Ce fut un surcroit desespoir pour moi que cette réponse. Je me fis conter par trois ou quatre fois par mon valet ce qu'il avoit vû; quoique je n'y dusse pas prendre grand plaisir. Je fis tout ce que je pus pour m'exciter non seulement à la quitter, mais encore à en prendre vengeance. Je trouvois qu'il y avoit de la justice, & que ce qu'elle me faisoit ne pouvant passer que pour un guet à pan, je ne pourois être blâmé de personne de tout ce que je pourois faire contr'elle; mais ces pensées qu'exite d'abord un grand ressentiment, ne pouvant pas subsister long-tems dans une ame touchée comme étoit la mienne elle firent bientôt place à d'autres qui avoient plus de rapport à l'amour dont je me sentois possedé. Je continuai malgré tous les mépris de lui faire ma cour, & elle eut encore la cruauté de le souffrir, parce qu'elle jugea bien que plus je la verrois plus je deviendrois miserable. Je le devins si fort effectivement que tout ce que je pourois dire ici pour l'exprimer n'en approcheroit en aucune façon. Elle prit grand plaisir à me voir en cet état, & me demandant de tems en tems si je croiois toûjours qu'il vallut mieux faire sa demeure avec les ours qu'avec des personnes de sa nation, elle me fit voir par-là que si sa figure étoit bien éloignée de celle de ces bêtes, elle avoit un coeur qui ne leur ressembloit pas trop mal.
Pendant que son procedé étoit ainsi si terrible envers moi, le hazard me procura une chose qui me fit croire que je la pourois faire revenir de son aversion. Son frere qui étoit gueri, il y avoit déja long-tems, de sa blessure, & qui étoit extrémement débauché, étant venu voir des filles de joye qui logeoient assez prés de ma maison, il lui arriva ce qui arrive assez souvent à des gens qui se mettent sur le pied de faire la vie qu'il faisoit. Il y fut insulté par des bretteurs, qui ayant envie de lui prendre ce qu'il avoit lui firent une querelle d'allemand. Il y en eut un qui lui dit qu'il étoit bien hardi de venir voir sa femme & qui mit l'épée à la main contre lui, sans autre compliment. Les camarades de ce breteur dégainerent aussi en même tems en sa faveur, & tout ce que put faire l'Anglois dans une surprise comme la sienne, fut de se jetter dans un cabinet dont il eut le tems de tirer la porte sur lui. Il y avoit par bonheur un anneau en dedans avec un crochet, & s'en étant servi pour se faire un rempart de cette porte, en attendant qu'il lui put venir du secours, il se mit à en implorer par une fenêtre de ce cabinet, qui repondoit sur la rûë.
Je passois heureusement pour lui avec trois ou quatre Gentilshommes Gascons, à qui j'avois donné à déjeuner devant la porte de ce logis. Comme je savois que c'étoit un mauvais lieu, je leur dis en même tems que c'étoit peut-être quelqu'un de nos amis qui étoit dans l'embarras: que s'ils m'en vouloient croire nous y entrerions & tâcherions de l'en tirer. Ils toperent à cette proposition d'abord qu'ils m'eurent entendu parler, & étant tous montez en haut, nous commençames à faire à la porte de la chambre où étoient ces breteurs, ce qu'ils tâchoient de faire à celle du cabinet où étoit l'anglois. Ils s'efforçoient de l'enfoncer & n'eussent guerres tardé à en venir à bout; mais la diversion que nous faisions en sa faveur, lui donnant du relâche, ces assassins, ou ces voleurs, ou peut-être l'un & l'autre, puisque de tels gens étoient capables de tout, accoururent de nôtre côté pour s'enfuir s'ils pouvoient devant que la justice mit la main sur eux. Ainsi ouvrant eux mêmes la porte contre laquelle nous avions déja donné plusieurs coups inutiles; ils ne virent pas plûtôt à nôtre mine que nous n'étions pas des archers, qu'ils nous dirent qu'ils ne pretendoient pas se deffendre contre nous, comme ils eussent pû faire contre un Commissaire, qu'ils nous croyoient assez raisonnables pour vouloir écouter leur raisons, & qu'ils nous prioient de ne nous y pas rendre inexorables.
Nous le voulumes bien, nous ayant deduit ce que je viens de dire, savoir qu'il y en avoit un d'eux qui étoit mari d'une femme que nous voyons devant nos yeux, & qui ne pouvant souffrir qu'un anglois la vint voir, l'avoit poursuivi jusques dans le cabinet, ils conclurent qu'ils ne croioient pas que nous fussions personnes à approuver qu'un étranger vint faire une pareille insulte à un François, jusques dans sa maison. J'avois tant de lieu de haïr les Anglois de la maniere que j'étois traité de Miledi... que j'avoué que je ne fus plus si en colere que je l'étois auparavant contre ces miserables. Nous leur fîmes graces en faveur de leur harangue. Cependant comme nous avions tous trop d'humanité pour permettre qu'ils maltraitassent cet étranger nous le tirâmes de son cabinet, dont il eut bien de la peine à nous ouvrir la porte, tant il étoit saisi de frayeur. Mais enfin s'étant laissé persuader aux assurances que nous lui donnions qu'après être venus à son secours, nous n'étions pas gens à laisser nôtre ouvrage imparfait, il sortit à la fin de sa niche. Il fut bien surpris & bien joyeux tout ensemble, quand il me reconnut, car comme il savoit que j'étois amoureux de sa soeur, & que même il étoit de moitié avec elle de toutes les cruautez qu'elle me faisoit, il jugea tout aussi-tôt qu'à moins que je n'eusse bien changé de sentiment à son égard, je prendrois son parti avec la même chaleur que je pourois faire le mien propre.
Je lui en donnai parolle effectivement, d'abord que j'eus jetté les yeux sur lui, & que je l'eus reconnu. Je lui dis aussi-tôt, en lui presentant la main en signe d'amitié, quoi Milord vous qui avez de si belle poullettes chez vous, venez vous donc faire l'amour à de vieilles bêtes épaulées pareilles à celles que je vois ici. Car j'en voiois deux devant moi qui n'étoient ni belles ni jeunes; & qui même quand elles eussent eu ces deux qualitez n'en eussent été guerres plus considerables dans mon esprit au villain metier qu'elles faisoient. J'avois raison de faire ce reproche au Milord, parce qu'effectivement la Reine d'Angleterre avoit auprès d'elle cinq ou six filles d'honneur, qui quoi qu'elles ne me parussent pas si belles que Miledi... l'eussent peut-être paru tout autant aux yeux d'un autre qui n'eut pas été si fort prévenu en sa faveur. Il me répondit que c'étoit une folie qui étoit pardonnable aux gens de son âge, & dans laquelle il ne retomberoit plus, après ce qui venoit de lui arriver. Il s'approcha en même tems de mon oreille & me dit tout bas, M. d'Artagnan, vous venez de me rendre presentement un service qui ne mourra jamais chez moi. Je veux que ma soeur change de conduite à vôtre égard, & si elle ne fait tout ce que je lui dirai je vous réponds que ce sera à moi qu'elle aura affaire.
Cette promesse me fut plus agréable mille fois que s'il m'eut donné cent mille écus; quoi que je me fusse bien accomodé d'un tel présent. Je l'embrassai à l'heure même, croyant que je lui témoignerois mieux ma réconnoissance par là que par tout ce que je lui pourois dire. Je lui demandai aussi en même tems à l'oreille s'il vouloit que nous jettassions les bretteurs par les fenêtres. Il me repondit qu'ils l'avoient assez insulté pour lui en faire naître le desir, mais que comme il avoit de secrettes raisons de cacher cette avanture, il renonçoit non seulement de tout son coeur à la démangeaison qu'il en pouvoit avoir; mais qu'il me prioit encore de n'en rien dire à personne. Les raisons secrettes dont il vouloit parler c'est qu'il étoit amoureux d'une femme de qualité de son Païs, & que si elle eut appris par hasard qu'il eut été ainsi d'humeur de hanter ces sortes de lieu, il n'eut plus eu que faire jamais d'esperer qu'elle le laissât approcher d'elle.
La paix fut faite avec ces bréteurs d'abord que le Milord m'eut parlé de la sorte, & n'aiant plus donc que faire avec eux nous emmenâmes le Milord mes amis & moi, sans nous informer de ce qui leur arriva avec un Commissaire qui entra dans cette maison que nous n'en étions encore qu'à quatre pas. Ce Commissaire envoya après nous pour nous prier d'aller déposer contr'eux, sachant que nous emmenions celui à qui ils avoient voulu faire insulte: nous n'en voulumes rien faire, & nous trouvâmes à propos de lui mander de faire ses affaires comme il pourroit, & que pour nous nous ne servirions jamais de témoins pour faire faire le procés à personne.
J'étois alors si rempli des esperances que le Milord m'avoit données, que mon plus grand desir n'étoit que de me trouver plus vieux que je n'étois de quelques heures, afin de voir si Miledi... ne seroit point un peu plus traitable. Mais j'avois tort d'en avoir tant d'empressement, puis que le tems ne me devoit rien apprendre de bon. Ce ne fut pas neanmoins la faute du Milord. Je sus de bonne part qu'il avoit fait tout son possible auprès de sa soeur pour que j'en receusse un autre traitement. Il lui demandai même, voyant qu'elle ne pouvoit se resoudre à me rendre justice, de feindre du moins qu'elle n'avoit pas tant d'aversion pour moi; mais quoi qu'il lui put dire, & qu'il lui avouât même l'obligation qu'il m'avoit, afin de l'y engager plûtôt, il lui fut impossible de gaigner ni l'un ni l'autre auprès elle. J'allois toûjours chez cette belle & aimable personne, &je n'y allois que trop pour mon repos, parce qu'elle avoit toûjours la cruauté de permettre que je la visse, afin de me faire payer plus cherement le plaisir qu'elle m'accordoit de la voir. Son frere n'avoit osé me dire les sentimens où il l'avoit trouvée, & m'avoit laissé à les déméler dans les visites que je lui rendrois. Je m'en fus donc chez elle le lendemain partagé entre l'esperance & la crainte; mais je n'y demeurai pas long-tems, elle ne me vit pas plûtôt qu'elle me demanda comment je prétendois qu'elle me traittât presentement, que j'avois joint à l'aversion qu'elle avoit déja pour moi, un outrage qu'elle ne me pardonneroit de sa vie, quand elle vivroit encore mille ans.
Je ne sus d'abord ce qu'elle vouloit me dire par là, d'autant plus qu'elle me parloit d'un air enjoué, & comme une personne qui eut eu plûtôt sujet de rire que de se fâcher comme elle prétendoit. Au reste cela m'eut rassuré contre ses parolles, quelque menaçantes qu'elles pussent être, si ce n'est qu'elle ne m'avoit jamais fait de mal autrement: Tout celui qu'elle m'avoit fait avoit toujours été comme si elle eut eu plûtôt dessein de railler que d'autre chose, & ce caractere étoit un caractere si nouveau pour moi, & même si nouveau à ce je crois pour tout le monde, qu'il n'y avoit pas moien de s'y accoutumer. Quoi qu'il en soit étant bien aise de savoir quel étoit ce nouvel outrage dont elle pretendoit m'accuser, elle me repondit avec le même enjouëment qu'elle m'avoit fait ce reproche, qu'il falloit que j'eusse l'esprit bien bouché, se je ne le reconnoissois pas de moi même; que je croiois peut-être lui avoir fait un grand plaisir en sauvant la vie à son frere, & que cependant je devois savoir que je l'avois plus mortiffiée par là que par tout ce que j'eusse pû faire d'ailleurs; si je contois pour rien de lui ôter cent mille livres de rente qui lui fussent revenuës sans moi, que c'étoit une action qu'elle n'oublieroit de sa vie, & qui étoit capable toute seule de produire en elle l'avertion du monde la plus effroyable, quand même il n'y eut pas eu déja des semences capables de germer en tems & lieu.
J'attribuai tout ce discours à la continuation de son caractere, dont elle ne se dementoit non plus en cette occasion qu'elle avoit fait dans toutes les autres, où j'avois eu quelque chose à démêler avec elle. Cependant j'en devois faire un autre jugement, si j'eusse eu connoissance, comme je l'eus depuis, de ce qui se passoit de secret dans son coeur. La verité est qu'elle étoit au desespoir de ce que je l'avois empêché de devenir heritiere; ainsi au lieu de prendre ses parolles en raillant, j'eusse bien mieux fait de les prendre au pied de la lettre, afin de me servir de tout pour me pouvoir guerir. Je ne sus presque que répondre à un discours comme le sien, parceque bien que je crusse le devoir faire sur le même ton qu'elle le prenoit, c'est à dire lui repondre en raillant tout de même comme elle me parloit, il eut fallu que j'eusse eu l'esprit plus libre que je ne l'avois pour prendre un parti comme celui là. Cependant si j'eus le malheur de ne pouvoir jamais addoucir son esprit, je fus regardé plus favorablement de sa femme de chambre, soit qu'elle eut pitié de m'en voir si maltraité, ou, comme il est plus vraisemblable, qu'elle eut plus de goût pour moi que n'en avoit sa maitresse. Comme cette femme de chambre étoit assez jolie, & qu'elle croyoit qu'à l'âge que j'étois je devois avoir assez bon appetit, elle me dit qu'elle mouroit d'envie que je voulusse me consoler avec elle des rigueurs de sa maitresse. Elle prit son tems un jour que celle-ci ni étoit pas & que j'étois allé pour la voir, pour me tenir ce discours. Elle debuta d'abord par medire, qu'elle étoit plus sensible que je ne croyois peut-être à mon malheur, qu'une marque de cela c'est qu'elle vouloit faire tout ce qu'elle pourroit pour me guerir, jusques là même qu'elle ne feindroit point d'être infidelle pour l'amour de moi à celle qui me rendoit ainsi si malheureux.