Chavigny ne lui ressembla pas à l'égard des conseils qu'il venoit de donner au Roi; Sa Majesté qui étoit susceptible de ces sortes d'impressions gouta son avis, & travailla en même-tems à une declaration, par laquelle il pretendoit après sa mort partager l'authorité entre la Reine, le Duc d'Orleans & le Prince de Condé. La Reine en fut avertie par le Cardinal Mazarin; elle le pria d'en parler au Roi, & de lui remontrer que ceux qui lui donnoient ce conseil abusoient bien du credit qu'ils avoient sur son esprit; que le Duc d'Orleans avoit toûjours été un boutte-feu dans son Royaume, & que de lui donner le moindre pouvoir, c'étoit justement y faire vivre la guerre civile qu'il y avoit allumée tant de fois; qu'il n'étoit pas moins dangereux de lui associer le Prince de Condé, parce que n'y ayant que lui qui eut des garçons de toute la famille Royale, il tâcheroit peut-être à les élever au prejudice de ceux de Sa Majesté. Le Roi d'aujourd'hui avoit un frere qui étoit plus jeune que lui de deux ans, & quelques jours. C'est Mr. qui vit presentement, Prince qui après avoir porté le nom de Duc d'Anjou dans sa jeunesse, a pris celui de Duc d'Orleans après la mort de son Oncle. Cependant l'on peut dire qu'il ne lui a ressemblé en rien que par rapport à ce nom: autant que l'un étoit disposé à prêter l'oreille aux ennemis de l'Etat, autant celui-ci a été soumis aux ordres de son Souverain. Le seul écart qu'il ait jamais fait fut quand il quitta la Cour pour s'en aller à Villers Cotterets, à cause de la disgrace qui étoit arrivée au Chevalier de Lorraine son favori, mais il ne dura qu'autant de tems qu'il en falut à Mr. Colbert pour l'aller trouver. Il s'en revint en même tems qu'il l'eut averti de son devoir, & l'on n'a pas vû qu'il lui soit rien arrivé depuis de pareil.
Le Cardinal Mazarin étoit trop politique pour vouloir se charger de la commission que la Reine lui vouloit donner. Il eut peur que le Roi ne le trouvât mauvais, & qu'il ne vécut assez long-tems pour l'en faire repentir. Cependant en même tems qu'il se ménageoit ainsi avec Sa Majesté, étant bien aise de faire la même chose avec la Reine, il lui dit que s'il ne le faisoit pas, ce n'étoit qu'à fin de lui pouvoir rendre plus de service dans l'occasion: que si elle faisoit rompre cette glace par un autre, le Roi ne manqueroit pas de lui en parler, qu'il pouroit alors lui en dire son sentiment, & faire plus, d'un parole, qu'il ne feroit maintenant avec cent. La Reine le crut de bonne foi sans se donner la peine de pénétrer d'où procedoit son refus. Elle eut recours à Mr. Desnoiers pour faire auprès du Roi le personnage dont il ne vouloit pas se charger. Celui-ci qui étoit bien aise d'obliger cette Princesse, accepta cette commission sans refléchir trop à ce qui lui en pouroit arriver. Il se fia sur ce qu'ayant assez de credit sur l'esprit de ce Prince par la conformité qu'il avoit avec lui d'être assez devot, il en seroit écouté favorablement. Mais Sa Majesté qui avoit fouré bien avant dans sa tête qu'elle se devoit défier de la complaisance que la Reine sa femme avoit pour le Roi d'Espagne son Frere, en particulier, & pour toute sa Nation en general, ayant mal reçû sa proposition il lui fit deffense de lui en reparler jamais sous peine d'encourir son indignation.
Une réponse comme celle là avoit de quoi le rendre sage, sur tout de la maniere que le Roi la lui avoit faite. En effet il avoit accompagné les paroles de l'air du monde le plus significatif. Il lui étoit aisé de juger de là que s'il lui arrivoit jamais de faire la même faute qu'il venoit de faire, il pouroit bien avoir tout le tems qu'il lui faudroit pour s'en repentir. Mais soit qu'il voulut servir la Reine à quelque prix que ce fut, ou qu'il eut peur qu'il n'entrât du ressentiment dans l'esprit de Sa Majesté en traitant cette Princesse comme il faisoit, & que la charité lui fit desirer de le voir mourir avec des sentimens plus Chrêtiens, il se servit de ce pretexte pour mettre le Confesseur du Roi dans ses interêts. Il lui dit que s'il vouloit l'obliger il faloit qu'il convertit le Roi là dessus, & comme ils étoient bons amis, & qu'il avoit même son argent à la Maison professe de St. Loüis, dont étoit ce Jesuïte, celui-ci lui promit tout ce qu'il voulut. Sa charge lui en donnoit la commodité toutes fois & quantes que bon lui sembloit, ainsi n'ayant pas été long-tems à lui tenir parole, le Roi ne le reçût pas mieux qu'il avoit fait Desnoiers. Le Confesseur crut qu'il ne se devoit pas rendre du premier coup, & qu'ayant l'authorité de lui parler fortement là dessus il pouvoit s'en servir en faveur de son ami. Ainsi étant retourné à la charge il se rendit si desagreable par là à Sa Majesté qu'elle le chassa de la Cour. Les Jesuïtes n'approuverent pas cette recidive qu'il avoit faite à leur insu, & comme le Roi les menaçoit de prendre à l'avenir un Confesseur dans un autre couvent, parce qu'ils se méloient de trop de choses, ils revelerent à Sa Majesté qu'elle devoit bien moins s'en prendre à eux de ce qui venoit d'arriver, qu'à Mr. Desnoiers, que c'étoit lui qui étoit cause de la faute que venoit de faire son Confesseur, & que sans lui il n'y eu jamais pensé. Le Roi n'eut pas de peine à le croire, parce que ce Secretaire d'Etat avoit voulu lui-même ébaucher ce que l'autre avoit tâché d'accomplir, ainsi lui ayant fait commandement de se retirer de la Cour sa charge fut donnée à Mr. le Tellier.
Desnoiers se retira dans sa Maison de Dangu qui n'étoit qu'à dix-huit ou vingt lieuës de Paris. Il crut que sa disgrace ne seroit pas longue, parce que le Roi ne pouvoit pas vivre encore long-tems. Il crut aussi que n'ayant point donné la demission de sa charge la Reine l'y feroit rentrer tout aussi-tôt que ce Prince auroit les yeux fermez. Il étoit en droit de l'esperer sans se flatter lui-même, puis que ce n'étoit qu'à son sujet qu'il avoit perdu les bonnes graces de sa Majesté, ainsi supportant son mal avec d'autant plus de patience qu'il étoit persuadé qu'il ne seroit pas bien long, il attendit du benefice du tems, ce qu'il ne pouvoit plus esperer par aucune intrigue.
Chavigny se voyant Triompher ainsi & de son Collegue & du Confesseur de Sa Majesté dressa une declaration avec elle telle qu'il la lui avoit suggerée. Le pouvoir de la Reine y avoit des bornes bien étroites, quoi qu'elle y fut declarée tutrice de son fils. Le Roi établissoit aussi un conseil à cette Princesse, afin que quand il seroit mort, elle n'eut rien à faire sans son avis. Chavigny s'y fit mettre & crut s'y maintenir, malgré la Reine, parce que le Duc d'Orleans & le Prince de Condé avoient été jusques là d'intelligence avec lui. Enfin pour rendre celle déclaration plus authentique le Roi la fit enregistrer au Parlement, Sa Majesté declarant que sa derniere volonté étoit qu'elle fut suivie de point en point après sa mort. Le Roi fut plus mal quelques jours après qu'il n'avoit encore été, & comme il étoit aisé de voir qu'il n'avoit pas plus de cinq ou six jours à vivre la Reine fit des brigues dans le Parlement, afin que d'abord qu'il ne seroit plus on cassât cette declaration. Elle pretendoit qu'elle ne pouvoit se soutenir, parce qu'elle étoit non-seulement contraire aux loix du Royaume, mais encore contre le bon sens. Chacun voyoit bien effectivement que Sa Majesté n'y avoit pas trop bien pensé, quand elle avoit mis la principale Puissance entre les mains des deux premiers Princes du sang, eux qui ne voyoient point d'autre obstacle à leur élevation que les deux jeunes Princes qu'elle laissoit à un âge si tendre. Ce n'est pas qu'on les crut capables de rien faire au préjudice de leur devoir, principalement leur authorité étant temperée par celle de la Reine, qui en qualité de mere avoit encore plus d'intérêt que les autres d'empêcher qu'ils n'entreprissent rien contre ses enfans; mais comme il étoit souvent arrivé des choses plus extraordinaires que celle-là, & même que la conduite passée du Duc d'Orleans devoit tout faire apprehender de lui, chacun trouva que la Reine n'avoit pas trop mauvaise raison de vouloir mettre les choses sur un autre pied qu'elles n'étoient.
Le Roi, quelques jours devant que de mourir, tira la plûpart de ses Officiers à part, tant de sa maison que celles armées, pour leur faire promettre que quelque brigues que l'on pût jamais faire contre son fils, ils lui seroient toûjours fidéles. Il n'y en eut pas un qui ne le lui promit, & même qui ne s'y engageât par serment: cependant la plus grande partie se montrerent bientôt parjures. Les Espagnols qui savoient l'état où étoit le Roi, & que les brigues qui se faisoient à la Cour alloient bientôt la diviser, se preparoient à profiter de nos desordres. Le Cardinal infant n'étoit plus en Flandres, & le Roi d'Espagne avoit envoyé en ce païs-là Dom Francisco de Mellos pour lui succeder. Il mit alors en deliberation dans son Conseil s'il ne devoit point se servir d'une conjoncture si favorable pour réprendre Arras & nous restraindre en deça de la Somme. Mais le Comte de Fontaine qui étoit Mestre de Camp General de toutes les forces Espagnoles, comme l'est aujourd'hui le Comte de Martin, ayant été d'avis qu'il valoit bien mieux entrer en France, parce que ces places tomberoient d'elles-mêmes, s'ils pouvoient jamais y exciter quelques troubles, Mellos ne vit pas plûtôt que la plûpart des autres Officiers Generaux étoient de même sentiment qu'il s'y rendit. Il s'approcha de la Somme, & l'état où étoit le Roi donnant encore une plus grande apprehension de leurs forces, le Duc d'Anguien qui étoit à la tête de nôtre armée de Flandres eut ordre de les cotoyer sans s'engager au combat. Il étoit encore si jeune qu'il n'y avoit pas d'apparence de s'en fier à lui seul, c'est pourquoi le Marêchal de l'Hospital lui fut donné, pour temperer ce que le feu bouillant de sa jeunesse lui pouvoit faire entreprendre de mal à propos.
Nôtre Regiment ne sortit point de la Cour, parce que bien que l'armée du Duc fut plus foible que celle des ennemis, comme il y avoit tout à craindre de l'ambition des grands, il ne faloit pas se trouver tellement denué de toutes choses, qu'on fut hors d'état de s'y opposer. La Reine sur les derniers jours de la vie du Roi fit pressentir le Parlement, s'il ne seroit point d'humeur à passer par dessus là declaration qu'il avoit verifiée, en lui decernant la tutelle de son fils dans toute l'étenduë qu'une mere pouvoir desirer. L'Evêque de Beauvais son premier Aumonier qui étoit d'une famille des plus considerables de la Robe fut celui qu'elle y employa. Il y réüssit parfaitement bien, & ses parens qui se flattoient que la récompense de ce service seroit le commencement de sa fortune, lui firent tout esperer, dans la vûë que quand il seroit parvenu aux grandeurs qu'ils lui desiroient il leur feroit part de son bonheur.
La Reine étant assurée de ce côté-là, laissa mourir le Roi avec plus de tranquilité qu'il ne sembloit qu'elle ne dût avoir dans un état comme le sien. Peut-être n'étoit-elle ainsi consolée que par la joye qu'elle avoit de voir que la fortune du Roi son fils seroit maintenant en seureté entre ses mains, au lieu qu'elle craignoit auparavant que le Duc d'Orleans & le Prince de Condé n'abusassent de l'authorité que le Roi leur donnoit par sa declaration. Peut-être aussi que sa douleur ne pouvoit pas être si vive qu'elle eut été, si cette mort eut été imprevûë mais comme ce Prince languissoit depuis long-tems, & qu'il y avoit déja plus d'un mois qu'on s'attendoit tous les jours qu'il dût expirer, il n'étoit pas étonnant qu'elle se fut fait comme une espece de calus qui la rendoit plus disposée à cette séparation qui est d'ordinaire si sensible a une femme. Enfin le Roi étant mort la Reine, qui avoit trouvé moyen de faire renoncer le Duc d'Orleans à l'authorité que le Roi lui donnoit par sa declaration, monta au Parlament avec lui. Cette Compagnie dont les principaux étoient gagnez par l'Evêque de Beauvais lui decerna la Regence avec une Puissance absoluë, malgré les dernieres intentions de Sa Majesté.
Quelques jours avant la mort du Roi Mellos, après avoir fait mine pendant quelque-tems de vouloir entrer en France par la Somme, marcha tout d'un coup du côté de la Champagne où il mit le Siege devant la Ville de Rocroy. Cette Ville qui en est comme le boulevart du côté que les Païs-Bas confinent avec elle, est scituée avantageusement. Elle a une grande quantité de bois d'un côté qui en rendent les approches extrémement difficiles, de l'autre un Marais qui la rendroit imprenable s'il regnoit tout allantour. Avec une situation si avantageuse c'eut été dequoi faire échouer le dessein de Mellos, si elle eut été munie suffisament de toutes choses, & que ses fortifications eussent été en bon état; Mais, soit que le Cardinal de Richelieu eut crû avant que de mourir que les Espagnols n'étoient pas en état d'entreprendre un siege de cette conséquence, ou que les affaires qu'il leur avoit faites en Portugal, en Catalogne & dans l'Arthois leur feroient employer leurs forces de ce côté-là plûtôt que d'un autre, il avoit assez negligé d'y pourvoir. Le Roi defunt n'en avoit pas eu plus de soin après sa mort; ainsi quand Mellos arriva devant il y avoit un des dehors qui étoit presque éboulé, & si peu de Garnison pour les défendre qu'elle perdit courage à son approche.
Le Duc d'Anguien dont on s'étoit bien apperçû de la valeur dans deux ou trois Campagnes qu'il avoit faites auparavant en qualité de volontaire, conclut d'abord à la secourir promptement. Le Marêchal de l'Hospital s'y opposa, sous pretexte des difficultez qui s'y presentoient, mais en effet parce qu'il avoit des ordres secrets d'empêcher qu'on ne hazardât une bataille. La Reine mere qui les lui avoit envoyez avoit consideré qu'on ne pouvoit la perdre sans ouvrir tout le Royaume aux ennemis, & peut-être sans renverser tous les projets qu'elle feroit à cause de sa fortune presente, qui lui promettoit plus de bonheur que par le passé. Le Duc ne fut point content de tout ce que ce Marêchal lui pouvoit remontrer pour lui faire approuver sa retenuë: son courage lui faisoit voir de la facilité dans les plus grandes difficultez, & il aimoit mieux l'en croire que tout le reste; ainsi ayant commandé à Gassion de marcher par les bois avec quelque Cavallerie qui porteroit des fantassins en croupe, pour voir s'il ne les pouroit point jetter dans la Ville, il le suivit lui-même comme pour l'appuyer seulement. Gassion qui croyoit mériter du moins avec autant de justice le Baton de Marêchal de France que l'Hospital qui l'avoit obtenu sur la fin de la vie du feu Roi, connut bien le dessein du Duc, soit qu'il lui en eut fait confidence, comme l'apparence n'en sauroit donner d'autre pensée, ou qu'il le pénétrât de lui-même: ainsi regardant cette occasion comme une chose qui lui pouvoit procurer cet honneur, sans lui pouvoir faire jamais de peine, puis qu'il n'agissoit que par les ordres de son general il couvrit si-bien sa marche qu'il passa tout au travers du quartier des Italiens que Mellos avoit avec lui, sans être obligé de rendre qu'un médiocre combat. La plûpart des fantassins qu'il avoit entrerent dans la place, & ce secours l'ayant un peu rassurée, Gassion envoya dire au Duc ce qu'il venoit d'executer selon qu'il le lui avoit ordonné lors qu'il l'avoit fait partir.