Miledi me répondit que puisque cela étoit ainsi, je n'aurois qu'à passer en Angleterre, & qu'elle m'y viendroit trouver. Elle n'en avoit nulle envie comme il me fut bien tôt facile de le reconnoître. Je m'en doutai bien aussi, mais feignant de donner dans le panneau comme une duppe, je lui repliquai en même tems qu'à ces conditions, je ne me batrois pas seulement contre le Marquis de Wardes mais encore contre tous ceux qu'il lui plairoit de me nommer, que cependant comme rien ne me donneroit plus de courage que la seureté qu'elle me garderoit sa parole je la prirois de ne pas trouver mauvais que je lui en demandasse des arrhes avant que de m'engager dans ce combat; que les meilleures & les plus assurées qu'elle me put donner étoit de m'accorder d'avance les faveurs qu'elle me promettoit: que si elle vouloit faire un vainqueur, elle devoit faire un heureux; puisque sans cela je ne ferois que combattre en transe, & serois plûtôt vaincu par la peur qu'elle me feroit elle même, que par celle que me feroit mon ennemi. Elle me répliqua qu'il n'y avoir que moi qui fût capable de faire une demande comme celle là, qu'on n'avoit jamais veu qu'on demandât à être payé d'avance, sur tout quand on avoit un peu d'estime pour une personne.

Elle avoit raison dans le fonds, & j'eusse peut être rougi moi même de mon procedé si ce n'est que la connoissance que j'avois de ses affaires, me rassuroit bien quand je venois à y penser. Je savois qu'elle avoit franchi le pas qui coute tant d'ordinaire à une fille, & je me disois que puis qu'elle l'avoit bien franchi pour un autre, elle pouroit bien le franchir encore pour moi. Au reste ne me laissant point ébranler par tout ce qu'elle me put dire pour me détourner de ma resolution, je persistai dans ma demande, sous pretexte que je ne pouvois être en seureté sans cela, & que si elle vouloit remporter la victoire, il y alloit de son intérêt tout aussi-bien que du mien de ne me pas refuser ce que je lui demandois. Enfin lui faisant presque entendre que mes services n'étoient qu'à ce prix là, quoi que ce fut modestement, & comme un homme qui en étoit passionnément amoureux, je la mis dans la fatale nécessité ou de m'accorder ce que je lui demandois ou du moins de me le laisser prendre. Elle aima mieux l'un que l'autre, & nous devinmes bons amis dans le même instant ou du moins il n'y eut eu personne qui ne l'eut jugé ainsi, si l'on eut sçu ce qu'elle venoit de me permettre. Elle voulut me persuader alors fort adroitement, & comme si ce n'eut été que pour l'amour de moi, de se venger sans être obligé de mettre ma vie au hazard, elle me dit pour me le faire agréer que quelque brave qu'un homme put être il n'étoit pas assuré de triompher d'un autre, principalement quand il étoit de la trempe dont étoit l'ennemi que j'avois sur les bras. Que j'eusse donc à considerer le chagrin que ce lui seroit de me perdre, si je venois par malheur à succomber dans cette querelle; qu'elle en mourroit de douleur, & que c'étoit dequoi je ne devois faire nul doute, après ce qu'elle venoit de m'accorder: elle se donna bien de garde de me parler de sa vengeance, qu'elle pretendoit assurer par là; mais comme je me doutois bien que c'étoit là l'unique but qui la faisoit agir, je me le tins pour dit sans lui en rien témoigner néanmoins. Je me contentai de lui répondre que quand même je saurois être tué dans ce combat, j'aimerois beaucoup mieux l'être que de souiller mon honneur par aucune lâcheté. Elle se mit à pleurer comme si elle eut eu peur de me perdre. J'en crus presque quelque chose, tant on croit aisément ce qui nous flatte; ainsi tâchant de la rassurer par mes caresses, je lui promis que j'allois être invincible, maintenant que j'étois si heureux que de posseder son amitié.

Je ne risquois pas beaucoup en lui promettant d'être invincible de ce côté-là. Je n'avois nulle envie de me battre, & charmé plus que jamais de cette Syrenne, je ne songeois qu'à lui avoüer la tromperie que je lui avois faite, afin que la délivrant par-là de tout ressentiment, & que me delivrant aussi en même-tems du combat que j'avois à faire, je pusse jouïr en repos de ma bonne fortune. Il m'étoit necessaire de le faire bien-tôt, par les persecutions qu'elle me faisoit déja de lui tenir ma parole, sans differer d'un moment, mais dans le tems que je me trouvois le plus embarassé comment m'y prendre, j'eus quelque relâche sans y songer. Je sûs que le Marquis de Wardes étoit tombé malade de la fievre, & comme elle lui faisoit garder le lit ce me fût une excuse à laquelle elle ne put trouver à redire. Cette fievre lui dura sept ou huit jours, pendant lesquels ayant demandé à cette fille la grace de pouvoir passer une nuit avec elle, elle chercha à s'en excuser, sous pretexte qu'elle ne vouloit pas que sa femme de chambre le sut. Je me voulus charger de la gagner, croyant qu'après ce qui s'étoit passé entr'elle & moi elle seroit bien obligée de mettre bas sa jalousie, quand je lui dirois resolument que c'étoit un faire le faut; mais elle n'y voulut jamais consentir, me disant qu'elle ne voudroit pas pour tout l'or du monde lui donner cette prise sur elle.

J'eusse bien pû, si j'eusse voulu, lui dire tout ce que je savois de ses affaires, & lui apprendre par-là que quelque mesures qu'elle fit semblant de prendre, j'étois bien persuadé qu'elle ne passeroit jamais pour une Vestalle dans son esprit. Mais ne croyant pas qu'il fut encore tems de lui en dire ma pensée, je feignis de me rendre à ses raisons. Ainsi je lui proposai un autre parti qui fut de me laisser cacher dans sa chambre, pendant qu'elle envoyeroit sa femme de chambre quelque part, afin que quand elle reviendroit elle crut que je fusse sorti. Elle y voulut encore trouver quelque difficulté, mais lui ayant representé que le Marquis de Wardes étant sur le point de sa convalescence elle ne me devoit pas refuser ce contentement, parce que devant qu'il fut trois jours je ne serois plus en état de lui demander la même chose, elle y consentit à la fin. Je ne fus donc point en peine de gagner la femme de chambre, ce qui m'eut été peut-être plus difficile que je ne pensois, parce qu'elle devenoit jalouse tous les jours de plus en plus.

J'avois resolu de ne pas laisser passer cette nuit, sans avoüer à la belle qu'elle n'avoit plus que faire d'en vouloir tant au Marquis de Wardes, puis que le sujet qu'elle en croyoit avoir n'étoit qu'une fiction. Je me figurois que cette nouvelle ne lui pouroit être qu'agréable, parce qu'au lieu d'un amant qu'elle croyoit la mepriser, elle en trouveroit un qui lui avoit toûjours été si affectionné qu'il avoit eu recours à une si grande tromperie pour l'empêcher de se jetter entre les bras d'un autre. Chacun à ma place eut eu sans doute la même pensée, & celui devoit être aussi une grande consolation de savoir que si elle avoit fait faux bons à son honneur se n'étoit qu'en faveur d'un homme qui l'aimoit passionnément. Je crus être obligé de bien prendre mon tems pour lui en parler, afin d'en être bien reçû. Je n'en pouvois pas souhaiter un apparement plus favorable que celui-là, & ayant encore étudié le moment où elle seroit plus disposée à entendre raison je fus tout surpris de voir qu'au lieu de l'ardeur où elle me paroissoit auparavant, elle devint de glace tout à coup. Je tâchai de la ranimer non seulement par un discours qui me paroissoit très persuasif, mais encore par mes caresses. Je croiois qu'il n'y avoit rien de plus capable de la toucher, & que par amitié ou par raison elle me remerciéroit de l'avoir delivrée d'un courtisan à qui elle se vouloit donner sans savoir s'il auroit la moindre amitié pour elle. Je contois même de lui remontrer dans un moment que quand même il en eut eu il eut été à craindre qu'il n'eut abusé de sa confidence suivant la coutume ordinaire de ses semblables, qui font de grands scelerats en amour; mais elle ne me permit pas de faire tout ce que je voulois, elle me donna un coup de pied de si grande furie que s'il eut été poussé avec autant de force que de colére, elle m'eut jetté hors du lit. Cette action me surprit au point qu'il est aisé de se l'imaginer. Je ne crus plus à propos de lui parler raison, ni d'avoir recours à la tendresse, & lui demandant pardon avec autant d'instance que si j'eusse eu à me delivrer de la corde, elle fut tout aussi peu sensible à mes soumissions qu'elle l'avoit été à tout le reste. Elle eut même si peu de discretion qu'elle reveilla sa femme de chambre par le bruit qu'elle faisoit. Il est vrai qu'elle ne s'en soucioit gueres, & que comme elle avoit appris, parce que je venois de lui dire, qu'elle avoit été de moitié avec moi de la tromperie qui lui avoit été faite, elle prétendoit bien la reveiller d'une autre façon.

La femme de chambre qui ne savoit point ce que cela vouloit dire, & qui bien loin de croire sa maîtresse avec moi, me croioit sorti comme elle le lui avoit dit elle même, étant venuë pour voir ce que c'étoit avec une bougie à la main elle fut fort surprise de me trouver là moi, qu'elle en croioit si loin. Elle eut peut-être bien été la premiere à se plaindre si elle eut osé, mais sa maîtresse ne lui en donnant pas le tems, lui dit toutes les injures qui peuvent jamais sortir de la bouche d'une femme. Elle lui reprocha de m'avoir aidé à la tromper, & la femme de chambre ayant été assez hardie pour lui répondre, que si elle l'avoit trompée comme elle avoit fait veritablement par trois fois, ce n'étoit pas elle qui m'avoit introduit cette nuit là dans son lit, je crois qu'elle l'eut tué de bon coeur ou du moins qu'elle l'eut bien batuë, si elle eut pu le faire sans reveiller toute la maison. Enfin un peu de raison étant revenuë chez elle à la place d'un si grand emportement elle lui dit de faire son pacquet dés qu'il feroit jour, puis qu'elle ne vouloit jamais la voir. Pour moi elle me fit un compliment qui ne devoit pas me plaire d'avantage, elle me commanda de ne me jamais montrer devant elle, à moins que de vouloir qu'elle ne me plongeât un poignard dans le sein. Je pris mes habits à l'heure même sans me le faire dire deux fois, & de peur qu'elle ne se saisit de mon épée pour faire avec, ce qu'elle ne pouvoit faire avec un poignard faute d'en avoir un, ce fut la premiere chose dont je me nantis. Je passai le reste de la nuit dans la chambre de sa femme de chambre qui n'avoit pas envie du rire, non plus que moi. Sa maîtresse lui devoit tous ses gages, depuis qu'elle étoit entrée à son service, & comme son frere, quelque riche qu'il fut, ne lui envoioit point d'argent, elle ne savoit où aller, en cas, comme il y avoit bien de l'aparence, qu'elle tint sa colére. Je vis bien que c'étoit là où le mal lui tenoit; parce qu'au lieu de me faire des reproches comme elle m'eut fait sans doute, dans une autre rencontre, elle ne faisoit que se plaindre comme une personne qui ne savoit que devenir, ainsi, ne voulant pas qu'elle se desesperât je lui dis de mettre son esprit en repos, & que si sa maîtresse en usoit mal avec elle, elle me trouveroit toûjours prêt quand elle auroit besoin de quelque chose.

Cette parolle lui rendit la tranquilité qu'elle avoit perduë & m'eut ôté la mienne, si j'en eusse encore eu après ce qui venoit de m'ariver, car au lieu de me remercier de la bonne volonté que j'avois pour elle, elle commença à me traiter de traitre & de perfide, tout de même que si je lui eusse promis mariage, & que je lui eusse manqué de foi. Je l'eusse bientôt rappaisée si j'eusse été d'humeur à lui proposer de passer le reste de la nuit avec elle, mais n'ayant nulle envie de rire & même en étant bien éloigné, j'allumai du feu en attendant que le jour parût, & tachai de mâcher mon frein. Le jour vint enfin après s'être fait bien attendre, & m'en voulant aller chez moi, la femme de chambre me retint par le bras, me disant de ne pas sortir si matin; parceque ceux qui me verroient ne pouroient croire autre chose sinon que j'aurois passé la nuit où avec elle ou avec sa maîtresse. Je ne devois gueres ménager l'une de la maniere qu'elle en usoit avec moi, & pour ce qui est de l'autre si je devois avoir un peu plus d'égard ce n'étoit tout au plus que par raport à son sexe, que tous les honêtes gens doivent considerer. Car par rapport à sa vertu comme je la croiois mince, je ne me sentois pas obligé d'avoir pour elle une grande consideration.

Je ne dis pas tous ce que je pensois à cette fille, elle n'y eut pas trouvé son compte, ni moi non plus. En effet c'eut été alors qu'il lui eut été pardonnable de me dire toutes les injures qu'elle m'avoit dites; quoi qu'il en soit ma complaisance, ou pour mieux dire mon honnêteté, ayant été jusques à la croire, bien qu'on ne put s'ennuyer plus que je faisois là, sa maîtresse fit raisonner une petite sonnette sur les neuf à dix heures du matin afin qu'elle entrât dans sa chambre. C'étoit le signal qu'elle avoit coutume de lui donner quand elle avoit quelque chose à lui dire. Il y avoit déja sept ou huit heures tout du moins que nôtre affaire étoit arrivée, tems qui étoit suffisant pour l'avoir fait rentrer en elle même, mais elle y étoit si peu disposée qu'elle ne faisoit cet appel à cette fille que pour lui continuer le commandement qu'elle lui avoit déja donné de vuider de chez elle incontinent. Une autre moins emportée s'en seroit bien gardée: neanmoins elle eut consideré que le desespoir où elle l'alloit mettre de la renvoyer sans argent, alloit être cause qu'elle ne feindroit point de la dechirer d'une étrange maniere; mais bien loin d'y faire reflexion elle lui dit encore que si elle apprenoit jamais qu'elle eut fait d'elle aucun discours, elle pouvoit s'assurer qu'il lui en couteroit la vie. La femme de chambre eut beau lui repliquer qu'on ne mettoit pas ainsi une fille sur le pavé & qu'on la paioit du moins quand on la renvoioit. Il eut autant vallu pour elle de ne rien dire du tout, que de lui tenir ce langage. Ainsi ayant été obligée de lui donner les clefs de ce qu'elle avoit en maniment, elle me vint dire devant que ne s'en aller que je ferois bien de sortir avec elle, maintenant que l'heure n'étoit plus induë. Je vis bien à ce discours qu'elle n'avoit plus tant de soin ni de sa reputation ni de celle de sa maîtresse, puis qu'au lieu de me deffendre comme elle avoit fait autrefois de sortir que l'on ne fut sur la brune, elle étoit la premiere à me le conseiller. Elle me conseilloit même encore de sortir avec elle, ce qui étoit lâcher tout à fait la gourmette à la retenuë dont elle m'avoit fait parade quelques heures auparavant. Je ne crus pas devoir suivre son conseil, plus pour l'amour de moi même que par aucune consideration que j'eusse pour elle. Je trouvai que je n'aurois gueres d'honneur dans le monde si on alloit dire que j'eusse découché de ma maison pour aller passer la nuit avec une soubrette, ainsi lui ayant dit de s'en aller & que puisque j'avois tant tardé à sortir j'attendrois encore à le faire jusques à la nuit, afin de ménager la maîtresse comme elle me l'avoit conseillé elle même: elle me repondit que j'en ferois tout ce que bon me sembleroit; mais que si je l'en voulois croire je m'en donnerois bien de garde, que quand elle m'avoit donné ce conseil c'est qu'elle avoit cru que le jour venant elle mettroit de l'eau à son vin; mais que puis qu'elle ne l'avoit pas encore fait à l'heure qu'il étoit, il n'y avoit pas d'apparence qu'elle songeât à se raviser; qu'ainsi après y avoir bien pensé, il étoit à craindre qu'un tas d'anglois la venant voir comme ils avoient de coutume, elle n'en priât quelqu'un de me poignarder, lors que j'y penserois le moins. Qu'elle la connoissoit assez pour douter que son emportement ne put aller jusques-là; que je proffitasse de son avis, sinon que je voudrois peut-être le faire lorsqu'il n'en seroit plus tems.

Ce discours me fit penser en moi même qu'elle pouroit bien avoir raison, sur tout après avoir reflechi que m'ayant tout sacrifié moyennant la promesse que je lui avois faite de tuer le Marquis de Wardes, elle pouroit bien faire la même chose à l'égard d'un autre, pourvû qu'il lui promit pareillement de venger dans mon sang l'affront qu'elle croioit que je lui eusse fait. Ainsi n'ayant plus ni tant de consideration pour elle ni tant de consideration pour moi même, je dis à la femme de chambre que je la voulois croire au peril de tout ce qui en pouroit arriver; qu'elle me laissât passer devant elle, & qu'elle ne me suivit qu'un demi quart d'heure après; afin qu'on ne prit pas tant de garde à nous, que si nous sortions tous deux ensemble. Elle consentit à tout ce que je voulois, & étant sorti le premier, elle sortit quelque tems après comme nous en étions convenus. Cette précaution n'empêcha pas qu'on ne me remarquât, & comme on savoit que je ne pouvois sortir que de chez Miledi... où l'on savoit que j'allois ordinairement on m'eut peut-être soupçonné de venir de chez la maîtresse, si ce n'est que l'on vit la servante sortir peu de tems après moi; Elle emportoit son paquet, & un homme ayant eu la curiosité de la suivre; il vit que je l'attendois à cent pas de là, où je lui avois donné rendez-vous. Je voulois savoir si sa maîtresse ne lui auroit rien dit quand elle lui seroit allée dire à Dieu, & je lui avois conseillé d'y aller, quoi qu'elle lui eut donné son congé, si absolument que cela me paroissoit superflu en quelque façon.

Ce que cet homme fit justifia Miledi.... comme je le vais dire dans un moment, quoique néanmoins, ce ne fut pas une preuve bien convainquante pour elle. En effet, on pouvoit croire, & cela étoit même fort vraisemblable, que si j'avois quelque commerce avec elle, ce ne pouvoit être que par le moyen de sa femme de chambre, & qu'ainsi je pouvois bien lui parler sans que ce fut à elle que j'en voulusse. Mais ce paquet fit merveille pour sa maîtresse, & voici comment cela se passa.