Son mari étant mort elle reprit son premier métier qui étoit de loger en chambre garnie, elle prit une maison dans la ruë des vieux Augustins, & comme si elle eut oublié toutes mes duretez, elle m'excita encore à y aller loger avec elle. Cela étoit bien tentatif pour un homme qui n'avoit guéres d'argent, & qui d'ailleurs en avoit été assez amoureux, mais y ayant bien pensé je n'en voulus rien faire. Cela la mit aux champs tout à fait; son amour se tourna en fureur; de sorte qu'il n'y eut rien qu'elle ne fit pour se venger du mépris qu'elle croyoit que j'eusse pour elle. Pendant qu'elle avoit logé dans la ruë Montmartre un Capitaine Suisse nommé Straatman qui s'étoit adonné à visiter son logis, à cause de la bonté du vin qui étoit dans sa cave, après avoir contenté ses sens d'une autre maniére, l'ayant trouvée jolie comme elle l'étoit effectivement, il commença à lui en conter. Elle ne le voulut pas écouter tant que nous demeurâmes bons amis, mais enfin voyant que de la maniére que je la traitois il n'y avoit plus rien à esperer avec moi, elle commença à changer de conduite à son égard. Il s'en fut tout aussi-tôt loger chez-elle, afin de poursuivre sa pointe plus vivement, & en étant devenu plus amoureux de jour en jour, il lui dit, voyant qu'elle ne lui vouloit rien accorder, qu'il étoit resolu de l'épouser plûtôt que de ne pas contenter sa passion. C'étoit un grand avantage pour elle, parce que quoi qu'il n'eut rien épargné depuis qu'il étoit dans le service, il avoit toûjours un emploi de distinction & qui lui produisoit un gros revenu, aussi l'eut-elle pris au mot à l'heure même, si ce n'est qu'elle eut peur que quand il auroit passé sa fantaisie, il ne vint à la maltraiter. Elle consideroit qu'il étoit comme impossible qu'il n'eut oui parler de nos affaires, & qu'il ne les lui remît quelque jour devant le nez. Ainsi la crainte de l'avenir lui faisant mépriser le present, elle lui dit franchement que la médisance n'épargnoit personne, & que son mari ayant eu la foiblesse de devenir jaloux de moi elle ne vouloit pas s'exposer à de secondes nôces, de peur que le second mari qu'elle prendroit ne lui fit les mêmes reproches, que lui avoit fait le premier.
Le Suisse qui n'étoit pas trop scrupuleux sur l'article, lui répondit que s'il n'y avoit que cela qui l'empêchât d'être sa femme, elle ne devoit pas s'y arrêter; que son foible n'étoit pas de croire tout ce que l'on disoit, que s'il étoit capable d'en avoir à cet égard ce n'étoit tout au plus qu'en cas qu'il se mariât avec une fille, & qu'il vint à la trouver femme, qu'hors delà il n'avoit garde de devenir jaloux, principalement à l'égard d'une femme qui avoit déja été mariée, puis que de la trouver veuve d'un homme ou de deux étoit à-peu-près la même chose, pour une personne de bon sens, qu'il n'y paroissoit pas plus à l'un qu'à l'autre, & même quand au lieu des deux maris elle en auroit eu une douzaine. Cependant comme cette femme étoit bien aise de se servir de lui pour se venger de moi, elle lui dit que si ce qu'elle venoit de lui dire ne l'interessoit pas, il n'en étoit pas de même d'elle, qu'elle ne se remarieroit jamais que je ne fusse mort, parce qu'elle ne pouvoir souffrir la vûë d'un homme qui étoit cause qu'on avoit mis son honneur en compromis. Je veux bien croire que le Suisse étoit brave quand il y alloit de son devoir, mais ne trouvant pas qu'il dut ainsi hasarder sa vie selon la fantaisie de sa maîtresse, il lui offrit de lui donner des Suisses de sa compagnie pour en faire tout ce qu'elle voudroit. Elle lui promit de l'épouser à cette condition, & son amant lui en donnant deux qu'il disoit être les plus braves du Regiment des Gardes, ils vinrent dans la ruë où je logeois à dessein de me faire insulte, lors qu'ils me verroient sortir de ma maison. Ils n'y manquerent pas, m'ayant apperçu de loin, ils s'en vinrent à ma rencontre en faisant les yvrognes. Je voulus les éviter, ne me doutant nullement de ce qui se passoit, mais me venant heurter tout exprès peu s'en fallut qu'ils ne me renversassent par terre. Comme j'attribuois cela à leur yvrognerie, je me contentai de leur dire quelques paroles pour les obliger à s'éloigner de moi. Ils revinrent alors à la charge, ce qui me faisant voir qu'il y avoit à leur fait du dessein premédité, je mis l'épée à la main pour les empêcher de m'approcher d'avantage; ils mirent aussi-tôt la main à la leur, faisant toûjours les yvrognes. Je me trouvai un peu surpris de leur maniére de batailler à laquelle je n'étois pas accoutumé. Je crois pourtant que si je n'eusse eu affaire qu'à un seul j'en eusse bientôt rendu bon compte, mais comme ils étoient deux contre moi je me rangeai contre la muraille de peur que l'un ne me prit par derniere, pendant que l'autre me prendroit par-devant.
Enfin je ne sais ce qui seroit arrivé de tout cela, parce qu'un homme qui a deux ennemis en tête en a toûjours trop d'un, quand les bourgeois me tirerent de ce peril en venant sur eux avec de longs bâtons pour les atteindre de plus loin. Ils leur en dechargerent plusieurs coups sur les épaules, & les deux Suisses se voyant si-bien regalez tournerent tête contr'eux, & me laisserent en repos. Ceux qui les avoient chargez ne se mirent pas en peine de les arrêter, & leur laisserent faire retraite. Je me trouvai blessé cependant d'un coup d'estramacon que l'un des deux m'avoit donné sur l'épaule droite; par bonheur pour moi mon baudrier avoit paré la plus grande partie du coup, & ma blessure se trouvant legere je n'en gardai la Chambre que deux ou trois jours. Le Suisse demanda aussi-tôt sa recompense à la Dame, lui promettant que ses Soldats acheveroient bientôt la besogne qu'ils avoient commencée. Comme elle le vit si perseverant, elle crût qu'il méritoit bien qu'elle eut quelque consideration pour lui: elle l'épousa selon son desir, mais quand il en eut fait sa femme, il jugea à propos de ne se pas charger d'un assassinât pour l'amour d'elle. Voilà comment finirent les premiéres amours que j'eus à Paris, heureux si je m'en fusse tenu là, & que ce qui m'y étoit arrivé m'eut rendu sage.
Le Roi qui n'avoit souffert qu'avec peine l'ascendant que le Cardinal de Richelieu avoit pris sur son esprit, ne voulant pas s'exposer à se trouver à la même peine sous un autre Ministre, ne voulut point faire remplir sa place à personne tant qu'il vivroit. On en fut tout étonné, parce qu'il ne paroissoit guéres propre pour se charger lui-même des affaires, outre qu'il n'avoit pas beaucoup de santé. Mais il crût qu'au moyen d'un conseil qu'il établit il viendroit à bout de toutes choses, principalement si les Secretaires d'Etat vouloient remplir leur devoir. Il y en avoit deux assez habiles, savoir Mr. Desnoiers & Mr. de Chavigny, mais pour les deux autres ce n'étoit pas grand chose, & il ne faloit pas beaucoup conter sur eux. Du moins l'on avoit vû qu'ils s'étoient conformez jusques-là sur l'exemple du Roi, & comme ils l'avoient toûjours vu se decharger des affaires sur son Ministre, ils s'étoient dechargez de même sur leurs Commis de toutes celles qui étoient entre leurs mains.
D'abord que le Cardinal de Richelieu eut les yeux fermez, Chavigny qui étoit sa creature, & qui en cette qualité avoit épousé toutes ses passions tant qu'il avoit vécu, considerant qu'il s'étoit fait beaucoup d'ennemis par-là, tâcha de les regaigner par une conduite toute opposée à celle qu'il avoit tenuë à leur égard. La Reine le haïssoit particulierement, parce qu'il avoit toûjours suivi l'exemple de son maître qui avoit eu peu de consideration pour elle, tant qu'il avoit eu entre les mains le Souverain pouvoir. Ceux qui croyent savoir la source d'où procedoit ce peu de consideration, disent que c'est qu'il en avoit eu trop autrefois pour cette Princesse, & qu'étant trop sage pour y répondre de la maniére qu'il eut peut-être bien voulu, il prit à tâche de la persecuter pour la punir du mépris qu'elle avoit pour lui. Je ne saurois dire au vrai si cela est ou non, parce que quoi que ce bruit se soit si-bien répandu dans le monde qu'il y passe maintenant pour une verité, dans l'esprit de plusieurs personnes, l'on sait assez jusques où va la haïne que l'on porte ordinairement aux Ministres, pour ne pas ajouter foi entierement à tout ce qui se peut publier à leur desavantage. Il n'y a rien que l'on n'invente malicieusement pour les dechirer, & il semble que ce soit assez d'en medire pour faire ajouter foi à tout ce qu'on en dit. Ainsi sans authoriser ni aussi sans détruire cette accusation, je me contenterai de dire que la Reine devant être fort outrée contre tous ceux qui auroient aidé au Cardinal à la persecuter, Chavigny qui savoit qu'elle l'en devoit accuser encore plus qu'un autre par la part qu'il avoit aux conseils de son Eminence, fit tout ce qu'il pût pour faire oublier à cette Princesse le sujet qu'elle avoit de ne lui pas vouloir de bien. Il y eut peut-être réüssi, s'il n'eut eu qu'à desarmer sa colere. Comme cette Princesse étoit bonne, elle oublioit facilement les injures qu'on lui faisoit, mais par malheur pour lui, elle n'avoit déja que trop donné d'entrée dans son esprit au Cardinal Mazarin. Cet homme qui étoit fin & adroit s'y étoit insinué par une grande complaisance, & par des assurances reïterées de se devouër entierement à son service, envers & contre tous, sans même en excepter le Roi. Cela avoit plu extremement à cette Princesse, qui à l'exemple de toutes les autres femmes aimoit non-seulement qu'on lui rendit une obeïssance aveugle, mais encore à être flattée.
Le Cardinal ne risquoit pas beaucoup en lui promettant ainsi tant de choses sans aucune reserve. Il voyoit le Roi moribond & sans aucune esperance de pouvoir guerir d'une fiévre lente qui le minoit depuis long-tems; son corps n'avoit plus l'air que d'un véritable squelette, & quoi qu'il ne fut encore que sur sa quarante deuxiéme année il en étoit reduit à ce point de misere que tout Roi qu'il étoit, il eut desiré la mort tous les jours pour s'en delivrer, si ce n'est qu'il ne lui étoit pas permis de le faire en qualité de Chrêtien. Il ne pouvoit s'empêcher néanmoins de regarder de fois à autre le Clocher de St. Denis qu'il voyoit de St. Germain en Laye, où il étoit presque toûjours & de soupirer en le voyant. Il disoit même à ses Courtisans que ce seroit là où s'alloient terminer toutes ses grandeurs, & que comme il esperoit que Dieu lui feroit misericorde il n'y seroit jamais si-tôt qu'il voudroit. Au reste ce qui avoit été cause que le Cardinal Mazarin s'étoit ainsi promis sans reserve à la Reine, c'étoit la crainte du raccommodement que Mr. de Chavigny vouloit faire avec elle. Son Eminence s'y opposa sous main tout autant qu'il pût. Comme il prevoyoit bien que suivant la coutume de France dont il tâchoit à se faire instruire, la Reine devoit avoir la tutelle du Roi d'aujourd'hui qui n'avoit encore guéres que quatre ans, & que par consequent elle auroit toute l'authorité entre les mains, il ne vouloit pas que ce Secretaire d'Etat se mit en passe de lui disputer le Ministere, auquel il aspiroit déja secretement. Ainsi pour y parvenir avec plus de facilité, il n'y avoit rien qu'il ne fit pour gaigner les personnes qu'il voyoit bien auprès de la Reine, jusques à faire l'amoureux d'une de ses femmes de Chambre nommée Beauvais, qu'il croyoit n'y être pas le plus mal.
La Beauvais qui aimoit d'autant plus cet encens qu'elle s'étoit déja mise sur le pied de l'acheter bien cher quand elle en vouloit avoir, étant ravie qu'on lui en offrit ainsi pour rien, fit auprès de sa maîtresse tout ce qu'il voulut. Elle la pria cependant de donner non-seulement l'exclusion à Chavigny, mais encore de tenir secrettes toutes les promesses que lui faisoit le Cardinal Mazarin.
Elle lui dit qu'elle y avoit encore plus d'intérêt que lui, parce que comme le Roi son mari n'avoit pas grande confiance en elle, & qu'avant que de mourir il pouroit prendre des resolutions qui ne lui plairoient pas, il étoit bon non-seulement qu'elle eut dans son conseil un homme qui en put détourner le coup, sans être soupçonné de le faire par son propre intérêt, mais encore qui l'en pût avertir; qu'elle pouroit par là remedier de bonne heure à toutes choses, au lieu que si elle ne savoit rien qu'après coup, elle y trouveroit plus de difficulté.
La Reine se laissa aller à ce conseil, croyant qu'elle ne le lui donnoit que pour l'amour d'elle, & sans qu'elle y eut la moindre part, par rapport à ses propres intérêts. Mr. de Chavigny n'ayant pû ainsi rien obtenir de ce qu'il desiroit dressa ses batteries d'un autre côté, afin de n'être pas pris au dépourvû quand le Roi viendroit à mourir. Il se raccommoda avec le Duc d'Orléans avec qui il n'étoit pas trop bien auparavant. Le sceau de leur reconciliation fut qu'il lui promit de faire faire un Testament à Sa Majesté par lequel il limiteroit si bien le pouvoir de la Reine, que s'il ne pouvoit l'empêcher d'être tutrice de son fils, elle seroit toûjours obligée d'avoir recours à lui, quand elle voudroit entreprendre quelque chose. Le Duc d'Orleans qui bien loin d'avoir jamais eu aucun credit à la Cour y avoit été tantôt proscrit, & tantôt dans un si grand mépris que si on ne l'eut pas connu on n'eut jamais dit qu'il eut été Frere du Roi, fut ravi de cette proposition. Il y consentit de tout son coeur, & ayant promis mille belles choses à Chavigny pourvû qu'il put venir à bout de son entreprise, celui-ci y travailla sans perdre de tems. Il dit au Roi, dont la santé diminuoit de moment à autre, que s'il ne prévenoit de bonne heure tout ce qui pouvoit arriver après sa mort, il avoit un fils qui au lieu d'être un jour le plus puissant Prince de l'Europe, comme il sembloit devoir l'être par le rang où Dieu l'avoit élevé, pouroit bien peut-être se trouver fort éloigné de ce bonheur; que la Reine depuis qu'elle étoit venuë en France, avoit toûjours entretenu commerce avec le Roi son Frere au préjudice de toutes les deffenses qui lui en avoient été faites; qu'il étoit bien fâché d'être obligé de lui en rafraichir la memoire, parce que cela ne lui pouvoit pas être fort agréable, mais qu'enfin comme il faloit pourvoir à cet abus, à moins que de vouloir tout perdre, il lui valoit mieux encore qu'il lui renouvellât pour un moment le chagrin que cette intelligence lui avoit donné de tems en tems que de manquer à lui faire prendre toutes les mesures qui étoient necessaires dans une occasion si importante.
Cette pretenduë intelligence avoit été le pretexte dont le Cardinal de Richelieu s'étoit servi pour persecuter la Reine. Il lui avoit fait faire là-dessus des choses toutes extraordinaires & que la posterité ne croiroit jamais, si ce n'est que tous ceux qui voudront écrire l'histoire fidelement seront obligez de le rapporter. Il avoit pretendu lors que la Reine recevoit des lettres d'Espagne qu'elle les cachoit pour elle. Enfin pour mortifier d'avantage cette Princesse il avoit fait consentir Sa Majestè qui n'entendoit point de raillerie sur tout ce qui regardoit l'intelligence avec cette Couronne, comme il avoit bien paru à l'égard de Cinqmars, de la faire visiter par le Chancellier. C'étoit une étrange Commissaire pour un homme qui avoit été deux fois Chartreux, & il ne lui en eut pas falu d'avantage pour le faire entrer en tentation. Car cette Princesse étoit belle, & quoi que personne n'eut jamais vû son corps pour en pouvoir parler positivement, il y avoit bien de l'apparence, par ce qui paroissoit au dehors, que ce qui étoit sous le linge n'étoit pas moins beau que tout le reste. Elle avoit une gorge & un bras fait au tour, & la blancheur dont ils étoient l'un & l'autre surpassoient celle des lis. Aussi le Chancellier ne se fut jamais chargé de cette commission si en sortant du couvent il eut conservé les sentimens qui l'y avoient fait entrer. Mais il s'y étoit trouvé tourmenté de tant de tentations differentes tant qu'il y étoit demeuré, qu'il en avoit reveillé souvent les Religieux. Il avoit été affligé particulierement de celles de la chair, & comme on lui avoit permis dans leur violence d'aller sonner une Cloche afin que tous ses freres se missent en priéres à son intention, l'on n'entendoit plus à toute heure que sonner cette Cloche; de sorte que ceux qui logeoient autour de ce monastere ne savoient ce que cela vouloit dire, de l'entendre sonner si souvent. Mais soit que Dieu n'exauçât pas leurs prieres, ou qu'il ne se mit pas en état lui-même de meriter qu'il les exauçât, il avoit renoncé à la fin à cette vocation, & avoit embrassé celle du Palais. Il n'y avoit pas trop mal réüssi, puis qu'il étoit devenu Chancellier, & même à un âge qu'il y avoit esperance qu'il le devoit être long-tems. En effet il vit encore jusques aujourd'hui & toûjours avec de si grandes tentations, sur tout de celles dont je viens de parler, que l'on en conte d'étranges choses. Cependant si l'on en veut croire ce qu'on en dit, l'on pretend qu'il y employe bien une autre cloche que celle des Chartreux pour les faire passer.