Je demandai aux gardes qui étoient à la porte de la Reine d'Angleterre ou étoit son appartement. Il y en eut un qui m'enseigna par où je devois monter pour y aller, mais i me dit en même-tems qu'il ne croyoit pas que je lui pusse parler presentement, parce qu'elle alloit monter en Carosse pour aller voir son frere, qui venoit d'être blessé. Cette parole me fit soupçonner à l'heure même qu'il falloit que ce fut l'un des deux contre qui nous avions eu affaire, Aramis & moi. Comme ce garde étoit François & qu'il me paroissoit assez honnête par me dire tout ce qu'il en sauroit, je lui demandai comme feignant d'y prendre grande part, où ce malheur lui étoit arrivé. Il me répondit que ç'avoit été derriere les Chartreux ayant voulu servir de second à un de ses amis qui l'en avoit prié, qu'on en avoit déja parlé à la Reine d'Angleterre, afin qu'elle prit ses mesures à la Cour pour faire punir celui qui l'avoit mis en cet état.
Je n'en voulus pas savoir d'avantage pour me retirer. Je crûs que je ne devois pas me presenter devant ma Miledi, après être cause, comme je l'étois, du malheur de son frere, & que quelque bonté qu'elle eut pour moï, il faloit lui donner le tems du moins de voir ce qui arriveroit de sa blessure. Ainsi je dis au garde que puis qu'elle étoit maintenant si embarrassée j'attendrois un autre fois à la venir voir. Je m'en allai cependant bien chagrin de ce contre-tems, craignant qu'il ne me fit manquer une fortune dont je m'étois fait un grand plaisir, sans savoir néanmoins ce que c'étoit. Le garde me répondit que je ne faisois pas trop mal de prendre ce parti-là, parce que comme elle aimoit fort son frere, elle ne seroit guéres en état de me parler. Je m'en retournai chez moi plus fâché de ce que ce combat là touchoit de si près, que de l'intérêt que le garde m'avoit dit qu'y prenoit la Reine d'Angleterre. Je savois qu'elle ne pouvoit parler contre moi ni contre Aramis, qu'elle ne parlât en même-tems contre les deux Anglois. Ainsi dormant en grand repos de ce côté-là, je n'eus point d'autre inquiétude que celle qui me venoit de l'autre côté.
Trois jours se passerent ainsi sans que j'entendisse parler de ma Miledi, qui avoit toûjours été occupée de son frere dont la blessure avoit paru d'abord beaucoup plus dangereuse qu'elle n'étoit. Mais enfin en étant desabusée heureusement au bout de ce tems-là, j'en reçûs au quatriéme jour une seconde Lettre qui étoit conçûë en ces termes.
Je vois bien qu'au lieu de reconnoître la faute que vous avez faite & de m'en venir demander pardon, vous voulez outrer la matiere en gardant encore une épée dont vous ou vôtre second ne vous seriez pas emparez, aussi facilement que vous avez fait; si au lieu d'avoir affaire à Cox & à mon frere, vous eussiez eu affaire à moi. Renvoyez moi leurs armes, ou plutôt apportez-les moi vous même, sans craindre que je m'en veuille servir contre vous. J'en ai bien de plus dangereuses que celles-là, & qui sont d'une telle nature qu'au lieu de m'en vouloir du mal, quand je daigne les employer à l'égard de quelqu'un, l'on m'en a obligation.
Ce billet me charma comme avoit fait l'autre, & m'estimant déja le plus heureux de tous les hommes, d'avoir fait cette Conquête, je fus trouver Aramis pour le prier de me donner l'épée dont il étoit en possession. Je lui dis que ceux contre qui nous nous étions battus me les avoient fait redemander, par une personne à qui je ne pouvois rien refuser. Il ne s'enquit point qui c'étoit, & je ne le lui eusse pas dit aussi-bien, parce que je me faisois une affaire très serieuse de celle-là. Il me rendit cette épée, & les ayant mises toutes deux sous un manteau dont je me munis tout exprès, je m'en fus de ce pas chez Miledi..... Je me jettai à ses pieds en arrivant, & les lui ayant remises entre les mains, je lui dis que quand elle m'en perceroit elle-même, elle ne feroit que son devoir, puis que j'avois été si malheureux que de lui deplaire; que cependant si elle reservoit à prendre sa vengeance par les autres armes dont elle m'avois menacé, j'avoüois que je ne pouvois mourir d'une plus belle mort. Je disois la verité, ou du moins je la croyois dire en lui parlant de la sorte. Il n'y avoit jamais eu de plus belle personne que celle-là, & quoi qu'il y ait bien du tems que ce que je dis ici m'arriva, j'avouë que je n'y saurois encore penser sans sentir rouvrir mes blessures. D'ailleurs elle n'avoit pas moins d'esprit que de beauté, ce qui fait que les engagemens où l'on entre avec de telles personnes, sont tout autrement de durée que ceux où l'on entre avec les autres.
Mon Angloise me répondit que j'en serois quitte à trop bon marché, si elle faisoit ce que je lui demandois; que ce n'étoit pas avec une épée qu'elle pretendoit m'attaquer; mais avec des armes qui me feroient connoître bientôt ce qu'elle savoit faire. Je lui répondis, voyant qu'elle en parloit si ouvertement, que je n'en étois point en doute, & que sans attendre plus long-tems j'éprouvois déja assez bien le pouvoir que ses yeux avoient sur moi sans en vouloir d'autre experience que celle-là. Elle me repliqua que je n'avois que faire d'en rire, parce que si j'en riois presentement je n'en rierois peut-être pas toûjours. Son enjoüement me plut, & en étant devenu amoureux dès cette premiere visite, je le devins toûjours si fort de plus en plus, que je ne pouvois avoir de contentement que lors que je me trouvois auprès d'elle. Je fis plus d'un jaloux, parce qu'elle témoignoit avoir de la bonté pour moi. Je me laissai encore enflammer d'avantage par-là, & comme c'étoit une fille de qualité & qui me paroissoit avoir tout le mérite qu'une personne sauroit jamais avoir, je ne pûs m'empêcher de lui dire dans l'excès de ma passion, que quoi que je me tinsse très-heureux de lui avoir donné mon coeur, comme je ne pouvois jamais esperer de l'être parfaitement que je ne possedasse le sien, j'allois faire plûtôt l'impossible que de n'en pas venir à bout. Elle me demanda, comme en se moquant de moi, comment je pretendois m'y prendre pour y réüssir. Je lui répondis que ce seroit en tâchant de faire fortune à la guerre, afin de me mettre dans un état à lui pouvoir offrir de l'épouser; que bien que je cherchasse à être heureux en la possedant, je ne pretendois pas acheter mon bonheur aux dépens du sien, que j'aimois mieux ne lui être rien jamais, que de parvenir à mes desseins sans la mettre à son aise, que j'avois l'honneur d'être Gentilhomme, & même d'assez bonne Maison; qu'ainsi comme il ne me manquoit que du bien pour être comme les autres, j'allois travailler de toutes mes forces à en acquerir.
Jusques-là cette fille m'avoit toûjours fait la meilleure mine du monde, & tout autre eut crû aussi-bien que moi, principalement après m'avoir prévenu par deux de ses lettres, qu'il n'eut pas pû être mal dans son esprit, mais je ne lui eus pas plûtôt tenu ce discours que je lui vis changer tout d'un coup de visage. Elle me demanda, avec un air aussi capable de me glacer qu'elle l'avoit été auparavant de me rendre tout de flamme, si je savois bien qui elle étoit pour lui oser parler de la sorte, que si je ne le savois pas elle étoit bien aise de me l'apprendre, qu'elle étoit fille d'un Païr d'Angleterre, & qu'une personne de sa qualité n'étoit pas pour un petit Gentilhomme de Bearn; d'ailleurs qu'elle ne feindroit point de me dire que j'étois d'une nation qui lui étoit si odieuse, que quand même je serois ce que je pretendois devenir, elle ne voudroit pas seulement me regarder, qu'ainsi si elle m'avoit témoigné le contraire, jusques-là, ce n'avoit été que pour me mieux marquer la haine qu'elle avoit pour les François, & pour se venger plus assurément du mépris que j'avois osé faire de sa nation devant la Reine d'Angleterre.
J'avouë que je fus si surpris quand je l'entendis parler de la sorte, que peu s'en fallut que je ne crusse réver. Je lui demandai si ce n'étoit point pour m'éprouver qu'elle disoit tout cela, & lui voulant témoigner qu'en l'état où elle m'avoit mis, il lui étoit inutile, puisqu'elle me possedoit si absolument, & que j'étois bien plus à elle qu'à moi même, elle me répondit avec une barbarie sans exemple, qu'elle s'en réjouïssoit, parce que j'en aurois d'autant plus à souffrir que je serois plus engagé. Je laisse à penser ce qu'une recidive comme celle-là fit d'effet sur moi. Je me jettai à ses pieds pour la prier de ne me pas desesperer, comme elle faisoit, mais joignant le mépris à des parolles aussi cruelles que celle dont elle s'étoit servie, elle me dit qu'un autre à sa place me deffendroit peut-être de la revenir voir, mais que pour elle, elle seroit bien aise que j'y revinsse, afin d'avoir plus d'occasion de se moquer de moi. S'il y eut eu quelque chose capable de me guerir, il ne m'eut fallu sans doute que ces parolles, qui devoient produire non seulement cet effet, mais encore me la faire haïr tout autant que je la pouvois aimer; cependant je l'aimois de bonne foi, & comme l'on ne passe pas si aisément que l'on pense n'y de l'amour à la haine, ni de l'amour à l'indifference, je m'en allai dans un desespoir plus aisé à s'imaginer qu'à décrire. Je ne fus pas plûtôt au logis que je mis la main à la plume. J'écrivis mille choses que je rayai les unes après les autres, parceque je ne les trouvois pas à mon gré. Enfin après avoir fait ce manége je ne sais combien de fois, je me tins aux paroles que voici, par où il me sembloit que j'exprimois mieux ma pensée que par tout le reste.
Il y a plus d'inhumanité à ce que vous faites que si vous me donniez mille coups de poignard l'un après l'autre; vous aviez raison de me menacer que vous vous vengeriez plainement de ce que j'avois dit sans y penser. Vous ne pouviez mieux vous y prendre pour en venir à bout. C'est en cela seulement que je reconnois vôtre bonne foi. Ce qui me desespere c'est que je ne saurois encore vous haïr, bien que vôtre procedé vous dût rendre encore plus haissable à mes yeux que vous ne paroissez aimable aux yeux des autres.
J'envoyai cette lettre à Miledi par un valet que j'entretenois depuis quelque tems aux dépends de mon jeu. Il la trouva dans sa chambre qu'elle n'avoit avec elle qu'une femme de chambre qui avoit grande part à sa confidence. Elle dit à ce garçon qu'elle m'alloit faire réponse; mais voici toute la réponse qu'elle me fit. Elle envoya chercher les filles de la Reine sa maitresse, & leur ayant montré ma lettre, & s'en étant moquée avec elles, vous direz à vôtre maître, dit-elle à ce valet le cas que je fais de ce qu'il m'écrit, vous en avez été temoin vous même, & je ne doute point que sur un si bon témoignage il n'ait tout le lieu possible d'en être content.