Le Duc qui après avoir levé en marchant tout ce qu'il avoit pû des Garnisons qui étoient sur son passage, avoit rendu son armée forte de vingt-un à vingt-deux mille hommes, en sorte que celle de Mellos n'étoit plus superieure à la sienne que de quatre mille tout au plus, le Duc, dis-je, qui étoit resolu plus que jamais de combattre, lui manda que s'il pouvoit se maintenir dans une petite plaine qui est entre les bois & la place, il le verroit bientôt accourir à son secours. Gassion ne pût executer cet ordre, parce que bien qu'il eut des défilez qu'il pouvoit mettre devant lui, il apprehenda d'être obligé à la fin de succomber sous le nombre; ainsi étant revenu au devant du Duc, il lui fit rapport de tout ce qu'il avoit reconnu devant la place. Ces nouvelles ne firent qu'augmenter l'ardeur que ce general avoit de combattre. Il lui donna un plus grand nombre de troupes qu'il n'en avoit pour retourner dans la plaine, & Mellos n'ayant pas eu la précaution d'en faire garder les défilez, soit qu'il méprisât la jeunesse du Duc ou qu'il ne fit guéres de cas de son armée, qu'il ne consideroit que comme des troupes ramassées & par conséquent peu capables de se mesurer avec les siennes qui étoient l'élite de tout ce que l'Espagne avoit de meilleur, Gassion y rentra sans y trouver aucun obstacle.
Mellos n'avoit peut-être pas trop crû jusques-là que le Duc ôsât se presenter devant lui. Il savoit qu'il lui étoit inferieur non-seulement en nombre, mais encore dans la valeur de ses troupes, du moins à ce qu'il pensoit; Mais voyant qu'il devoit changer maintenant de sentiment il eut été faché sans doute de ne pas avoir mieux pris qu'il n'avoit fait ses précautions, si ce n'est qu'il se flattât en même tems que cela n'arrivoit que pour lui faire acquerir plus de gloire. Ainsi sans vouloir attendre le secours qui lui venoit d'Allemagne & qui marchoit pour se joindre à lui, il quitta ses lignes où il ne laissa que des gens suffisamment pour les garder, & fut à la rencontre du Duc d'Anguien. Gassion s'étoit déja emparé d'une hauteur qui lui étoit favorable pour le combat, & les deux armées s'étant avancées en presence l'une de l'autre qu'il étoit déja presque nuit, rien ne retarda le combat, que parce que de part & d'autre ils étoient bien aises d'avoir le jour pour témoin de leurs actions. Mais la nuit ne fut pas plûtôt passée que les deux armées en vinrent aux mains dès la pointe du jour. Le Combat fut étrangement opiniatré de part & d'autre; mais enfin le Duc ayant fait des actions prodigieuses de conduite & de valeur, & ayant été parfaitement bien secondé par toutes les troupes, principalement par Gassion, la victoire se declara tellement pour lui qu'il y avoit long-tems qu'il ne s'en étoit remporté une pareille. Toute l'infanterie ennemie fut taillée en piece, & le Comte de Fontaine ayant été tué à la tête en donnant ses ordres d'une litiére où il étoit, à cause qu'il étoit tellement mangé de goûtes qu'il ne pouvoit se tenir à cheval il n'y eut plus rien qui fit resistance. Ce grand évenement n'arriva pas néanmoins sans qu'il en coutât beaucoup de sang aux nôtres, le Comte se défendit en lion, & il falut du canon pour rompre un Bataillon quarré au milieu duquel il avoit paru si intrepide qu'on eut dit qu'il se croyoit au milieu d'une citadelle. Un grand nombre de drapeaux & d'étendarts servirent encore de trophée à la gloire du Duc avec quantité de pieces de canon qu'il avoit prises dans le combat.
Comme nous ne sommes plus du tems des Romains, qui punissoient de mort ceux qui osoient donner bataille contre leurs ordres, quelque heureux succès qu'elle pût avoir, la Reine mere oublia en faveur de sa victoire la hardiesse qu'il avoit euë de combattre nonobstant que le Marêchal lui eut dit à la fin de sa part, le voyant résolu de le faire, que ce n'étoit pas là son dessein. Cette victoire qui arriva cinq jours après la mort du Roi, ne pouvoit aussi venir plus à propos pour faire évanouïr quantité de brigues qui s'élevoient contre l'autorité naissante de la nouvelle Regente, principalement quand ceux qui croyoient avoir le plus de part dans ses bonnes graces s'en virent éloignez. L'Evêque de Beauvais en fut du nombre, le service qu'il avoit rendu à la Reine Mere lui faisant croire qu'elle ne le pouvoit bien reconnoître qu'en lui donnant la place de premier Ministre, il y aspira si ouvertement qu'il ne fit point de difficulté de lui en parler lui-même. La Reine Mere tâcha, sans être obligée de lui dire qu'il n'en étoit pas capable, de lui faire sentir qu'il seroit plus heureux mille fois de demeurer en l'état où il étoit que de chercher à s'élever davantage par un poste tout rempli d'épines & de traverses. Mais il ne voulut pas l'entendre à demi mot, si-bien que fâché de ne pas trouver en elle toute la reconnoissance qu'il esperoit, il se fit chasser à la fin de la Cour, pour avoir osé faire paroître le mécontentement qu'il avoit, de ce que cette Princesse eut jetté les yeux sur un autre que lui pour lui faire remplir cette place.
Ce fut sur le Cardinal Mazarin que la Reine fit tomber son choix, & il ne fut pas plûtôt parvenu à cette dignité qu'il fit tout ce qu'il pût pour ruïner Chavigny. Il lui fit ôter sa charge de Secretaire d'Etat, sous pretexte que le Cardinal de Richelieu ne l'en avoit revétu qu'après l'avoir ôtée assez injustement au Comte de Brienne. Il fut bien aise ainsi de couvrir, sous ombre de justice, la haine qu'il lui portoit; mais comme il ne cessa point de le persecuter depuis, & même que cette persecution dura jusques à sa mort, on ne fut pas long-tems à reconnoître au travers de tous ses deguisemens le principe qui le faisoit agir. Cette aversion procedoit de ce qu'il ressembloit à beaucoup de gens qui sont bien aises quand ils sont dans le besoin, de trouver qui les assistent; mais qui ne peuvent plus souffrir leur vûë du moment qu'au lieu de la necessité où ils étoient, ils se voient dans l'opulence. Mazarin à son avenement à la Cour y étoit venu si miserable qu'il avoit eu besoin que quelqu'un lui fournit ses necessitez. Il n'avoit eu d'abord qu'une pension fort modique, & qui n'étant pas suffisante pour le faire subsister, il avoit été trop heureux que Mr. de Chavigny, qui le connoissoit pour s'être servi de lui dans les affaires d'Italie, lui eut donné une chambre chez lui & la table de ses commis. Au reste comme il se voyoit élevé maintenant à un poste qui lui faisoit honte de son premier état, il étoit bien aise de n'en pas avoir à tous momens devant les yeux un témoin d'autant plus incommode, qu'il se figuroit qu'il ne lui jettoit pas un regard que ce ne fut pour lui reprocher ce qu'il avoit fait pour lui.
Le choix que la Reine avoit fait de son Eminence pour premier Ministre, ne déplut pas au Duc d'Orleans ni au Prince de Condé, avec qui Sa Majesté étoit résolu de bien vivre pour ne leur pas donner sujet de troubler le commencement heureux du régne de son fils. Le Cardinal la confirma dans cette resolution, & il s'y conforma lui-même de peur de se les attirer tous deux à dos. Il sçavoit que quantité de gens, jaloux de sa fortune, commençoient à murmurer de ce que la Reine mere lui avoit fait cet honneur au préjudice de tant de François, comme s'il n'y en eut pas un parmi eux qui fut capable de remplir un poste comme celui-là. Ainsi au lieu de faire paroître d'abord son avarice, & sa vanité, comme il fit depuis, il demeura non-seulement dans un grand respect auprès d'eux, mais il sembla encore n'emprunter tous ses mouvemens que de leurs volontez. Il se contenta cependant durant quelque tems de vivre de ses pensions & de quelques bien-faits que la Reine mere lui faisoit de fois à autre, tellement qu'ils se crurent trop heureux tous deux de ce que cette Princesse eut choisi un homme si raisonnable & qui songeoit plus à remplir son devoir qu'à acquerir des richesses.
La protection que ces deux Princes lui donnerent tant qu'il ne s'éloignât point de ce Principe, n'empêcha pas que d'autres que l'Evêque de Beauvais ne se montrassent jaloux de son élevation. Le Duc de Beaufort à qui la Reine mere avoit témoigné tant de confiance le jour de la mort du Roi, que de lui remettre entre les mains la garde des deux Princes ses enfans, fâché qu'une action qui lui promettoit beaucoup de faveur fut demeurée sans aucune suite, s'unit avec Madame la Duchesse de Chevreuse qui étoit un esprit bien entreprenant. Elle s'étoit fait exiler du vivant du feu Roi, parce que Sa Majesté la soupçonnoit de donner de méchans conseils à la Reine. Elle avoit demeuré pour le moins dix ans à Bruxelles, où on l'accusoit encore d'avoir voulu de concert avec Marie de Medicis veuve de Henri le Grand, qui s'y étoit aussi retirée, tâcher de fois à autre de brouiller l'Etat. Elle en étoit enfin revenuë après la mort de Louïs le Juste, parce que la Reine avoit jugé que n'ayant été exilée qu'à sa consideration, il n'étoit pas juste qu'elle demeurât plus long-tems dans la souffrance. Cette Duchesse qui avoit été bien autrefois avec Sa Majesté avoit esperé d'abord qu'elle ne seroit pas plûtôt de retour auprès d'elle qu'elle auroit grande part au Gouvernement. Son ambition & sa vanité lui faisoient croire que si elle en étoit incapable par son sexe, elle éleveroit toûjours quelqu'un au ministere qui lui seroit si soumis, qu'il n'auroit que le nom de Ministre pendant qu'elle en auroit toute l'authorité. Elle jettoit les yeux pour cela sur Châteauneuf le garde des sceaux, qui avoit été encore bien plus maltraité qu'elle sous le régne du feu Roi. Car si elle avoit été obligée de passer dix ans hors du Royaume, il en avoit passé du moins autant dans le Château d'Angouléme, où il avoit été renfermé. Il n'y avoit eu que la mort du Roi qui lui avoit fait recouvrer la liberté, & elle croyoit que comme il étoit son ami particulier, & capable de remplir un poste comme celui-là, elle ne pouvoit mieux faire que de l'opposer au Cardinal Mazarin.
Ses esperances s'étant trouvé trompées à son arrivée, & la Reine au lieu de répondre à son attente l'ayant reçûë non-seulement avec assez d'indifference, mais encore avec assez de mépris, elle s'unit avec le Duc de Beaufort dont le mécontentement étoit reconnu si generalement de tout le monde, qu'il n'y avoit personne qui ne crût que le Cardinal ne feroit pas trop mal de prévenir les menaces qu'il ne pouvoit s'empêcher de faire dans son emportement. Car quoi qu'il ne fut pas si fou que de les lui faire à lui-même, comme il avoit si peu de discretion que de ne pas prendre garde devant qui il parloit, c'étoit presque la même chose que si c'eut été en sa presence.
Châteauneuf dont la mère étoit de la Maison de la Chastre voyant qu'il ne tiendroit pas à la Duchesse & au Duc de Beaufort qu'ils ne le fissent premier Ministre, ne voulut pas s'y opposer, quoi qu'il eut lieu de craindre que cela ne le fit remettre en prison; ainsi après avoir surmonté le trouble que cette pensée lui pouvoit apporter, il mit dans cette intrigue Mr. de la Chastre Colonel General des Suisses son proche parent. Celui-ci avoit eu cette charge à la mort du Marquis de Coaislin gendre du Chancelier. Ce Marquis avoit été tué au Siege d'Aire, il y avoit deux ans, & il avoit laissé trois garçons de sa femme, savoir le Duc de Coaislen d'aujourd'hui, l'Evêque d'Orleans & le Chevalier de Coaislin, le Marêchal de Bassompierre avoit possedé cette charge auparavant, & avoit eu bien de la peine à y être reçû, parce que les Suisses pretendoient qu'ils ne devoient avoir qu'un Prince à leur tête, & que n'en ayant jamais eu d'autre, il leur étoit honteux d'avoir maintenant un simple Gentilhomme. Cependant après avoir fait la planche pour lui, ils firent la même chose ensuite, pour Mr. de Coaislin, & pour Mr. de la Chastre, jusques à ce qu'enfin ils sont revenus aujourd'hui sous le commandement de Mr. le Comte de Soissons Prince de la Maison de Savoye qui a épousé une niece du Cardinal Mazarin.
Mr. de la Chastre n'eut point d'autre motif en entrant dans cette intrigue que d'en rendre sa fortune meilleure. Ainsi quoi qu'il ait fait des memoires tout exprès pour insinuer au public qu'il a été bien plus malheureux que coupable, tout ce qu'il y a de vrai c'est qu'il considera uniquement, que Mr. de Châteauneuf n'ayant point d'enfans, & se faisant honneur de son Alliance, il prendroit plaisir de l'élever, s'il se voyoit jamais en état de le pouvoir faire. Cette ligue fut nommée la caballe des importans, & eut un succès bien different de ce qu'esperoient les conjurez. L'on croit que leur dessein étoit de se défaire du Cardinal à quelque prix que ce fut, & de l'assassiner, plûtôt que d'y manquer, mais ce Ministre ayant eu vent de leur complot fit arrêter le Duc de Beaufort & le Comte de la Chastre; le premier fut mis à Vincennes & l'autre à la Bastille. Celui-ci en fut quitte pour la perte de sa charge, où le Marêchal de Bassompierre rentra, en lui rendant l'argent qu'il en avoit donné. L'autre après avoir été trois ou quatre ans en prison s'en sauva heureusement, & s'étant caché pendant quelque tems en Berri, il revint enfin à Paris, quand il vit que cette grande Ville s'étoit revoltée contre le Roi. C'est ce que je dirai en son lieu, & ceci n'est seulement qu'en passant.
La Reine mere se voyant assurée, par la prison de ces deux hommes & par l'exil de la Duchesse de Chevreuse qui passa en même-tems en Espagne, croyant qu'il n'y auroit plus personne d'assez hardi dans le Royaume pour rien entreprendre contre sa volonté, envoya la plus grande partie de nôtre Regiment sur la Frontiere de Lorraine où Mr. le Duc d'Anguien s'étoit acheminé après la bataille de Rocroi. Il y assiegea Thionville, & l'ayant prise par composition il fut ensuite au secours du Marêchal de Guébriant, qui se trouvoit serré de bien près entre deux armées. Il le tira de peril, mais ce Marêchal ayant assiegé Rotwiel, sur la fin de la campagne, il y reçût un coup de fauconneau dont il mourut deux jours après s'être emparé de cette place.