêchal qui avoit toûjours oui dire, que quand on ne s'opposoit pas formellement à une chose c'étoit y donner un consentement: qu'au reste il savoit assez quel étoit le sentiment du Roi là-dessus, sans vouloir l'obliger, sans une indiscretion nompareille, à ce qu'un sujet ne devoit jamais exiger de son Prince.