Cependant la Chancelliere prit tant de goût par-là pour son gendre, que s'il n'eut tenu qu'à elle, elle eut pardonné non-seulement à sa fille à l'heure même, mais fut encore demeuré d'accord avec elle, que puisqu'elle avoit voulu se remarier elle n'avoit pû faire un meilleur choix que celui-là. Il eut été à souhaiter pour ces nouveaux mariez, que le Chancellier eut été de même humeur. Cela les eut fait bientôt entrer en grace auprès de lui; mais comme il étoit têtu comme une mulle, quoi que bon homme dans le fonds, il continua non-seulement de leur faire la guerre, mais il fut encore si injuste que de se plaindre de ce qu'ils avoient si peu de soin de desarmer son couroux, qu'ils ne feignoient point de se montrer tous les jours aux endroits où il alloit par les devoirs de sa charge. Il vouloit parler du Louvre où le Comte & la Comtesse se trouvoient souvent pour faire leur Cour, & comme leurs amis communs eussent été bien aises de les raccommoder, ils conseillerent à ceux-ci de s'éloigner pour quelque tems de Paris pour lui marquer plus de respect. Le Comte & la Comtesse prierent alors Mr. de Bellievre que nous avons vû depuis premier President du Parlement de Paris, de leur prêter sa Maison de Berni qui n'est qu'aux portes de cette grande Ville. Il fut ravi de leur faire ce plaisir, & s'y en étant allez, toute la Cour les y fut voir sans se soucier autrement de ce que le Chancellier en pouvoit dire, aussi étois-ce deux personnes très estimables que ces nouveaux mariez, outre qu'on savoit bien dans le fonds que quand le Chancellier auroit passé sa fantaisie, bien loin de trouver à redire, qu'on fut ainsi allé les visiter, il auroit même obligation à ceux qui leur auroient donné ces marques de leur estime.

Au reste, comme il n'y avoit personne qui ne fut dans la même prévention, il se presenta divers Negociateurs pour moyenner un accommodement entre des personnes si proches. Le Comte & la Comtesse ne demandoient pas mieux, & disoient à tous ceux qui leur en parloient, que s'il ne faloit qu'aller demander pardon à genoux au Chancellier ils étoient tout prêts de le faire, pourvû qu'il voulut s'en contenter; qu'au surplus s'ils eussent sçû que leur mariage lui devoit être desagreable, ils se fussent bien abstenus de le faire pour ne lui pas donner sujet de se chagriner contr'eux. Il n'y avoit rien de plus soumis que ces paroles, & leurs amis tâchoient de les faire valoir au Chancelier, mais comme il n'étoit pas duppe, il leur répondit qu'il n'y avoit rien de plus aisé que de parler de la sorte après coup, parce que l'on savoit bien qu'il n'en seroit toûjours ni plus ni moins. Ainsi il paroissoit dur comme un vieux Caporal, quand il s'addoucit tout d'un coup, & lors qu'il y pensoit le moins. Voici comment cela arriva.

Mr. de Treville qui avoit osé resister au Cardinal de Richelieu qui étoit la terreur de tous les Grands, se faisant encore valoir bien d'avantage presentement qu'il n'avoit plus affaire qu'à un Ministre mol, & de qui l'on commençoit à dire déja qu'il n'y avoit qu'à lui montrer les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit, Mr. de Treville, dis-je, en ayant arraché une grace qu'il ne lui eut jamais accordé s'il ne l'eut pas plus craint qu'il ne l'aimoit, en fut presenter lui-même les Lettres au Chancellier, de peur que s'il les lui faisoit presenter par un autre, il ne refusât de les sceller. Le Chancellier qui n'étoit pas tout-à-fait si mol que le Cardinal, quoi qu'il aimât bien à faire sa Cour aux Puissances, ayant pris ces lettres & vû par la lecture qu'il en fit que s'il les scelloit cela donneroit sujet de murmurer à ceux qui y pouvoient avoir intérêt, les lui rendit sans vouloir les sceller. Il lui dit qu'il faloit qu'il en parlât auparavant à la Reine Mere, & que quand il lui auroit fait entendre de quelle conséquence il lui étoit de ne les pas faire passer au sceau, il esperoit que ni elle ni lui ni penseroient plus. Treville qui n'étoit pas accoutumé à se voir resister en face, lui répondit d'un air de gascon que la Reine avoit bien sû apparement ce qu'elle faisoit quand elle lui avoit accordé la grace qu'il lui presentoit presentement, qu'il y avoit un peu trop de vanité à lui à vouloir controller ses actions, & que s'il ne scelloit ces lettres de bonne grace, il n'étoit pas en peine de le lui faire faire de force; que la Reine le lui commanderoit bientôt absolument, qu'enfin tout le conseil qu'il avoit à lui donner & même s'il vouloit qu'il en usât en bon ami, étoit de ne se pas attirer cette affaire sur les bras.

C'étoit s'en faire un peu trop accroire, que de parler de la sorte au premier Officier de la Couronne; mais comme quelque esprit que l'on ait, il y a des rencontres où bien loin de se rendre maître de ses passions, l'on s'y laisse tellement emporter qu'il semble que l'on ait perdu la raison, Mr. de Treville au lieu de rentrer dans lui-même & d'en devenir plus sage, ne se contenta pas seulement de ce qu'il venoit de dire, mais fit encore une action qui scandalisa toute la compagnie. C'étoit un jour de sceau, & la chose n'en etoit que plus remarquable par la grande assemblée qui étoit-là, quoi qu'il en soit ne se mettant gueres en peine d'avoir tant de témoins de son emportement, il lui demanda tout de nouveau s'il ne vouloit pas sceller ces lettres, & comme il vit qu'il n'en vouloit rien faire, après lui avoir dit qu'il ne lui feroit jamais l'honneur ni de les lui presenter une seconde fois ni de lui en presenter jamais d'autres, il commença à les lui dechirer au nez. Il lui dit de plus en même tems comme par une espece de menace que ce n'étoit plus son affaire, que c'étoit celle de la Reine & qu'il lui laisseroit le soin de se faire obeïr.

Un Procedé si violent & si public vola tout aussi-tôt par tout Paris, & ne tarda gueres à se répandre jusques à Berni. Mr. le Comte de Laval en partit aussi-tôt sans en rien dire à sa femme, & étant allé descendre chez un de ses amis, il le pria d'aller appeller Treville de sa part. Treville étoit allé au sortir du sceau chez la Reine, & chez le Cardinal pour prendre les devans sur ce qui venoit d'arriver, & s'étant arrêté à dîner chez Mr. de Beringuen premier Ecuyer de la petite écurie du Roi, il s'en revint ensuite faire un tour chez lui. J'y étois allé pour lui porter une lettre du païs qu'un Gentilhomme m'avoit adressée, pour la lui remettre en main propre. Il me demanda de qui elle étoit avant que l'ouvrir, & lui ayant dit le nom de celui qui me l'avoit envoyée, il me répondit en goguenardant que ce Gentilhomme eut bien mieux fait de demeurer dans la compagnie des Mousquetaires où il avoit été trois ou quatre ans que de la quitter, comme il avoit fait pour aller s'encornailler dans la Province, qu'il parieroit bien qu'il me diroit mot à mot tout le contenu de cette lettre, sans la lire, que c'étoit assurément pour implorer son secours afin de venir étaller ses cornes au Parlement de Paris, comme s'il ne devoit pas être assez content que celui de Pau en eut pris connoissance.

S'étant mis ainsi à railler avec moi, il ouvrit cette lettre où il trouva effectivement tout ce qu'il venoit de me dire. Ce Gentilhomme lui mandoit que le galant de la femme, étant parent de deux ou trois Presidens de ce dernier Parlement, & n'y ayant point de justice à esperer pour lui, dans ce Tribunal, il couroit grand risque d'entasser affront sur affront, s'il ne lui servoit de Pere & de Protecteur. Mr. de Treville qui m'avoit lû tout haut ces derniers mots me demanda ce que j'en pensois, & s'il ne devoit pas plûtôt prendre parti contre lui que de se declarer en sa faveur. Je crûs lors qu'il me parla de la sorte qu'il faloit qu'il fut aimé du galant ou du moins qu'il lui fut recommandé de bonne part. Et comme la partie souffrante étoit des amies de la Maison, & que l'avis que Mr. de Treville me demandoit me mettoit en droit de lui recommander la justice au préjudice de la faveur que l'autre pouvoit avoir trouvée auprès de lui, je me mettois déja sur mon bien dire pour le persuader, quand il m'interompit pour me faire des reproches de ce que je lui conseillois de se declarer le pere d'un cocu. Il me dit en même tems que mon ami n'y pensoit pas de lui faire cette priere ni que je n'y pensois pas moi-même, puis que je l'exposerois par-là, s'il étoit si simple que de me croire, à le faire montrer au doigt.

Comme je vis qu'il étoit ainsi de si bonne humeur & qu'il ne demandoit qu'à rire j'entrai dans la raillerie où je ne réüssissois pas trop mal, quand je m'en voulois mêler. Cependant dans le tems que nous commencions à nous y enfoncer tous deux, un laquais l'en vint retirer, en lui annonçant qu'un Gentilhomme qui n'avoit pas voulu dire son nom demandoit à lui parler. C'étoit justement l'ami du Comte de Laval qui venoit pour s'acquiter de la commission qu'il lui avoit donnée, mais Mr. de Treville ne s'en doutant nullement commanda à ce laquais de le faire entrer. Ce Gentilhomme entra un moment après, & Mr. de Treville qui le connoissoit pour le voir tous les jours à la Cour, lui ayant demandé ce qui l'amenoit, & s'il pouvoit quelque chose pour son service, celui-ci lui répondit pour me depaiser qu'il venoit lui demander une casaque de Mousquetaire pour un Gentilhomme de ses parens. Mais que comme il lui étoit arrivé des affaires dans son païs, il étoit bien aise de l'en entretenir en particulier, afin qu'il jugeât s'il seroit en seureté dans sa compagnie. Je voulus m'en aller pour les laisser en repos, mais Mr. de Treville m'ayant dit de ne me pas éloigner, parce qu'il avoit à me dire quelque chose sur la lettre que je lui avois apportée, je m'en fus dans son Anti-Chambre où je me mis à causer avec un Mousquetaire qui lui servoit d'Ecuyer.

Je ne fus pas plûtôt sorti que le Gentilhomme après avoir changé de langage avec lui, lui dit que Mr. le Comte de Laval vouloit le voir l'épée à la main, qu'il avoit appris ce qu'il avoit fait à son beau-pere, & que comme sa robe l'empêchoit d'en tirer raison c'étoit à lui qui devoit être un autre lui-même à se charger de sa querelle, qu'il l'attendoit hors de la porte St. Jâques en bonne devotion qu'il le meneroit s'il vouloit; qu'il n'avoit qu'à prendre un de ses amis avec lui, afin qu'il ne fut pas un témoin inutile de leur combat. Mr. de Treville, qui bien loin de manquer du côté du coeur en avoit plus qu'homme du monde, lui répondit qu'il lui faisoit plaisir de s'être chargé d'une commission comme celle-là, que le Comte de Laval lui en faisoit aussi beaucoup de s'être chargé de la querelle de son beau-pere, parce que du metier dont il étoit il eut été obligé de boire impunément l'affront qu'il pretendoit avoir reçû de ce Magistrat, s'il ne s'étoit presenté quelqu'un heureusement pour lui en faire reparation.

Ce Gentilhomme lui repliqua qu'il n'étoit point question de savoir qui avoit tort ou qui ne l'avoit pas, puis que cela s'alloit terminer l'épée à la main, que des plaintes ne pouvoient être bonnes que dans une justice reglée ou devant des arbitres, mais que la fortune allant decider comme il lui plairoit qui avoit raison de l'un ou de l'autre, il étoit sûr que de quelque maniere que les choses se passassent son ami seroit toûjours content, pourvû qu'il eut le plaisir de faire deux coups d'épée contre lui; qu'il croyoit qu'il n'en seroit pas autrement de son côté, parce que quand de braves gens comme ils étoient s'etoient mis en devoir de se tirer du sang l'un à l'autre, celui qui étoit répandu, de quelque côté que ce pût être, avoit dequoi effacer tout ce que des differens encore bien plus grands que le leur faisoient naître de ressentiment dans un esprit.

Comme les discours les plus court ont plus de grace dans une rencontre comme celle-là, que tout ce que l'on sauroit se dire de part & d'autre, ils en demeurerent là tous deux. Cependant Mr. de Treville ayant appellé son laquais qui étoit demeuré de garde à la porte, il lui dit de me faire rentrer. Le laquais n'eut pas loin à m'aller chercher, puis que je n'étois qu'à trois pas delà, & m'étant presenté devant lui, il me dit en presence de ce Gentilhomme que lui étant venu faire un appel de la part du Comte de Laval, il ne jettoit point les yeux sur d'autre que sur moi pour lui servir de second, qu'il ne me demandoit point si je m'aquitterois bien de cet emploi, parce qu'il avoit tant de preuves de ce que je savois faire qu'il seroit plûtôt tort par-là à son jugement, qu'il ne m'en feroit à moi même. Le Gentilhomme fut surpris qu'il lui donnât ainsi un jeune homme de mon âge pour se battre contre lui, & n'ayant pût empêcher de lui en témoigner sa pensée, Mr. de Treville lui répondit que s'il avoit lieu de ne pas approuver son choix, c'est qu'il le mettoit en plus grand danger qu'il ne croyoit de perdre sa réputation, que quand on venoit à être battu par un homme de mon âge, c'étoit un bien plus grand chagrin que de l'être par un homme fait, que voilà tout ce qui le pouvoit chagriner, parce que pour le reste, il trouveroit en moi un ennemi qui se battroit de pied ferme & qui lui feroit la moitié de la peur.