Je me tins non-seulement honoré d'un discours qui m'étoit si avantageux, mais encore d'un choix qui ne me l'étoit pas moins. Etre second de Mr. de Treville me parût un honneur qui n'alloit pas faire moins parler de moi que faisoit l'ami de ma Maison avec ses cornes qu'il pretendoit promener de Parlement en Parlement; ainsi ayant déja beaucoup d'impatience de me trouver sur le prez depeur de me voir arracher cette gloire par quelque accident imprevû, je n'attendis que la sortie de l'un & de l'autre, pour les suivre de bon coeur; mais ce que je prevoyois arriva justement dans le tems que nous y pensions le moins tous trois. Comme nous allions monter en carosse il vint un Officier de la Connêtablie signifier à Mr. de Treville que Mrs. les Marêchaux de France l'avoient envoyé pour demeurer auprès de lui, jusques à nouvel ordre, sur ce qu'ils avoient appris que le Comte de Laval s'étoit mis en Campagne pour tirer vengeance de l'insulte qu'il pretendoit qu'il eut fait à don beau-pere.
Il n'est impossible de bien representer la mortification que je receus à un compliment si peu attendu. Elle fut égale à l'honneur que je me faisois auparavant d'avoir été choisi par un homme comme M. de Treville pour une action comme celle qu'il avoit bien voulu me confier. Le Comte de Laval eut un garde de son côté, & cette affaire ayant été accommodée quelques jours après, le Chancellier que tout le monde blâmoit de ce qu'il ne vouloit pas pardonner à sa fille; & qui n'en étoit plus retenu que par la honte qu'il avoit de se retracter si-tôt, après avoir fait paroître tant de ressentiment, prit sujet de ce que le Comte venoit de faire pour lui pour les recevoir tous deux en grace. La Comtesse de Laval qui aimoit son mari éperduëment en pensa mourir de joye, trouvant qu'il ne manquoit plus rien après cela à son bonheur. La Chancelliere de son côté se mira pour ainsi dire dans son gendre, & ne fut pas fâchée que la proximité qui étoit entr'eux l'empécha d'en devenir amoureuse, comme elle l'eut peut-être été d'un autre qui ne lui eut pas été si proche, & qu'elle eut pu régarder sans faire tort à sa vertu.
Je fus ravi que la fille du premier Officier de la Couronne eut ainsi épousé un cadet, & quoique je ne me ventasse pas d'être de si bonne Maison que lui, je ne laissai pas de me flatter que son exemple seroit capable de produire un bon effet sur ma maîtresse, pour peu qu'elle fut disposée à écoûter la raison & à me rendre justice. Mais elle étoit toûjours si fort entêtée de son Marquis de Wardes, qu'il étoit aisé de voir qu'il y avoit de la vision à son fait. Ce Seigneur n'étoit pas pour épouser une étrangere, étant un des hommes de la Cour des plus à son aise, & c'est tout ce qu'elle eut pû esperer si elle eut été heritiere comme elle l'avoit pensé être sans moi. Cependant comme l'esperance ne meurt guéres, & que c'est ce qui fait vivre les plus miserables, il arriva que pendant que je me flattois encore de pouvoir surmonter la haine qu'elle avoit pour moi, elle se flatta aussi que son frere pourroit mourir, & que son bien & sa beauté lui feroient obtenir un coeur, sans lequel elle ne pouvoit vivre. Mais son frere s'en étant retourné quelques mois après en Angleterre, & s'y étant marié fort richement, ses esperances s'en allerent bientôt en fumée, par les nouvelles qui lui vinrent presque en même tems, que sa belle-soeur étoit déja grosse, elle en pensa mourir de douleur, ne voyant plus de jour de parvenir à ses desseins.
Sa femme de chambre que j'étois allé voir de fois à autre pour apprendre des nouvelles de sa maîtresse, & de qui j'avois jugé à propos de recevoir toutes les faveurs qu'une femme sauroit donner à un homme, afin de la mettre davantage dans mes interêts, m'ayant appris sa folie, je fis tout ce que je pus pour l'oublier; mais n'en ayant jamais pû venir à bout, quelque effort que je pusse faire, je deguisai si bien mes sentimens à cette femme de chambre, qu'elle ne crut plus du tout que j'en fusse amoureux. Un autre s'y seroit pû tromper tout aussi bien qu'elle, parce qu'elle recevoit elle-même de si grandes marques de mon amitié qu'il lui étoit pardonnable de s'y méprendre.
Cette femme de chambre étant ainsi fort contente de moi, & moi l'étant pareillement assez d'elle, parce qu'avec ses faveurs sa maîtresse ne faisoit pas un pas qu'elle ne m'en avertit, elle me dit deux ou trois mois après que nous fûmes bien ensemble, que j'avois fort bien fait de me guérir de la passion que j'avois euë pour elle; parce qu'elle n'avoit plus ni raison ni honneur. J'en étois si peu guéri comme elle croyoit, que je me sentis pénétrer de desespoir à ces paroles. Cependant ne voulant pas lui faire connoître ce que j'en pensois, & étant bien aise au contraire de lui faire accroire que tout ce qu'elle disoit de moi étoit vrai, je me pris à rire, comme si j'eusse été ravi de ne plus aimer une folle. Je lui demandai en même tems, mais d'une maniere peu empressée, & comme si cela m'eut été indifferent, ce qu'elle faisoit donc tant pour lui donner du scandale, & m'ayant répondu à l'heure même qu'elle n'en faisoit que trop, & qu'elle n'en vouloit point d'autre juge que moi elle ajouta tout aussi-tôt que sa folie ne pouvoit guéres aller plus loin, puis qu'elle vouloit à toute force lui faire porter un billet au Marquis de Wardes pour lui donner un rendez-vous, qu'elle ne l'avoit pas voulu faire, qu'elle ne m'en eut parlé auparavant; afin de lui donner là-dessus le conseil qu'elle attendoit d'une personne qui lui étoit aussi affectionnée que je le paroissois.
Je m'étonnai comment elle ne s'apperçut pas de l'effet que ces paroles produisirent en moi. J'y demeurai interdit; mais enfin m'étant remis en quelque façon de mon trouble, je lui demandai de quelle espece étoit ce rendez-vous, que quoi qu'ils fussent tous criminels à une fille, il y en avoit néanmoins qui l'étoient bien plus les uns que les autres; d'ailleurs, que du petit l'on en venoit bientôt au grand, principalement avec une homme comme de Wardes, qui étoit trop habile pour demeurer en si beau chemin. Elle me répondit que le rendez-vous dont elle me parloit étoit d'une nature à ne lui plus laisser aucun pas à faire; que Miledi... vouloit passer une nuit avec lui, & que si je voulois voir le billet qu'elle lui écrivoit là-dessus elle me le montreroit à l'heure même, parce qu'elle l'avoit dans sa poche.
J'avois trop d'interêt à la chose pour ne la pas prendre au mot, je lui demandai à le voir, & me l'ayant donné en même tems j'y lûs des choses que je n'eusse jamais cruës, si je ne les eusse vûës de mes propres yeux. Je ne pus m'empêcher de pâlir à cette vûë, & l'état où je devins au même instant lui ayant fait connoître ce qui se passoit en moi, elle pâlit à son tour, voyant combien elle s'étoit trompée quand elle avoit cru que j'avois quitté sa maîtresse pour elle. Elle me fit mille reproches de mon déguisement, & ne lui pouvant rien dire qui me put justifier, après ce qu'elle voyoit presentement, je pris le parti de lui demander du secours contre moi-même. Ainsi lui avoüant ma foiblesse, dont aussi bien je ne pouvois plus disconvenir, je me jettai à ses piez, & lui dis que mon repos étoit desormais entre ses mains; que je ne pouvois plus avoir d'estime pour sa maîtresse, après ce qu'elle me montroit d'elle, mais qu'étant encore assez foible pour desirer de l'éteindre dans la possession des desirs qu'elle avoit allumez par sa beauté, il ne tenoit qu'à elle de me procurer cette satisfaction, que je n'en aurois pas eu plûtôt ce que je desirois que je ne penserois plus à elle que pour la mépriser; qu'il n'y avoit que l'amitié reciproque qui fut capable de faire revivre des feux qu'on avoit éteints dans la jouïssance; & que comme je lui deroberois ses faveurs plûtôt qu'elle ne me les accorderoit, puisque je ne jouïrois d'elle que sous la figure de son amant, je ne demanderois pas à en jouïr une seconde fois, puis que je n'y trouverois plus de plaisir; qu'ainsi je retournerois à elle avec un coeur degagé de toute autre passion; de sorte qu'il n'y avoit plus qu'elle qui en fut maîtresse à l'avenir.
Quelque éloquent que je pusse être je ne l'eusse jamais persuadée, si j'eusse voulu la laiser decider de mon sort. Mais lui ayant témoigné que si elle vouloit que j'eusse un plus long commerce avec elle, elle devoit me donner cette satisfaction, je lui fis faire la chose moitié de force & moitié de bon gré. Elle me demanda alors comment je voulois qu'elle s'y prit pour tromper sa maîtresse, exigeant de moi un serment, qu'en cas qu'elle vint à s'en appercevoir, je la prendrois sous ma protection pour lui faire éviter sa colere. Je lui dis que puisque ce rendez-vous étoit pour la nuit, elle me pourroit substituer aisément à la place du Marquis de Wardes, que cela lui seroit d'autant plus facile que sa maîtresse desiroit elle-même qu'il n'y eut point de lumiere dans sa chambre, ni quand j'y arriverois, ni tant que j'y demeurerois, d'ailleurs que comme j'en devois encore sortir une heure avant le jour, elle voyoit bien qu'elle ne risquoit rien à lui faire cette tromperie.
Elle fut bien aise que je lui applanisse toutes les difficultez qu'elle se faisoit, & ne lui en restant plus dans l'esprit que celle que lui pouvoit faire la connoissance qu'elle avoit de ma voix, je lui promis de la déguiser si bien qu'elle crut qu'elle s'en pouvoit fier à moi. La femme de chambre m'ayant ainsi promis ses services, elle fit accroire à sa maîtresse qu'elle avoit porté son billet au Marquis, & qu'il ne manqueroit pas de se rendre incognito dans sa chambre à l'entrée de la nuit, qu'elle l'y garderoit jusques à ce qu'il fut heure de passer dans la sienne, & qu'il avoit tout autant d'empressement qu'elle en pouvoit avoir que l'heure du rendez-vous arrivât. Miledi.... fut ravie d'être si près du bonheur qu'elle attendoit. La journée lui dura mille fois plus que les autres qu'elle eut jamais passées, & elle m'eut duré tout de même, & peut-être encore davantage, si ce n'est que de tems en tems, il me prenoit une frayeur qu'elle ne vint à me reconnoître. Enfin la Reine d'Angleterre s'étant retirée & toutes les Dames qui étoient de sa Cour ayant fait la même chose de leur côté, Miledi... ne fut pas plûtôt dans son lit que sa femme de chambre m'y conduisit par une petite allée qui menoit dans son appartement. Comme j'étois obligé de lui faire compliment sur la grande fortune à laquelle il lui plaisoit de m'appeller, je n'y manquai pas, mais en contrefaisant si bien ma voix, que quand même elle se fut doutée de la fourberie qui lui étoit faite, elle ne s'en seroit jamais apperçûë. Je ne crus pas à propos & pour cette raison, & pour lui marquer plus d'amour, de lui faire un long compliment, mais ayant fait succeder des caresses à mes paroles, je la rendis si contente de moi, & le fus aussi tellement d'elle, que nous ne croyons pas encore être à la moitié de la nuit quand la femme de chambre me vint avertir qu'il étoit tems de décamper. Peut-être que par malice, ou pour mieux dire par jalousie, elle y vint un peu de meilleure heure qu'il ne faloit; mais comme Miledi.... ne vouloit pas que le jour la surprit entre mes bras, elle me dit tout bas à l'oreille de m'en aller, & qu'elle me feroit avertir par sa femme de chambre quand elle voudroit que je la revinsse voir.
La femme de chambre me prit par la main pour me mener hors de la Chambre, parce qu'elle y étoit revenuë me querir sans lumiere, tout comme elle m'y avoit amenée, elle me fit passer dans sa chambre, & me dit que l'on ne sortoit pas de chez la Reine d'Angleterre comme l'on faisoit sans qu'on prit garde qui y entroit ou qui en sortoit, qu'il faloit que je demeurasse là tout le jour, afin de prendre mon tems de ne m'en aller qu'à la brune, que par ce moyen j'en sortirois sans qu'on s'apperçût que j'y fusse entré, que c'étoit là l'ordre que lui avoit donné sa maîtresse, afin de ne la pas commettre mal à propos, ordre dans lequel je devois entrer moi même, parce qu'un galant homme doit avoir toûjours soin de la réputation des Dames.