La compagnie dont j'étois ne fut pas du detâchement qui avoit été envoyé au Duc d'Anguien & ainsi me voyant comme inutile à Paris je demandai permission à mon Capitaine de m'en aller en Angleterre avec Mr. le Comte de Harcourt que la Reine envoyoit en ce païs-là, pour moyenner quelque accommodement entre Sa Majesté Britannique & son Parlement. Le Cardinal de Richelieu qui avoit fomenté les desordres qu'il y avoit entr'eux, n'avoit pas prevû qu'ils dussent aller si loin qu'ils avoient été. Ce peuple qui ne se gouverne pas comme les autres, après avoir accusé son Roi de vouloir introduire une authorité absoluë dans son Royaume & d'y changer la Religion, avoit pris les armes contre lui. Il s'étoit déja donné plusieurs batailles là-dessus, & le sang qui y avoit été versé avoit plûtôt aigri les esprits qu'il ne les avoit disposez à entendre à une bonne paix. Le Comte d'Harcourt, auprès de qui je trouvai de la recommandation, me reçût parmi ses Gentilshommes qui étoient en grand nombre. Car comme c'étoit un Prince fameux par quantité de grandes actions, il ne vouloit pas que rien dementit chez les étrangers la réputation qu'il savoit bien s'y être acquise. Nous fumes d'abord trouver le Roi d'Angleterre qui étoit à Exester dont son armée, qu'il avoit mise sous le commandement des Princes Robert & Maurice ses neveux fils de Frederic V. Roi de Bohéme & Electeur de Palatin, s'étoit emparée il n'y avoit que peu de tems. Le Comte de Harcourt trouva ce Prince mou & qui n'avoit aucune résolution, de sorte qu'il avoit déja manqué diverses occasions dont il eut pû se servir pour faire rentrer sous son obeïssance la Vile de Londres qui s'étoit revoltée contre lui. Le Comte d'Harcourt qui étoit aussi entreprenant que ce Roi étoit timide, voulut lui inspirer de la vigueur comme la seule chose qui étoit capable de rétablir son authorité; mais il lui répondit qu'il en parloit bien à son aise, qu'il croyoit apparement que les Anglois ressemblassent aux François, qui ne s'écartoient guéres du respect qu'ils devoient à leur Souverain, & qui quand ils s'en écartoient une fois pouvoient être contraints d'y rentrer par toutes sortes de voyes, quelque rudes & quelque extraordinaires qu'elles pussent être; que cependant il vouloit bien qu'il fût que s'il étoit permis de tenir ainsi le baton levé aux uns c'étoit tout autrement à l'égard des autres; que ce seroit justement le moyen de se perdre; que les Anglois vouloient être ramenez par la douceur, c'est pourquoi il le prioit d'aller faire un Tour à Londres pour essayer d'en faire plus par ses conseils qu'il n'en pouroit jamais faire avec une armée, tout grand Capitaine qu'il étoit.

Le Comte de Harcourt vit bien où le mal le tenoit, & ne croyant pas que ce Prince réüssit jamais tant qu'il en useroit de la sorte, il partit plûtôt pour le contenter que pour aucune esperance de venir about de ce qu'il desiroit. Il y en a beaucoup qui ont prétendu que le Cardinal Mazarin qui se conduisoit sur les Memoires du Cardinal de Richelieu, bien loin de desirer ainsi la paix de ce Royaume avoit ordonné au contraire à ce Prince d'y semer encore la division & le trouble. Pour moi c'est ce que je ne saurois dire au juste, si je le voulois faire ce seroit parler contre ma connoissance. Je crois même que la plûpart de ceux qui en parlent ainsi ne le sont que par conjectures, c'est-à-dire parce que la politique que l'on voit s'observer entre les Puissances est de tirer avantage de tout sans se mettre en peine ni de ce que le sang ni la charité les obligent de faire.

Quoi qu'il en soit le Comte de Harcourt étant arrivé à Londres il y eut de grandes conferences avec le Comte de Bedfort qui étoit le plus grand ennemi que le Roi d'Angleterre eut dans son Parlement. Il en eut aussi quelques-unes avec quelques autres personnes de distinction qu'il eut pû amener à son sentiment sans ce Comte, qui s'opiniatra si fort à vouloir ruïner l'authorité de son Souverain, que le Comte de Harcourt ne se pût empêcher de lui dire d'y prendre bien garde, & que si jamais Sa Majesté Britannique trouvoit moyen de regagner la confiance de ses sujets, il étoit comme impossible qu'il oubliât jamais l'obstacle qu'il y auroit apporté. Bedfort lui répondit avec beaucoup de hardiesse, & peut-être avec assez peu de raison, que quand il lui faisoit cette menace, il égaloit apparement le pouvoir des Rois d'Angleterre avec ceux des Rois de France en ces derniers tems; qu'il y avoit bien à dire de l'un à l'autre, & que les Anglois étoient trop sages pour souffrir jamais que leur Souverain se vengeât directement ou indirectement d'une personne qui se seroit attiré sa haine, pour avoir embrassé, comme il faisoit, leurs intérêts; que leur Nation avoit des loix sur lesquelles il faloit que leurs Princes se conformassent, à moins que de la voir tout aussi-tôt se declarer contr'eux; que c'est ce qui étoit toûjours arrivé toutes fois & quantes qu'ils avoient voulu entreprendre quelque chose au delà de leur pouvoir, & ce qui arriveroit encore à l'avenir, parce qu'il n'y avoit pas un Anglois qui ne sut que c'étoit en cela que dependoit leur liberté & leur repos.

Tout ce que je viens de dire se sût tout aussi-tôt dans la Ville, quoi que cela se fut passé tête à tête & secretement. Je crois que ce fut le Comte de Bedfort qui prit plaisir de le divulger, afin de faire voir au Peuple qu'il étoit toûjours le même, & que rien n'étoit capable de le fléchir. Cependant ce qui se disoit des ménaces que le Comte de Harcourt lui avoit faites, si néanmoins on peut appeller de ce nom-là ce qu'il lui avoit dit, le rendit odieux au Peuple, les Anglois ne firent non plus d'état de lui que si c'eut été un simple particulier. Il passoit tous les jours dans les ruës sans qu'on lui donnât le moindre coup de chapeau. Un Cocher même d'un Carosse de place, comme il y en a quantité en ce païs-là, s'étant rencontré avec le sien, eut l'insolence de vouloir passer devant lui. Je ne sais à quoi il tint que ses valets de pied ne le tuassent sur le Champ, aussi crois-je aisément qu'ils n'y eussent pas manqué, si ce Prince qui avoit peur de commettre legerement son authorité, en armant une vile populace contre lui, ne leur eut commandé de s'abstenir d'aucune voye de fait. Soucariere, qui étoit batard du Duc de Bellegarde grand Ecuyer de France, se trouvant alors dans son Carosse avec lui, mit pied à terre, comme il vit qu'il s'assembloit déja beaucoup de peuple, & que peut-être en arriveroit-il quelque accident. Il n'en connoissoit les maniéres d'agir, parce qu'il avoit fait déja plusieurs voyages en ce païs-là qui ne lui avoient pas été infructueux; car il y avoit gaigné des sommes immenses à la Paulme, & la Cour n'avoit pas été fâchée qu'il fut à la suite du Comte, parce que comme il y étoit connu de tout ce qu'il y avoit de grands Seigneurs, elle esperoit qu'il ne lui seroit pas inutile dans ses Negociations.

Soucariere qui parloit Anglois parla au Cocher, & ne lui auroit peut-être parlé qu'inutilement, si ce n'est qu'un nommé Smit avec qui il joüoit tous les jours, se trouva par hazard dans le Carosse que menoit cet insolent. Il fit semblant de se reveiller comme d'un profond sommeil, ou plûtôt comme s'il eut été assoupi par le vin, afin de se mettre à couvert de la faute qu'on lui eut imputée, d'avoir gardé le silence dans une occasion où il avoit tant de sujet de le rompre. Il sortit alors du Carosse, & après avoir embrassé Soucariere, il fut le premier à menacer son Cocher que s'il ne se montroit plus sage ce seroit à lui qu'il auroit à faire. Sa voix fit plus d'effet que le caractere du Comte, qui à la dignité d'Ambassadeur joignoit encore celle de Prince, qui n'est guéres moins recommandable chez toutes les Nations. Le Comte de Harcourt fut fort loué de sa moderation, & le Parlement ayant ouï parler de ce qui lui étoit arrivé fit mettre le Cocher à Nieugatte, prison où l'on met les malfaiteurs. Il fit mine même de le vouloir punir, mais le Comte de Harcourt ayant demandé sa grace, il en fut quitte pour quelques jours de captivité.

Le Roi d'Angleterre attendoit toûjours la réponse du Comte d'Harcourt, & soit qu'il esperât qu'elle lui seroit favorable, ou qu'il ne voulut répandre le sang de ses sujets qu'à l'extremité, il avoit differé de combattre le Comte d'Essex qui commandoit l'armée du Parlement; mais enfin le Comte de Harcourt lui ayant mandé que bien loin qu'il dut s'attendre à les voir ainsi rentrer dans le devoir, il devoit conter qu'ils ne le feroient jamais que par force, il lui fit sentir si-bien la necessité où il étoit de ne les pas ménager d'avantage que Sa Majesté Britannique résolut de donner un nouveau combat. Le bruit en étant parvenu jusques à Londres nous demandâmes permission au Comte de Harcourt, tous tant que nous étions de Gentilshommes auprès de lui, de nous en aller dans l'armée de Sa Majesté Britannique. Il nous le donna secrettement, parce que s'il l'eut fait d'une autre maniére, il eut eu peur de contrevenir par-là à ce que son caractere demandoit. Nous partîmes donc les uns après les autres, & par differens chemins, comme si la route que nous voulions prendre eut été toute opposée l'une à l'autre, mais nous étant bien-tôt rassemblées nous fîmes un petit escadron, sans être obligez de recevoir parmi nous d'autres personnes que celles qui étoient venuës à la suite de cet Ambassadeur. Nous fumes offrir nôtre service au Roi qui n'étoit qu'à deux lieuës de son armée. Il nous reçût parfaitement bien, & nous donna des lettres pour ses Generaux. Nous n'étions pas encore arrivez auprès d'eux que le Parlement fut averti de ce qui se passoit. Il en fit de grandes plaintes au Comte de Harcourt, lui disant que s'il lui arrivoit quelque chose, qui fut contraire au droit des gens, il n'eut qu'à s'en prendre à lui-même; que c'étoit lui qui y contrevenoit le premier, & qui donnoit lieu par-là qu'on lui manquât de respect, sans qu'on y pût mettre remede.

Ce discours qui étoit une espece de menace n'étonna pas ce Prince, quoi qu'il eut tout à apprehender de l'esprit inquiet de ces Peuples. Il répondit à ceux qui le lui tenoient, que ceux dont ils faisoient des plaintes n'étant ses Domestiques que par accident, c'est-à-dire, que parce qu'ils avoient voulu voir le païs & l'accompagner dans son Ambassade, ils ne lui avoient pas demandé permission de faire ce qu'ils avoient fait; que la Noblesse Françoise avoit cela de propre, que quand elle avoit une bataille elle n'y courait pas seulement, mais encore qu'elle y voloit; que s'ils en avoient pris son avis, ils se fussent bien donné de garde de le faire; mais que de jeunes gens comme nous étions tous la plûpart ne faisoient pas toûjours reflexion à ce qu'ils devoient faire. Ces raisons ne contenterent pas le Parlement. Il donna des ordres rigoureux contre nous, & écrivit même au Comte d'Essex que si nous pouvions tomber par hazard entre ses mains, il nous traitât le plus rigoureusement qu'il lui seroit possible. Le Comte d'Essex qui ne cherchoit qu'à lui plaire, mit un parti en campagne pour nous joindre devant que nous nous pussions rendre à l'armée de l'endroit où nous avions été trouver le Roi, mais ce parti en ayant rencontré un autre des troupes de Sa Majesté l'attaqua, parce qu'il se voyoit plus fort que lui. Il croyoit qu'après en avoir eu la victoire, il lui seroit facile de poser son embuscade & de nous surprendre sur nôtre passage: en effet il avoit déja beaucoup d'avantage sur ses ennemis, quand par malheur pour lui nous arrivâmes à la vûë du lieu où se rendoit le combat. Nous y courûmes aussi-tôt pour donner secours à ceux que nous voyons combattre pour Sa Majesté Britannique. Il nous fut facile de les reconnoître & de reconnoître les autres pareillement au differentes marques qu'ils avoient mis sur leur chapeau. Ainsi ayant pris ceux-ci par derriere nous les tuâmes tous à la reserve de cinq ou six qui se trouverent si-bien montez qu'il nous fut impossible jamais de les attraper. Ils se sauverent dans leur armée, où ayant conté à leur General comment sans nôtre arrivée, ils étoient sur le point de défaire plus de deux cent cinquante chevaux de l'armée du Roi, ils nous firent si noirs par là auprès de lui, qu'il résolut s'il nous pouvoit prendre de ne nous faire aucun quartier.

Ce qui l'animoit encore d'avantage contre nous c'est qu'il se voyoit à la veille d'une bataille, & que venant de perdre trois cent chevaux comme il y en avoit bien autant à l'égard de ceux que nous venions de passer au fil de l'épée, ils lui pouvoient faire faute dans une occasion comme celle là. Nous apprîmes dès le lendemain par le Prince Robert, à qui ses espions l'avoient rapporté, que cette rencontre le mettoit non-seulement en grande colere; mais encore que pour s'en venger il avoit consigné à l'ordre, que le jour de la bataille on eut à ne nous donner aucun quartier. Il commanda même deux escadrons qui étoient les troupes de son armée en qui il avoit le plus de confiance, de s'attacher à nous particuliérement, sans se mettre en peine des autres. Il leur dit que nous voudrions faire apparement les avanturiers, & que comme nous nous mettrions à la tête de tout en guise d'enfans perdus, il leur seroit aisé non-seulement de nous reconnoître, mais encore de venir à bout de leur dessein.

Toutes ces circonstances étant venuës à la connoissance du Prince Robert, il voulut nous persuader de nous mêler dans ses escadrons, trois ou quatre dans l'un, autant dans un autre, & ainsi du reste; Quelques-uns y toperent assez, mais un nommé Fondreville, Gentilhomme de Normandie très brave homme, & qui avoit fait plusieurs campagnes sous le Comte de Harcourt, nous ayant representé que nous ne pouvions accepter cette proposition sans nous deshonorer, ou tout du moins sans nous derober la gloire que nous pouvions acquerir dans cette journée, il fit revenir chacun à son sentiment. Nous priâmes donc le Prince Robert de nous laisser faire corps à part, & il ne fut pas trop fâché de nôtre priere, parce qu'il jugea qu'animez comme nous étions, à cause du procedé du Comte d'Essex, nous ne manquerions pas de donner bon exemple à ses troupes, pour peu qu'elles eussent de bonne volonté.

Le mépris que nous témoignions faire de nôtre seureté, parce que nous croyons qu'il y alloit de nôtre gloire, le toucha; ainsi ne voulant pas laisser perir de si braves gens sans nous donner tout le secours qu'il lui seroit possible, il commanda la compagnie de ses gardes, & celle du Prince son Frere pour nous soutenir. C'étoit bien les deux plus belles compagnies que j'eusse vûës jusques-là, & je ne saurois mieux les comparer, qu'à la maison du Roi sur le pied qu'on la mise, depuis que Sa Majesté la purgée des parties honteuses qui la deshonoroient avant la reforme qu'il en a faite. Car pour en dire la vérité il ne doit y avoir pour la garde d'un si grand Prince que des gens de qualité ou des gens de service, tels qu'il y en a presentement. Ce n'étoit pas à des fermiers, comme toutes les compagnies des Gardes du corps & celle des Gendarmes étoient remplies, à avoir entre leurs mains une personne aussi precieuse que celle de Sa Majesté, & bien que je sache que ce n'a peut-être pas été dans cette vûë que cette reforme a été faite, comme je le dirai tantôt, la chose n'en a pas été moins utile. Ce n'est pas là la premiere fois qu'il est arrivé un bien, quoi que l'on eut peut-être une autre vûë: qu'importe quelle qu'elle soit, pourvû que le Prince & l'Etat y trouvent leur compte.