Celui qui m'avoit vû sortir peu de tems avant elle, & qui nous avoit suivis, en ayant fait rapport à la Reine d'Angleterre, soit qu'il en voulut à Miledi... & qu'il crut que cela ne pourroit faire qu'un méchant effet pour elle, ou qu'il ne songeât seulement qu'à divertir sa Majesté, la Reine en parla à Miledi... dans des termes qui lui firent voir que si elle ne se justifioit auprès d'elle, elle auroit peine à ne pas croire qu'elle n'eut été l'objet de mes visites. Miledi... qui ne manquoit pas de ruse ni d'esprit ne s'émut point à un compliment où une autre se seroit peut-être trouvée bien embarassée à sa place; elle répondit à Sa Majesté qu'avec tout le respect qu'elle lui devoit, elle lui permettroit de lui dire que comme il n'y avoit que les veritez qui offensassent, elle ne se trouvoit nullement scandalisée de ses soupçons, que ce qui étoit cause à la verité de la tranquilité de son esprit, n'étoit pas tant encore son innocence que la preuve qu'il lui étoit bien aisée d'en donner, qu'elle ne disconvenoit pas que je n'eusse passé la nuit dans son appartement, mais que ç'avoit été dans le lit de sa femme de chambre, & non pas dans le sien; qu'elle avoit été la premiere à s'en appercevoir, & qu'elle ne s'en étoit pas plûtôt apperçûë qu'elle l'avoit chassée honteusement sans vouloir écouter les menteries qu'elle pretendoit lui dire pour sa justification; qu'elle m'avoit menacé aussi de me faire jetter par les fenêtres, & qu'elle l'eut même peut-être fait, si elle eut eu du monde tout prêt pour executer ses volontez, mais que ma fuite ayant prevenu son ressentiment, elle avoit cru en pouvoir 345 demeurer là, sans faire un éclat qui lui pouroit peut-être plus préjudicier à elle-même qu'à personne: qu'elle avoit consideré que comme on n'étoit pas toûjours disposé à rendre justice à tout le monde, on pourroit lui imputer comme on faisoit presentement, un commerce qui n'avoit nul rapport à elle; qu'une marque de cela c'est que si ce qu'on disoit contre elle étoit vrai, elle n'eut pas fait faire en même-tems son pacquet à cette fille, avec ordre de ne se presenter jamais devant ses yeux.
Comme il y avoit beaucoup de vraisemblance à cela, la Reine d'Angleterre crut aisément tout ce qu'elle lui disoit. Ainsi toute sa colere se tournant contre moi, quoi que je n'eusse pas l'honneur d'en être connu particulierement, elle envoya dire à Mr. des Essarts qu'elle le prioit de la venir voir l'après dînée. Il n'eut garde d'y manquer & Sa Majesté lui ayant fait de grandes plaintes, de ce que j'avois eu si peu de consideration pour elle, que je n'avois point fait de difficulté de deshonnorer sa maison, il lui promit qu'il m'en feroit toute la correction qu'elle pouvoit attendre du profond respect qu'il avoit pour elle. La correction qu'il m'en fit fut grande effectivement. Il m'envoya en prison à l'Abbaye S. Germain d'abord qu'il s'en fut revenu chez lui. J'y demeurai deux mois tout entiers, & je crois que j'y serois même encore, si ce n'est que la Reine d'Angleterre eut la bonté d'elle-même de me pardonner. Elle dit à Mr. des Essarts un jour qu'elle le trouva au Louvre, que ma punition avoit été assez longue, & que comme il y avoit apparence que j'en serois devenu sage, il n'y avoit point de danger à me donner la liberté. Je crus être obligé de l'en aller remercier, & y étant allé elle me dit qu'elle pardonnoit tout ce que j'avois fait à ma jeunesse, mais à condition de n'y plus retourner. Je jugeai à propos de ne lui rien répondre, trouvant qu'un respectueux silence convenoit mieux dans une occasion comme celle-là que toutes les excuses que j'eusse pû chercher en ma faveur. Elle dit, d'abord que je fus sorti, à quelques Dames qui étoient avec elles, entre lesquelles étoit Miledi... que j'étois très bien fait, & que celle que j'avois été voir n'étoit pas trop degoutée, que je n'étois pas un morceau pour une soubrette, & qu'il y avoit bien des maitresses qui s'en contenteroient.
Voila comment finit mon Histoire avec mon Angloise, si néanmoins je n'en dois pas regarder comme une suite quantité de perils dont je me tirai heureusement sans savoir comment j'y étois tombé. Quelques tems après je pensai être assassiné au sortir de la Foire S. Germain. Trois hommes me pousserent l'un après l'autre comme s'ils n'eussent fait semblant de rien. Ils croyoient apparement que comme je n'étois pas fort endurant de mon naturel, je leur dirois quelque chose en même-tems, qui leur donneroit pretexte d'executer le méchant coup qu'ils avoient prémédité; mais comme à mesure qu'on avance en âge on met ordinairement du plomb dans sa tête, j'étois devenu bien plus temperé que je n'étois lorsque j'étois arrivé du pais. D'ailleurs comme je savois que j'avois une ennemie bien dangereuse en la personne de Miledi... je marchois avec plus de précaution que je n'eusse peut-être fait s'il ne me fut rien arrivé avec elle ainsi je continuai mon chemin comme si je n'eusse pas pris garde à cette insulte. Ils me suivirent, cependant, & je n'étois pas encore dans la ruë des mauvais garçons; car j'étois sorti par la porte qui est dans la ruë de Tournon, qu'un de ces trois coquins me vint barrer le chemin, & me dit de mettre l'épée à la main. Je regardai aussi-tôt derriere moi & à côté, & voyant non-seulement les deux autres qui s'apprétoient de lui donner secours, mais encore quatre autres hommes que je ne connoîtrois point, & qui avoient l'air de veritables assasins, je me rangai à l'entrée d'un cul de sac qui est là tout proche. Je crus qu'il me seroit plus facile de m'y deffendre qu'en plaine ruë; mais enfin tous ces sept malheureux m'étant venu attaquer tout à la fois, j'allois bientôt succomber sous le nombre si je ne me fusse avisé de crier à moi Mousquetaires. Par bonheur pour moi Athos, Porthos & Aramis étoient là auprès avec deux ou trois de leurs amis. C'étoit chez un traiteur qui demeuroit à côté de la Porte de la Foire, & comme il ne faut rien à Paris pour faire assembler tout le peuple, ils n'eurent pas plûtôt mis la tête à la fenêtre que la populace dont il y avoit bon nombre de tous côtez, leur dit que c'étoit un Mousquetaire qu'on assassinoit. Il étoit tems qu'ils vinssent à mon secours, j'avois déja reçu deux coups d'épée par devers moi, & je ne pouvois manquer d'être bientôt expedié de la maniere que mes assassins s'y prenoient. C'étoient de braves gens & on le va bien voir par ce qui me reste à dire, si néanmoins on peut donner ce nom-là à des malheureux qui avoient resolu de faire une aussi méchante action que la leur. Enfin ils contoient déja d'avoir achevé bientôt leur ouvrage quand ils se virent obligez de tourner tête contre des ennemis ausquels ils ne s'attendoient pas. Nôtre combat commençant alors à n'être plus si dangereux pour moi, je fus si heureux que de tuer un de ces assassins qui m'avoit toûjours serré de plus près que les autres. Mes amis en firent autant à deux de ses compagnons, mais nous perdîmes aussi de nôtre côté deux Gentilshommes de Bretagne qui furent tuez sur la place. Athos même reçût un grand coup d'épée dans le corps, & ce combat avoit bien la mine encore d'être plus funeste qu'il n'étoit, quoiqu'il le fut déja assez quand ces assassins prirent la fuite tout d'un coup. La raison est qu'il sortit de la Foire cinq ou six Mousquetaires qui accouroient à nôtre secours, sur le bruit qui s'étoit répandu jusques-là qu'il y avoit de leur camarades qui en étoient aux mains avec des gens qui en avoient voulu assassiner un d'entr'eux.
Si l'on eut bien fait, une partie de tout tant que nous étions eut couru après eux, pendant que l'autre nous eut donné secours, à Athos & à moi. Nous en avions bon besoin, nous perdions beaucoup de sang, mais l'état où nos amis nous voyoient leur faisant croire qu'ils devoient courir au plus pressé, ils laisserent sauver ces assassins pour nous secourir. Cependant au sortir de ce combat, il nous en falut presque rendre un autre contre un Commissaire qui vint avec une Troupe d'Archers pour s'emparer des corps morts. Nous ne voulumes jamais souffrir qu'ils emportassent ceux des deux Bretons, & quatre Mousquetaires les gardant pendant que nous nous faisions penser Athos & moi, nous envoyâmes chercher un carosse où l'on mit ces deux cadavres. Nous les emportâmes dans un endroit où nous savions bien qu'on ne nous les viendroit pas enlever. Ce fut à l'Hôtel des Mousquetaires où étant inutile de les garder, nous les fîmes enterer dés le soir même à St. Sulpice.
Le Commissaire n'ayant eu ainsi que les corps des trois assassins, il dressa son procès verbal de tout ce qui venoit d'arriver, & proceda à leur reconnoissance de la maniere que son metier le lui apprenoit. Il ne trouva rien sur eux qui lui put indiquer certainement qui ils étoient, & personne ne les ayant reclamez, il fit exposer leurs corps au Chatelet, comme il se pratique d'ordinaire quand on trouve quelqu'un de mort qui n'est ni connu ni que personne ne veut reconnoître. Les soupçon que j'avois que cette affaire ne m'étoit venuë que de Miledi... fit que quoi que je fusse assez mal de ma blessure, je ne laissai pas de la suivre. J'en fis parler au Commissaire par un ami que je trouvai auprès de lui, afin de savoir si c'étoit tout de bon qu'il disoit ne pas savoir qui étoient ces assassins, ou s'il ne tenoit ce langage que parce qu'il avoit été gaigné. Mon ami me rapporta que ce qu'il en disoit étoit de bonne foi, que tout ce qu'il en savoit, c'est que les morts étoient Anglois, & que ce qui le lui faisoit juger, c'est qu'il avoit trouvé sur eux des mémoires écrits en cette langue avec des tablettes qui en étoient remplies pareillement; qu'il les avoit fait dechiffrer, mais qu'il n'y avoit trouvé que des choses indifferentes comme des remarques de ce qu'ils avoient vû de beau depuis qu'ils étoient à Paris & d'autres choses pareilles à celles-là. Cette circonstance me confirma plus que jamais dans le soupçon où j'étois, & étant résolu de prendre bien garde à moi, si j'étois si heureux que de rechaper de ma blessure, je fis ce que je pus pour me defaire de l'amour qui me restoit encore pour une personne si dangereuse. Il sembloit pourtant après tout ce qui étoit arrivé, que je n'en dusse plus avoir du tout, principalement après la méchante action dont je la croyois capable. Mais comme on ne fait pas toûjours ce que l'on doit, je ne l'aimois encore que trop, & il n'y eut que le tems qui m'en put guerir.
La foiblesse qui accompagne toûjours toutes les minoritez des Rois fit que la justice ne prit pas d'avantage de connoissance de cette affaire, quoi qu'on eut donné des memoires à Sa Majesté comme si c'eut été un duel. Je ne fais qui pouvoit avoir fait ce coup-là, puis qu'il n'y avoit rien de plus faux, & que même cela fut dénué de toute apparence. En effet les deux coups que j'avois reçûs devant que mes amis fussent venus à mon secours étoient une assez grande marque que j'avois été assassiné, & non pas que je me fusse battu; mais comme le Roi avoit renouvelle à son avenement à la Couronne les Edits que le Roi son pere avoit publiez de son vivant contre les duels, où ils avoient été bien aises de faire leur Cour par-là, ou de me donner cette mortification par la méchante volonté qu'ils avoient pour moi. Je ne savois pas néanmoins avoir jamais desobligé personne, si ce n'étoit Miledi.... C'est à savoir encore si ce que je lui avois fait devoit passer pour une injure, puisque bien loin de l'avoir desobligée dans le fonds je n'avois fait que me sustituer à la place d'un homme qui n'en eut peut-être pas usé avec elle aussi-bien que j'avois fait. Enfin cette affaire qu'on prétendoit remuer contre moi s'en étant allé en fumée je ne songai plus qu'à me guerir, afin de songer à mon établissement d'un autre façon que je n'avois fait jusques-là. Athos en fit autant de son côté, & sa blessure alloit assez bien de même que les miennes, quand tout à coup son Chirurgien commença à en desesperer. Comme on nous avoit mis l'un auprès de l'autre, & que j'entendis qu'il disoit que sa playe étoit devenuë toute noire, & qu'elle ne suppuroit plus, je dis à ce pauvre blessé qui avoit entendu aussi-bien que moi la mauvaise opinion que le Chirurgien en avoit, que je ne m'en étonnois pas, qu'il étoit cause de son malheur, & que s'il venoit à mourir il ne faudroit s'en prendre qu'à lui-même, qu'ainsi il ne seroit plaint de personne ni que je ne le plaindrois pas non plus tout le premier, quoi que je fusse de ses amis plus qu'aucun autre. Il me demanda pourquoi je disois cela; je lui répondis qu'il le pouvoit bien deviner, sans que je fusse obligé de le lui dire, que quand on faisoit ce qu'il faisoit on n'étoit pas moins homicide de soi même que si l'on prenoit un Pistolet, & qu'on se le tirât dans la tête; que dans l'état où il étoit, il n'avoit point de jugement ou qu'il vouloit mourir, comme pouroit faire un desesperé; qu'on n'avoit jamais ouï dire qu'un homme blessé comme il étoit fit venir sa maîtresse auprès de son lit, s'il ne savoit pas combien cela étoit contraire à une blessure, & que la cangréne y viendroit bien-tôt s'il continuoit de faire la même vie. Il me répondit que je me moquois, de lui parler de la sorte que j'avois été témoin moi-même de sa sagesse, tellement qu'à moins que de lui vouloir faire un procès sur la pointe d'une aiguille, je ne devois pas mettre une chose comme celle-là en avant; qu'aussi-bien il aimeroit tout autant mourir que de ne pas voir une personne qu'il aimoit si tendrement; que je me gardasse bien cependant d'en rien dire à ses freres, parce qu'ils seroient peut-être assez scrupuleux pour ne la pas laisser entrer après cela.
Comme je le vis de cette humeur, & qu'il faisoit si peu de cas de ce que je lui disois, qu'il pretendoit persister dans sa faute, je lui repliquai que je ne leur en parlerois pas, jusques à ce qu'ils vinssent dans la chambre, que s'il assez étoit enragé que de se vouloir faire mourir quand il le pouvoit empêcher, je n'étois pas si imprudent que de le permettre, lorsque j'y voyois un remede. Nous contestâmes fort là-dessus lui & moi, tant il étoit amoureux & fou, & ses freres étant venus à entrer que nous en étions encore sur cette contestation, je leur dis, sans attendre qu'il m'en eut donné la liberté, que s'ils vouloient le tirer d'affaire & éviter les predictions de son chirurgien, il faloit qu'ils suivissent mon conseil. Je leur expliquai ce que c'étoit, & il ne falut pas leur en dire davantage pour le leur faire executer au pied de la lettre. Ils furent prier eux-mêmes la maîtresse de leur frere de ne le point venir voir jusques à ce qu'il fut gueri entierement. Comme elle y avoit plus d'intérêt que personne, elle n'eut pas de peine à s'y resoudre, elle n'y vint plus, & la playe de son amant étant rédevenuë au même état qu'elle étoit avant sa visite, il fut bientôt sur pied aussi-bien que moi.
Gaffion avoit été fait Marêchal de France peu de tems après la Bataille de Rocroy à la recommandation du Duc d'Anguien qui avoit paru un Heros à cette memorable journée. Ce nouveau Marêchal avoit été nouri Page du Prince de Condé, & l'on pouvoit dire que c'étoit comme une école pour y devenir quelque chose de grand, puis que l'on en avoit vû quatre parvenir au sortir de là au Baton de Marêchal de France. C'étoit un honneur que l'on eut en peine à trouver dans la Maison de quelque autre Prince que ce fut, quand même c'eut été chez le Roi. Il avoit pourtant bien une plus grande quantité de pages que les autres & par conséquent la chose eut été bien moins extraordinaire chez lui que chez personne; mais ce qui la rendoit plus remarquable c'est qu'il sembloit que ce Prince eut laissé toute la valeur & tout ce qui regardoit l'art Militaire à son fils, & qu'il se fut contenté de se reserver la politique. Ce n'est pas que je veuille dire par-là qu'il manque de courage, à Dieu ne plaise que je le fasse, je parlerois contre ma pensée, & je sais bien que les Princes de la Maison de Bourbon n'en ont jamais manqué; mais ce que je veux dire ici c'est que comme il avoit toûjours été malheureux dans les expeditions où il avoit été employé, l'on apprenoit bien plûtôt avec lui à lever des sieges & à faire une retraite qu'à forcer des places & à gaigner des batailles. Le Vicomte de Turenne avoit aussi reçû le même honneur qui avoit été fait à Gaffion. Il n'y avoit pas été indifferent, comme on n'y a vû depuis: le titre & le Baton de Marêchal ne lui avoit pas paru indignes d'être mis au devant de son nom, & au devant & au derriere de son Carosse: mais enfin la foiblesse du Ministére ayant bien-tôt donné de la hardiesse aux grands, il s'en trouva avant qu'il fut peu un assez bon nombre qui demanderent à être faits Princes. Toute la haute Noblesse s'y opposa d'abord, parce que cela ne pouvoit arriver qu'à leur abaissement: au préjudice de leur autorité. La plûpart neanmoins rengainerent leurs pretentions pour les remettre sur pied dans une occasion plus favorable, mais enfin la Maison de Bouillon ayant été plus perseverante que les autres, sous pretexte qu'elle ne demandoit rien, qui ne lui fut dû, puis que du tems qu'elle étoit en possession de Sedan plusieurs Puissances la reconnoissoient en cette qualité, elle obtint à la fin ce qu'elle vouloit. Cela fit dire au Marêchal de Grammont une parole qu'il eut depuis souvent à la bouche, quand il vouloit témoigner que l'on venoit à bout de tout quand on perseveroit dans sa résolution; tout de même, dit-il, que le Roure est devenu Paris par la perseverance, ainsi la Maison de Bouillon est parvenuë à sa Principauté.
Le Roure est un Fauxbourg de Paris qui en étoit autrefois bien éloigné, mais comme on a toûjours aggrandi cette Ville, il s'est trouvé à la fin qu'on y tant bâti qu'il en fait maintenant une partie. Voilà ce que dit ce Maréchal, pendant que de son côté il aspiroit lui même au même honneur. Il fit même tout ce qu'il put au mariage du Roi pour qu'il lui fut accordé; mais comme on ne pouvoit faire cela pour lui qu'on ne le fit en même tems pour quelque autre, la consequence en parut si grande à la Cour, quoi qu'il y fut fort bien, qu'elle ne jugea pas à propos de lui accorder sa demande. Il est vrai, comme s'en ventoient Mrs. de Bouillon, que quelques Puissances étrangeres les reconnoissoient pour Princes, du tems qu'ils étoient Maîtres de Sedan: l'Empereur & l'Espagne le faisoient pour les brouiller avec la France qui se moquoit de leur donner cette dignité, elle qui les avoit veus ses sujets pendant tous les siécles passez, & qui les comptoit toûjours de ce nombre. Les Hollandois là lui donnoient pareillement pour plaire au Prince d'Orange qui étoit proche parent de ces nouveaux Princes; car le feu Maréchal de Bouillon pere de Mr. de Bouillon & de Mr. de Turenne avoit épousé Elisabeth de Nassau soeur du Comte Maurice. Ce Prince de son vivant avoit fait tout ce qu'il avoit peu pour porter Henri IV avec qui il étoit fort bien, à lui accorder cette prerogative pour lui; mais ce Grand Roi n'avoit jamais voulu avoir cette complaisance là. Louis XIII. en avoit été de même pour ses succeseurs qui l'en avoient prié les uns après les autres. Ce n'est pas qu'il ne le reconnut pour Prince de Sedan, mais de traiter sa Maison comme une Maison Souveraine comme il pretendoit, c'est dequoi il n'avoit jamais voulu entendre parler. Mais enfin ce que le pere & le fils n'avoient pas voulu faire le Roi d'aujourd'hui la fait. Cela fait connoître que nos Souverains font des Princes, quand ils veulent, tout aussi bien que l'Empereur; car enfin si cela n'étoit pas où en seroient aujourd'hui les Princes de cette Maison qui ne se peuvent qualifier tels que par la grace du Roi, & non pas par la grace de Dieu.
D'abord que le Cardinal Mazarin fut installé dans le Ministere, & qu'il s'y vit comme affermi par le succès de la Bataille de Rocroi, & par la prison du Duc de Beaufort & de ses autres ennemis, il étudia l'inclination des grands de la Cour, afin d'amuser les uns & les autres par tout ce qu'il verroit y avoir du rapport. Il reconnut que le jeu étoit une passion qui ne leur déplaisoit pas, & comme il ne s'y deplaisoit pas lui même, il étoit chez lui un jeu de hoca & quelques autres jeux qu'il avoit apporté d'Italie. Ceux qui avoient assez d'esprit pour l'examiner reconnurent bien-tôt son avarice, par l'envie qu'il avoit de gagner. Cependant comme il y avoit bien à dire qu'on ne l'estimat autant qu'on avoit fait le Cardinal de Richelieu, il n'y eut presque que des miserables qui voulussent d'abord être domestiques chez lui: le fils d'une lingere de Paris eut la principale charge de sa maison: un autre qui étoit encore moins que celui-ci, puis qu'il n'étoit que le fils d'un Meunier de Bretagne ne fut pas encore un de ses moindres Officiers, & il eut l'Intendance de ses finances. Elles étoient petites au commencement, & il n'eut pas besoin d'un gros journal pour les y employer, mais par succession de tems elles devinrent si grosses que si ce n'est qu'on s'en pouvoit bien rapporter à lui, il eut presque eu besoin d'une chambre des comptes pour y prendre garde. Il eut l'addresse parmi tout son ménage d'en faire un dont un autre que lui ne se fut jamais avisé. Il fit faire du bien à ceux à qui il gagnoit leur argent; & ceux qui lui gagnoient le sien, ne pouvoient être payez de leurs apointemens, quelque instance qu'ils lui en pussent faire. Il en étoit de même de ceux qui gagnoient aussi l'argent des autres, & il leur repondoit à tous quand ils lui en parloient, qu'ils avoient le moyen d'attendre, & qu'ils devoient laisser passer les plus pressez. Il n'avoit garde de leur dire qu'ils n'auroient point d'argent tant qu'ils gaigneroient celui d'autrui. Il ne vouloit pas leur couper la bourse si malhonnêtement, & il s'y prenoit avec bien plus d'addesse.