Mais pour en revenir à mon sujet, le combat étant ainsi resolu de la part du Roi, & le Comte d'Essex ne le fuyant pas, parce qu'il se croyoit non-seulement aussi fort que lui, mais qu'il vouloit encore obliger le Parlement, qui parloit de le destituer de son emploi à cause de quelques fautes, qu'il y avoit faites, à le lui continuer, les deux armées s'approcherent l'une de l'autre. Au reste n'y ayant plus qu'un ruisseau qui les séparât, nous demandâmes au Prince Robert de nous laisser prendre la tête de tout, comme le Comte d'Essex s'y étoit bien attendu; mais les Anglois qui font peu d'état de toutes les autres nations en comparaison de la leur, n'ayant garde de souffrir qu'il nous accordât nôtre demande, ce Prince nous fit entendre qu'il l'eut bien voulu, mais qu'il ne lui étoit pas permis de le faire; que tout ce qu'il pouvoit pour nôtre service, si nous étions d'humeur à l'accepter, étoit de nous mêler dans les escadrons qui marcheroient les premiers aux ennemis, que nous eussions à voir si nous voulions nous contenter de ces offres, parce que sans cela tout ce qu'il pouvoit faire étoit de nous placer sur les ailes. Fondreville qui nous avoit déja empêché de recevoir une pareille proposition, nous en empêcha encore; ainsi nous étant mis où il vouloit, le combat se donna, & fut allez opiniatré d'abord, mais les Parlementaires ayant bientôt lâché le pied, la victoire fut si-bien à nous que si le Roi eut voulu faire marcher son armée du côté de Londres, il y a grande apparence que cette Ville se fut soumise à toutes les conditions qu'il lui eut plû d'imposer. Fondreville prit la liberté de lui en témoigner sa pensée, après que Sa Majesté fut venuë joindre le Prince Robert, mais comme elle étoit toûjours remplie non-seulement de timidité, mais encore infatuée de la pensée qu'il ne faloit pas pretendre ramener les Anglois comme on faisoit les autres nations, il fut si facile que d'écouter quelques propositions que le Parlement lui fit faire, à dessein seulement de l'amuser.

Devant que la bataille se donnât, comme nous avions reçû avis du Comte de Harcourt de nous donner bien de garde de le venir retrouver à Londres, parce que le Parlement sans aucune consideration pour lui auroit bien la mine de nous y faire arrêter, nous obtinmes adroitement du Comte d'Essex des Passeports pour nous en retourner dans nôtre païs. Il est vrai que Sa Majesté Britannique s'y employa elle-même. Elle les lui demanda sous le nom de quelques Anglois qui vouloient aller voyager en France avec un gros train, & nous fit passer pour leurs Domestiques. Je ne sais si le Parlement ne fit point semblant de s'aveugler lui-même, de peur de se faire une affaire avec nôtre Roi en nous faisant arrêter; quoi qu'il en soit m'en étant revenu en France sans qu'il m'arrivât aucun accident, non plus qu'à sept ou huit autres François qui passerent la mer avec moi en la compagnie du fils de Milord Pembroc, je fus retrouver mes amis qui me témoignerent que je leur ferois plaisir de leur raconter tout ce que j'avois vû en ce païs-là. Mon Capitaine fut épris aussi du même desir, & trouvant que le compte que je lui en avois rendu étoit assez bien circonstancié, il me mena le lendemain chez la Reine d'Angleterre pour lui conter moi-même tout ce que je lui avoit conté.

Cette Princesse s'étoit réfugiée en France pour éviter les tristes effets qu'elle apprehendoit de la haine des Anglois, qui lui vouloient du mal encore bien autrement qu'au Roi son mari. Ils l'accusoient d'être cause toute seule des nouveautez qu'il avoit voulu introduire dans son Royaume, & sur cette prévention, ils avoient osé lui demander, en lui faisant quelques propositions, de la chasser d'auprès de lui. Sa Majesté Britannique n'en avoit voulu rien faire, comme de raison: mais enfin se voyant dans la suite engagé dans une guerre civile dont il n'étoit pas trop assuré du succès, il avoit jugé à propos de lui faire passer la mer, plûtôt pour mettre sa personne en seureté que pour condescendre à une demande aussi insolente que celle-là. Cette Princesse me reçût fort bien, & me demandant si j'avois vû le Roi son mari, & les Princes ses enfans, elle m'interogea ensuite sur ce que je pensois de ce païs-là. Après que j'eus satisfait à la demande. Je lui répondis sans hesiter, quoi qu'il y eut deux ou trois Anglois avec elle, & même quatre ou cinq Angloises dont la beauté meritoit que j'eusse plus de complaisance, que je trouvois l'Angleterre le plus beau païs du monde, mais habité par de si méchantes gens que je prefererois toûjours toute autre demeure à celle-là, quand même on ne m'en voudroit donner une que parmi les ours; qu'en effet il faloit que ces Peuples fussent encore plus feroces que les bêtes pour faire la guerre à leur Roi, & pour lui avoir demandé de chasser d'auprès de lui une Princesse qui devoit faire leurs delices, pour peu qu'ils eussent de connoissance & de jugement.

Si mon discours fut agréable à cette Princesse qui le prit pour une civilité qu'elle devoit attendre d'un galant homme, il ne le fut guéres à un de ces Anglois, & même peut-être à tous ceux de cette nation qui étoient-là; Quoi qu'il en soit celui-ci qui se nommoit Cox s'en trouvant tout scandalisé, m'envoya dès le lendemain matin un autre Anglois qui me dit de sa part que j'avois tenu des propos si insolents de sa nation, qu'il vouloit me voir l'épée à la main. Je lui eusse répondu volontiers, insolent vous même, puis qu'on ne s'étoit jamais servi d'un pareil mot, en parlant à personne, à moins que ce ne fut parmi les harangeres, ou parmi quelques personnes semblables à celles-là; mais comme il ne parloit pas trop bon François, & qu'il pouvoit l'avoir fait aussi-bien faute d'entendre la veritable signification de ce mot, que dans le dessein de m'offenser, je crûs que j'avois déja assez d'une querelle sur les bras sans m'en attirer encore une seconde. C'est ce qui ne me pouvoit manquer, si je lui faisois connoître qu'on ne me parloit pas de la sorte impunément. Le rendez-vous qu'il me donna fut derriere les Chartreux, où le Plessis Chivrai avoit été tué il n'y avoit que peu de jours, en se battant en duel contre le Marquis de Coeuvres fils aîné du Marêchal d'Estrées. Je lui demandai une heure de tems pour aller chercher un de mes amis pour se battre contre lui, parce qu'il lui devoit servir de second, & comme je sortois de chez moi je trouvai un autre Anglois qui me rendit un billet, où il y avoit un compliment bien different de celui que l'autre m'avoit fait. Voici ce que contenoit ce billet.

J'étois chez la Reine lors que vous avez dit des choses si desobligeantes de ma Nation que je ne doit jamais vous les pardonner: aussi après avoir bien revé comment j'en tirerai vengeance je n'ai point trouvé de meilleur moyen d'en venir à bout, que de vous prier de vous donner la peine de venir chez moi. Celui qui vous rendra la presente vous dira où vous me trouverez, nous verrons là si vous aimeriez mieux, comme vous dites, demeurer avec des ours que de vivre avec des personnes de mon pais.

Jamais homme ne fut si étonné que je le fus à la vûë de ce billet. J'entendis bien ce qu'il vouloit dire, & comme il y avoit plusieurs Angloises lors que j'avois tenu le discours que celle-ci me reprochoit, je fus en peine de deviner de laquelle me pouvoit venir ce message. Cependant comme elles m'avoient paru belles toutes tant qu'elles étoient, je crus que je ne pouvois toûjours tomber que de bout. J'eus donc grand soin de m'informer, où je trouverois celle qui me défioit ainsi au combat, & l'homme qu'elle m'avoit envoyé m'ayant répondu que ce seroit dans l'Hôtel même ou étoit logée la Reine d'Angleterre il ajouta que je n'aurois qu'à demander, Miledi..... & qu'on me feroit parler à elle.

Si j'eusse pû me dispenser honnêtement du combat que j'avois à faire avec l'Anglois je l'eusse fait de bon coeur, maintenant que j'avois une autre affaire sur les bras qui me touchoit de plus près, mais ne le pouvant faire sans y intéresser ma réputation, je m'en fus à l'Hôtel des Mousquetaires pour prendre avec moi celui des trois freres, que je trouverois le premier sous ma main. Je ne trouvai qu'Aramis qui avoit pris medecine, il n'y avoit qu'une heure ou deux, parce qu'il avoit eu quelques accès de fiévre quelques jours auparavant. Athos & Porthos étoient sortis, & lui demandant où ils pouvoient être, à cause que je ne le croyois pas en état de me pouvoir servir, il me répondit qu'il lui étoit impossible de m'en rien apprendre, parce qu'ils ne lui avoient point dit où ils alloient. Cela m'embarassa, dans la crainte que j'eus que tous ceux que j'irois chercher pareillement ne fussent pas aussi chez eux. Aramis s'en aperçût, & devinant tout aussi-tôt ce que je voulois à ses frères, il me dit en prenant son haut de-chausse & en se jettant hors du lit, que pour une medecine de plus ou de moins dans le ventre, il ne laisseroit pas de suppléer à leur défaut. Il ajouta à cela quelques paroles qu'on eut prises pour pure gasconnade, si ce n'est qu'il n'y en avoit jamais à son fait. Il me dit que le plaisir de me servir lui feroit plus de bien que la medecine qu'il avoit pris, & que je n'avois seulement qu'a lui dire où il faloit aller.

Il s'habilloit toûjours en me disant cela, & le trouvant de si bonne volonté, je crus que je ne devois point faire de finesse avec lui. Je lui avouai ingenuement ce qui m'avoit amené là, en même-tems que je m'excusai de recevoir ses offres par l'état où je le trouvois. Je lui dis que si je le prenois au mot, je ne doutois point que cela ne lui fit plaisir, parce que je le connoissois extrémement genereux, mais que sachant aussi le préjudice que cela feroit à sa santé, si je lui faisois prendre l'air, je ne pouvois souffrir qu'il s'exposât comme il vouloit à ce danger. Il ne fit nul cas de mon objection, & ayant achevé de s'habiller, quoi que je m'y opposasse toûjours, nous nous en fumes de compagnie où l'Anglois m'avoit donné rendez-vous. Il n'y étoit pas encore arrivé avec son ami, ce qui me fit de la peine, parce que tout le tems que je passois presentement, sans aller voir celle qui me provoquoit à un autre combat, me sembloit autant de tems perdu pour moi. Les deux Anglois se firent bien encore attendre une demie heure, ce qui fut cause que nous ne savions presque que dire Aramis & moi, mais enfin ayant paru le long des Murs du Luxembourg qui sont hors de la Ville, nous nous en fumes à eux mon ami & moi, tant j'avois d'impatience de terminer nôtre querelle. Aramis sentit quelques tranchées en y allant, & me dit qu'il eut bien voulu s'arrêter s'il eut pû le faire avec honneur, mais que se trouvant presentement en presence de ceux à qui nous devions avoir affaire, il avoit peur qu'ils n'interpretassent en mal une nécessité dont ils ne connoîtroient pas la cause. Je lui répondis qu'il se faisoit là un scrupule bien mal à propos, & qu'il avoit une pensée que nul autre que lui n'auroit jamais, que tous ceux qui le connoissoient savoient qu'il étoit un si brave homme qu'ils ne l'accuseroient jamais de foiblesse; que j'étois d'ailleurs pour rendre compte de l'état où je l'avois trouvé, quand il avoit voulu à toute force s'en venir avec moi, ce qui le justifieroit entierement, quand même on seroit capable de concevoir quelque chose à son desavantage, de ce que la necessité lui imposoit.

Il ne m'en voulut jamais croire, & m'ayant repliqué pour toute raison que ces Anglois ne le connoissoient pas, & que c'étoit à eux qu'il craignoit de ne pas donner bonne opinion de son courage, s'il faisoit ce que je lui conseillois, nous marchâmes toûjours, & arrivâmes ainsi en presence les uns des autres. Nous nous visitâmes tous quatre pour voir s'il n'y auroit point de supercherie à nôtre fait. Car il étoit arrivé, avant que l'on prit cette precaution, que quelques faux braves s'étoient armez des cottes de maille, & qu'ils s'étoient précepitez ensuite sur leurs ennemis, parce qu'ils savoient bien que leur épée ne leur pouvoit faire de mal; quoi qu'il en soit pas un de nous n'étant capable de faire une action comme celle-là, nous ne trouvâmes rien qui ne fut dans les formes. Cependant dans le tems que cela se faisoit, & que celui qui se devoit battre contre Aramis le tâtoit de tous côtez, ses tranchées le presserent tellement qu'il ne fut pas maître de faire tout ce qu'il eut bien voulu; l'effort qu'il faisoit pour se retenir le faisant changer de visage l'Anglois qui étoit fort vain, comme le sont presque tous ceux de sa Nation, soupçonna aussi-tôt qu'il avoit peur, mais il n'en douta plus du tout lors qu'à ce que ses yeux lui en disoient, il se répandit en même-tems une mauvaise odeur qui l'obligea de se boucher le nez. Cependant comme il étoit fort insultant, ce que j'avois assez reconnu à la parole qu'il m'avoit dite, lors qu'il étoit venu chez moi, il dit en même-tems à Aramis qu'il trembloit de bonne heure, & que si pour le tâter seulement de la main, il lui arrivoit ce que l'on sentoit presentement, qu'est-ce que ce seroit lors qu'il le tâteroit avec son épée.

Aramis qui étoit toûjours de moment à autre pressé de plus en plus de ses tranchées, & qui avoit à souffrir d'avantage des peines qu'elles lui faisoient, qu'il n'aprehendoit son épée, prit le parti alors de lâcher la gourmette à son ventre, pour n'en être plus tant incommodé, l'Anglois qui avoit bon nez se recula bien vite de peur d'en être empoisonné, mais quoi que tout son soin fut alors de se le bien boucher avec la main, il fut obligé dans ce moment de quitter cette precaution pour en prendre une autre: Aramis s'en vint à lui l'épée à la main sans le marchander & l'Anglois craignant qu'il n'en fut de lui, comme d'un Marêchal de France que l'on disoit n'aller jamais au combat qu'il ne lui prit la même incommodité, & qui cependant se faisoit craindre plus que nul autre de tous ceux qui avoient affaire à lui, il quitta le soin qui avoit pour en prendre un autre qu'il crût plus necessaire; il songea à se deffendre, mais il le fit si mal qu'à peine Aramis le peut-il joindre, tant il savoit bien lacher le pied. Aramis lui demanda alors par forme de ressentiment qui avoit plus de peur des deux, & si c'étoit-là ce qu'il lui avoit voulu faire accroire, quand il lui avoit dit qu'il le feroit bien trembler autrement qu'il ne faisoit, quand il viendroit à le tâter avec la pointe de son épée. Aramis en disant cela le suivoit toûjours de fort près, & lui donna enfin un bon coup d'épée sans que la precaution qu'il avoit de bien reculer l'en pût garentir. Pour ce qui est de son Camarade il faisoit mieux son devoir avec moi, & se battoit du moins de pied ferme, s'il ne se battoit pas plus heureusement. Je lui avois déja donné deux coups d'épée, un dans le bras l'autre dans la cuisse, & lui ayant fait en même-tems une passe au colet je lui mis la pointe dans le ventre, & l'obligeai de me demander la vie. Il ne s'en fit pas trop presser, tant il avoit de peur que je ne le tuasse. Il me rendit son épée, & le combat qui se faisoit entre nous deux ayant fini par-là, je m'en courus en même-tems à mon ami pour lui aider s'il avoit besoin de mon secours; mais il n'en n'étoit pas necessaire, & il eut bientôt fait la même chose que je venois de faire, si celui contre qui il se battoit eut voulu ne pas reculer si fort devant lui. Cependant quand celui-ci vit que je m'avancois encore pour le combattre, suivant l'usage ordinaire des duels, & qu'au lieu d'un homme à qui il avoit affaire presentement & qui n'étoit encore que trop pour lui, il alloit maintenant en avoir deux sur les bras, il n'attendit pas que je le joignisse pour faire ce que son camarade avoit fait. Il rendit son épée à Aramis & lui demanda pardon de ce qu'il lui avoit pû dire de desobligeant. Aramis le lui pardonna volontiers, & les deux Anglois s'en étant allez en même-tems sans nous redemander leurs armes que nous avions envie de leur rendre, Aramis entra dans une Maison au Fauxbourg St. Jaques, ou pendant qu'il se fit allumer du feu pour changer de linge, il me pria de lui aller acheter une chemise & un calleçon. Je pris l'un & l'autre chez la premiere lingere tels que je les pûs trouver, & l'ayant remené ensuite chez lui, je le quittai tout aussi-tôt pour aller voir ma Miledi.