J'entendis bien ce que cela vouloit dire, & commençant à lui conter des douceurs, parceque je me doutois bien qu'il n'y avoit rien de plus capable de la faire parler, après lui avoir dit tout ce que je pus d'obligeant par rapport à elle, je lui parlai sur un autre ton de sa maitresse. Je lui dis que si elle me voioit encore la revenir voir après tout ce qu'elle m'avoit fait, il ne falloit pas 287 qu'elle crut que ce fut l'amour qui m'y obligeât, & que le dessein de trouver quelque occasion de m'en venger avoit plus de part à mes visites que tout le reste, que c'étoit elle que je voulois aimer doresenavant, & qu'il ne tiendroit pas à moi que je ne lui en donnasse toutes les marques qu'elle pouroit desirer. La jeunesse où j'étois qui me rendoit sensible à toutes les femmes, pour peu qu'elles en vallussent la peine, quoi que tout mon coeur fut reservé pour sa maîtresse, fit que je commençai dès ce moment à lui montrer que je disois vrai à son égard. Elle ne voulut pas m'en croire si-tôt, de peur d'avoir lieu de s'en repentir, elle fit la sage, quoi qu'elle ne le fut guéres. Cependant pour ne se pas montrer ingrate aux témoignages que je venois de lui donner de mon amour, elle me fit une confidence qui me surprit extrémement. J'étois bien éloigné aussi d'en avoir jamais rien deviné, quoi qu'elle ne me dit rien qui ne fut vrai, & que je n'experimentasse bientôt après d'une maniére à n'en pouvoir douter aucunement. Elle me dit que si sa maîtresse ne me rendoit pas justice, ce n'étoit pas pourtant tant par l'aversion qu'elle avoit pour les François, comme elle prenoit à tâche de me le persuader, que parce qu'elle avoit donné son coeur à un autre; qu'aussi bien loin de haïr nôtre Nation au point qu'elle en faisoit semblant, elle y avoit placé toutes ses affections, qu'elle étoit amoureuse éperduement du Marquis de Wardes, jeune Seigneur des mieux faits de la Cour, quelle étoit mêmes assez folle pour se mettre en tête, comme elle étoit d'aussi bonne Maison que lui, qu'il seroit encore trop heureux que de l'épouser; que cela auroit bien pû être à la verité, sans le secours que j'avois donné à son frere, parce que s'il eut été tué dans cette occasion, elle seroit devenuë une si grosse heritiere que c'eut été une grande fortune pour lui que d'en pouvoir faire sa femme.

Bien que ce discours eut dequoi m'affliger cruellement par la découverte que je faisois d'un rival, & encore d'un rival qui étoit extrêmement à craindre par son mérite; je ne laissai pas de lui faire une demande qui sentoit plus l'homme curieux que l'homme affligé. Je m'enquis d'elle si elle ne savoit point de quelle maniére elle avoit reçû la nouvelle du secours que j'avois donné à son frere, parce que quoi qu'elle m'en eut parlé, comme ce n'avoit été que par forme de raillerie, je ne pouvois croire que c'eut été de l'abondance du coeur qu'elle m'eut parlé. Elle me répondit que j'en croirois tout ce que bon me sembleroit, mais qu'à moins que de me vouloir tromper moi-même, je devois prendre au pied de la lettre tout ce que j'en avois entendu; qu'elle en avoit été touchée amerement, & que si elle eut pû me manger dans ce tems-là ou me dechirer avec les ongles, elle l'eut fait de tout son coeur; qu'elle le feroit bien encore presentement, si elle le pouvoit; qu'ainsi je devois être persuadée que quand bien même elle m'eut voulu autant de bien qu'elle me vouloit de mal lorsque cela étoit arrivé, cela étoit plus que suffisant pour ne me le pardonner de sa vie, que lorsqu'elle m'en avoit parlé comme elle avoit fait, je devois savoir qu'elle ne le faisoit que par adresse, & aun que je ne réconnusse pas ni moi ni personne ses veritables sentimens, qu'il n'y avoit qu'à elle seule à qui elle en eut parlé confidemment, & que si je savois en quels termes elle l'avoit fait, cela ne me donneroit pas grande estime pour elle.

Quand la femme de chambre m'eut instruit de toutes ces choses, je voulus savoir d'elle en quels termes en étoit le Marquis de Wardes avec elle, & s'il en avoit obtenu des faveurs: elle me répondit qu'il n'avoit eu garde encore d'en obtenir, parce qu'il ne lui avoit jamais parlé; qu'il venoit bien à la verité voir quelque fois la Reine d'Angleterre, mais que comme Sa Majesté veilloit sur la conduite de ses filles d'honneur, parmi lesquelles étoit toûjours Miledi... quoi qu'elle n'en fut pas du nombre, il auroit été impossible à ce Marquis de lui parler, quand même il en eut eu le dessein; que cependant elle ne pouvoit dire au juste s'il n'avoit point connoissance de l'amour qu'elle avoit pour lui, parce qu'il éclattoit si fort dans ses yeux, toutes les fois qu'elle le voioit, qu'il ne falloit pas être trop clair voiant pour s'en appercevoir; qu'elle pouvoit dire même que si elle ne le lui avoit pas encore apris de sa propre bouche d'une maniere plus intelligible que ne faisoient ses yeux, ce n'étoit qu'à elle qu'elle en avoit l'obligation; qu'elle lui avoit voulu écrire plusieurs fois, mais qu'elle l'en avoit toûjours detournée, en lui répresentant qu'il ne pouroit jamais avoir grande estime pour elle du moment qu'elle en viendroit là avec lui.

Je fus touché sensiblement de ces nouvelles qui ne pouvoient être de plus grande conséquence qu'elles l'étoient à mon amour. Je tâchai néanmoins de cacher les remuements qu'elles excitoient en moi, de peur de détruire par-là ce que j'avois tâché d'insinuer à la femme de chambre. Je croiois qu'il m'étoit important de ne lui pas faire voir quelle étoit ma foiblesse là-dessus, & de lui faire accroire au contraire que si je voulois être instruit de tout ce qui arriveroit de la suite de cette passion, & s'il y en avoit quelqu'une en moi, ce n'étoit qu'elle qui en étoit cause. Je réussis assez bien dans mon dessein; & nous étant séparez fort bons amis cette fille & moi, quoi qu'il ne se fut rien encore passé entre nous qui me dut faire compter tout à fait sur elle, elle me convia à la revenir voir à des heures que sa maîtresse ne seroit pas au logis. Je le lui promis comme un homme qui n'avoit garde d'y manquer par l'amour que je lui portois déja. Elle le crut facilement, parce que je lui avois paru amoureux, & que les femmes croient aisément ce qu'elles desirent; quoi qu'il en soit m'attachant dés ce jours là à observer le Marquis de Wardes depuis les pieds jusques à la tête, je commençai à m'appercevoir que ce sont d'étranges yeux que ceux d'un rival. Quoi que je ne lui pusse refuser la justice que chacun devoit à son mérite, je ne laissai pas de trouver à redire à tout ce qu'il faisoit; tant je trouvois qu'il regnoit un certain air de vanité dans toutes ses manières, tantôt qu'à ce de vouloir paroître avoir de l'esprit il en avoit moins qu'il ne croioit. Je voulois aussi tantôt que pour avoir trop bonne opinion de sa personne les autres n'en devoient pas avoir beaucoup, & ainsi toûjours disposé à en juger desavantageusement, je m'en faisois un portrait terrible, dans le tems qu'il ne songeoit pas seulement si j'étois au monde.

Pendant que cela se passoit il se fit un mariage à la Cour qui eut eu des suites qui m'eussent fait beaucoup d'honneur, si ce n'est qu'on empêcha celui que M. de Treville me vouloit faire, comme je le dirai dans un moment. La Marquise de Coaslin qui étoit une jeune veuve belle & riche étoient devenuë amoureuse du Chevalier du Boisdauphin qui étoit un Cadet de bonne Maison, & parfaitement bien fait; elle l'épousa malgré le Chancelier & la Chancelliere, comme aussi malgré tous les parens de son premier mari. Il n'étoit pas fort extraordinaire que ceux-ci ni voulussent pas consentir, puisque ce second mariage étoit capable de ruiner les enfans du premier lit; mais pour le Chancelier & la Chancelliere comme ils n'eussent pu se choisir un gendre qui leur eut fait plus d'honneur, quand même ils en eussent cherché un par toute la France, l'on vit bien que ce qui faisoit leur chagrin, c'est qu'ils étoient moins amateurs du merite dont ce Chevalier avoit bonne provision que du bien de la fortune dont il étoit assez mal partagé. Comme il changea de nom aussi-tôt après son mariage, & qu'au lieu de celui de Chevalier de Boisdauphin il prit celui de Comte de Laval, je ne l'appellerai plus autrement quand j'aurai à en parler. Au reste comme ce Comte avoit fait l'amour à sa femme sans le sçu du pere & de la mere, la Chancelliere ne le connoissoit point encore, quoi qu'il y eut déja quelque tems qu'il couchât avec sa fille, ainsi l'ayant vû venir un jour aux Minimes de la place Royale où elle étoit allée à quelque devotion, elle dit à une Dame avec qui elle étoit & que ce nouveau Comte avoit saluée, qu'il falloir avouër que cet homme là étoit bien fait, & qu'il lui plaisoit extrémement: la Dame qui étoit bien aise de se donner carriére voiant qu'elle ne le connoissoit point, ne se mit pas en devoir de lui apprendre si-tôt qui il étoit, quoi qu'elle le lui eut demandé, en lui témoignant combien elle étoit charmée de son air & de sa bonne mine; ainsi au lieu de lui répondre aux autres choses qu'elle lui avoit dites, elle lui répliqua qu'elle ne s'étonnoit pas que le Cavalier fut si sort de son gout, puis qu'il l'étoit aussi de celui de beaucoup de dames, qu'il y en avoit bon nombre qui en faisoient leurs delices, & une entr'autres de par le monde qui en faisoit plus de cas que de tout le reste des hommes.

Ces parolles firent croire à la Chancellerie qu'il y avoit de la galanterie au fait de la dame dont celle-ci lui vouloit parler, cela ne lui donna que plus de curiosité, qu'elle n'en avoit encore auparavant, de connoître le Cavalier. Ainsi disant à son amie de ne la pas tenir plus long tems en suspens, & de lui apprendre son nom sans différer, & en même tems celui de la dame qui en faisoit tant d'état, elle lui répondit malicieusement, afin d'augmenter encore son impatience, qu'elle se faisoit un scrupule de la contenter, que ce qu'elle venoit de lui dire avoit quelque air de medisance, qu'ainsi elle ne croioit pas à propos de lui dire le nom ni de l'un ni de l'autre, parceque ce qu'elle lui en diroit lui pouroit peut être faire faire quelque méchant jugement. La Chancelliere prit cela pour argent comptant. Cependant comme elle étoit femme, c'est à dire extrémement curieuse, elle dit tout bas à un de ses laquais en sortant de l'Eglise, d'aller devant une telle chapelle; & de demander à des valets vetus de telles livrées, qui étoit le nom de leur maitre. Comme il y a des livrées qui se ressemblent les unes aux autres, ce laquais confondit celles d'un certain Genois qui étoit à la Cour depuis un mois ou deux avec celles du Comte de Laval, ainsi s'étant addressé à ses gens au lieu des siens, ils lui répondirent que leur maitre s'appelloit le Marquis Spinola.

La Chancelliere qui venoit de prier la dame d'aller dîner chez elle, ne voulut pas monter en carosse que son laquais ne lui eut rendu réponse de ce qu'elle l'avoit envoyé savoir. Il lui vint dire à l'oreille le nom que les laquais du Genois lui avoient dit, & cette dame ne croiant pas qu'il put s'être trompé après les enseignes qu'elle lui avoit données, dit alors à l'autre qu'elle n'eut pas couru grand risque quand elle lui eut nommé l'homme qu'elle avoit eu envie de connoître, puis qu'elle lui pouvoit jurer que c'étoit là la premiere fois qu'elle en avoit oui parler; qu'ainsi si sa maitresse ne lui étoit pas plus connuë que lui, elle pouvoit la lui nommer encore toute à l'heure, puis qu'on ne pouvoit faire de mechant jugement d'une personne que l'on ne connoissoit point.

Le dame vit bien qu'il y avoit de la méprise & même du galimatias en tout cela, & ne voulant pas la redresser, elle souffrit que la Chancelliere l'entretint de la bonne mine du prétendu Marquis sans s'y opposer en aucune façon. Mais ce qui ne fut pas le pire de tout, c'est que celle-ci ne se pouvant lasser d'en parler lui dit, qu'encore passe si sa fille de Coaslin eut epousé un homme comme celui-là, qu'au moins on pouroit dire qu'elle n'auroit pas trop mal choisi, & que qui diroit autrement, elle seroit la premiere elle même à prendre son parti. L'autre avoit là un beau champ de ne lui plus faire de mistere d'avantage, & de lui avouër que celle-ci qu'elle prenoit pour le Marquis de Spinola étoit son gendre, mais se doutant bien qu'après avoir cet homme si fort sur le coeur, elle ne s'en tiendroit pas là, & qu'elle en voudroit parler en dinant au Chancellier, elle fut assez malicieuse pour ne la pas detromper si-tôt; elle voulut se donner la comedie tout entiere & se contenta d'applaudir à ce qu'elle disoit. Cela arriva justement comme elle l'avoit pensé. Le Chancelier ayant demandé à sa femme si elle étoit sortie le matin, & où elle avoit été, elle lui répondit qu'elle étoit allé aux Minimes, où elle avoit veu quantité des personnes de 295 grande distinction; que cependant elle lui diroit franchement & sans craindre de le rendre jaloux que si elle étoit encore à marier & qu'elle fut maitresse d'elle même, elle y avoit veu un homme qui tout étranger qu'il étoit auroit bien la mine d'avoir grande part à son coeur; que Chabot n'en approchoit pas ni avec sa belle danse, ni quelque bon air qu'il put avoir; qu'ainsi il étoit bien heureux que cet homme là ne fut pas venu à Paris devant que d'épouser la Duchesse de Rohan, parceque si cette Duchesse l'eut veu, elle lui eut bien-tôt donné la préference à son prejudice.

La Chancelliere ajouta encore quantité de choses pour exalter son heros, tellement que le Chancellier étant en peine de sa voir qui pouvoir être une homme si bien fait, d'un si grand air & de si bonne mine, il lui demanda s'il n'y avoit pas moien de savoir son nom; elle lui répondit qu'elle n'y entendoit point de finesse, comme faisoit une certaine Dame de par le monde qui ne le lui avoit jamais voulu dire, quoi qu'elle le lui eut demandé par plusieurs fois. Elle faisoit par là le procès à celle qu'elle avoit amenée diner chez elle, & la regardant avec un souris, elle croioit la punir par là comme elle meritoit, de lui avoir fait mistere d'une chose qu'elle pouvoit savoir si facilement d'ailleurs. Au reste ayant autant d'impatience pour le moins d'apprendre à son mari quel étoit le nom de son Adonis qu'il en avoit eu à le lui demander, elle ne lui eut pas plu-tôt nommé le Marquis Spinola qu'il lui répondit ou que l'on s'étoit moqué d'elle, ou qu'elle se vouloit moquer de lui; qu'il avoit veu ce Marquis plus d'une fois en allant chez le Roi, & que bien loin qu'il fut homme d'aussi bonne mine qu'elle prétendoit, il étoit bien plus capable de donner du degoût que de l'admiration.

Cette réponse surprit la Chancelliere qui voulut appeller son laquais pour témoigner qu'elle lui disoit vrai. Le Chancellier lui répondit qu'elle n'y pensoit pas de vouloir qu'un laquais fut plus croiable que lui, comme s'il avoit de meilleurs yeux qu'il n'en avoit. La Dame que la Chancelliere avoit convié à diner rioit en elle même de tout son coeur de cette dispute, & en eut encore bien autrement ri, si elle n'eut point eu peur que la Chancelliere l'appellât aussi en temoignage à son tour, mais la chose se passa tout d'une autre maniere, & voici comme s'en fit le denouëment. Le Chancellier fâché de voir que sa femme lui soutint toûjours que son Marquis de Spinola étoit non seulement fait à paindre, mais encore qu'avec beaucoup de beauté, il avoit aussi l'air avec lequel on nous depeint le Dieu Mars, lui répondit qu'il ne se contentoit pas ainsi d'une description en général & qu'il vouloit qu'elle lui fit celle de cet homme en détail. Elle lui répliqua qu'elle le vouloit bien, & y aiant satisfait en même tems, il vit bien après un moment de conversation que celui aussi dont elle lui vouloit parler étoit son gendre, ainsi lui disant à l'heure même qu'elle ne devoit plus blâmer sa fille d'en être devenuë amoureuse, puisque sans être obligé de lui donner la question elle avouoit elle même qu'il lui en fut bien arrivé autant qu'à elle si elle eut été encore à marier, il la surprit extremement par ce reproche. Elle voulut un peu de mal à la Dame de ce qu'elle étoit cause par le mistere qu'elle lui avoit fait, de ce qu'elle s'étoit attiré cette piece. Mais le droit d'hospitalité demandant qu'elle ne lui en témoignât rien, ou du moins que ce ne fut qu'honnêtement, on en demeura là à l'égard du Comte sans remettre davantage cette affaire sur le tapis.