Elle ne le fit paroître qu'entre quatre & cinq heures du matin qu'elle fut mettre le feu elle même à une mechante paillasse qui étoit dans une gallerie assez éloignée de sa chambre: c'étoit à quoi je songeois le moins, aussi bien que Miledi... qui ne pensoit qu'à ce qu'elle auroit à me dire, pour s'exemter de la confusion qu'elle ne pouvoit s'empêcher de se faire d'avance, quand elle faisoit reflexion que je l'allois voir face à face, mais le bruit que l'on fit en même tems par tout cet hôtel, d'abord que l'on s'y fut apperçu du feu l'ayant bientôt retirée de ces pensées pour songer que dans ce tems de desordres, & de confusion l'on me pouvoit surprendre avec elle, elle fut la premiere à me prier de m'en aller. Je ne me le fis pas dire deux fois, & étant allé trouver la femme de chambre, elle me dit que comme la porte de l'hôtel étoit ouverte maintenant à tous allans & à tous venans pour en recevoir du secours, je pouvois me servir de cette occasion pour me retirer chez moi. Je fis ce qu'elle me conseilloit, & le feu ayant été éteint avant le jour, Miledi... fut bien fâchée de cet accident qui m'avoit tiré d'entre ses bras plûtôt qu'elle n'avoit resolu. Au reste sa femme de chambre qui lui avoit apporté de la lumiere, afin qu'elle se precautionnât, en cas que le feu eut fait quelque ravage, s'étant retirée dans sa chambre après avoir veu qu'il n'y avoit rien à en craindre, ne se vit pas plûtôt en seureté, & Miledi.. toute seule, qu'elle eut la curiosité de lire le billet, que je lui avois laissé, mais elle n'eut pas beaucoup de lieu d'en être contente, puis qu'elle ni trouva que ce que l'on va lira ici.
Je suis tellement accablé de rendez-vous que si ce n'est que vous êtes étrangere & que j'ai voulu étendre ma reputation au delà de la mer, qui separe vôtre pais d'avec le mien, je n'eusse jamais accepté ceux que vous m'avez donnez. Ne vous attendez donc pas que je mes rende aussi ponctuel à l'avenir que je l'ai été ces jours-ci. Il faut que chacun ait son tour, & tout ce que je puis faire pour vous est de vous embrasser tout au plus trois ou quatre fois en un an.
Miledi... n'eut jamais cru ce qu'elle voioit, si ce billet lui eut été donné par un autre que par moi. Je lui avois paru trop amoureux, il n'y avoit qu'un moment, pour lui laisser comprendre ce que vouloit dire deux choses aussi opposées que l'étoient tant d'amour & un si grand mépris. Elle se remit au lit où elle ne fit que pleurer toute la matinée. Je m'en doutai bien sans le voir, & étant allé chez elle l'après dinée pour me réjouir un peu de sa confusion, elle ne fut visible ce jour là ni pour moi ni pour personne. Ce fut encore la même chose le lendemain, mais ayant dit le soir à la femme de chambre qu'elle eut bien voulu me parler si je revenois la voir le jour suivant, elle lui ordonna de me faire entrer dans sa chambre, pendant qu'elle en refuseroit la porte à tout autre.
La femme de chambre qui savoit bien le sujet qu'elle avoit d'être si triste, ne fut pas dans une petite peine de deviner ce qu'elle me vouloit. Elle ne le put jamais pénétrer, quelque gehenne qu'elle donnât à son esprit. Ainsi étant obligée de prendre patience jusques à ce que je l'eusse vûë, afin d'en être instruite par moi même, je fus bien surpris quand y étant encore retourné ce jour là elle me dit le compliment qu'elle avoit à me faire de la part de sa maitresse. Il me fut impossible tout aussi bien qu'à elle de deviner ce qu'elle me vouloit, mais enfin sachant que je n'attendrois pas long tems à le savoir, puisque je n'avois qu'à entrer dans son appartement pour en apprendre quelque chose, je me fis annoncer, afin de voir si elle n'auroit point changé de sentiment. Sa femme de chambre dont je m'étois servi pour lui faire dire que j'étois là, étant revenuë incontinent, & m'ayant dit que je pouvois entrer, je le fis tout aussi-tôt. Je trouvai sa maitresse sur son lit qui étoit dans un grand negligé, mais qui ne m'en parut pas moins belle. Cela me fit penser en même tems que rien ne manquoit plus à mon bonheur que de jouïr de gré à gré d'une si belle personne, sans être obligé d'user de supercherie comme j'avois fait, pour la posséder.
Je la trouvai si méconnoissable d'humeur qu'il ne pouvoit y avoir un plus grand changement que celui que j'y trouvois: aussi, au lieu de le prendre avec moi sur un ton railleur comme elle avoit accoutumé de faire auparavant, elle me demanda d'un grand serieux, si je lui disois vrai quand je lui avoit dit que je l'aimois avec la derniere passion. Je me mis à genoux à côté de son lit l'entendant parler de la sorte, & lui ayant confirmé là avec tous les sermens que je crus les plus capables de la persuader, que s'il y avoit quelque deffaut dans les assurances que je lui en avois données, il ne venoit que de ce qu'il m'étoit impossible de lui dire veritablement jusques à quel point je l'aimois, elle me repondit que puisque cela étoit ainsi, il étoit juste qu'elle me traitât mieux qu'elle n'avoit fait par le passé; qu'elle changeroit doresenavant de conduite avec moi; mais à condition que je ne me dementirois jamais des promesses que je lui avoit toûjours faites de l'aimer plus que moi même, qu'elle m'en demanderoit bientôt des marques, & qu'elle s'attendoit que je les lui donnerois de tout mon coeur.
Je lui pris la main que je baisai avec des transports tout extraordinaires pour lui témoigner par là aussi-bien que par mes parolles, qu'elle n'avoit qu'à commander pour être obeie inviolablement; elle me laissa faire sans y apporter la moindre resistance, ce qui me charma bien autant que toutes les faveurs que je lui avois derobées, quoi qu'elles fussent d'une autre nature que celles là. Car enfin tout ce qui se derobe n'a pas le même agrement que ce qui se donne volontiers, à moins que ce ne soit de ces sortes de larcins où il est bien aisé de voir que celle à qui on les fait est bien aisé de les laisser faire.
Miledi... en demeurera là ce jour là sans vouloir me rien dire d'avantage. Je la vis les jours suivans, & j'en fus toûjours bien traité, elle me fit même meilleur mine de moment à autre, desorte que si je n'eusse point su la foiblesse qu'elle avoit pour le Marquis de Wardes, je me fusse estimé le plus heureux de tous les hommes. La femme de chambre ne demeura pas indifferente sur toutes ces visites; elle en vouloit savoir le secret, & j'eus bien de la peine à lui faire prendre le change. J'en vins à bout néanmoins assez adroitement. Je lui fis accroire qu'elle m'avoit rendu une lettre de son frere qui avoit eu querelle avec le Marquis de Winchester, qu'il me mandoit qu'il passeroit en France incessamment pour se battre contre lui, n'osant le faire en Angleterre, qu'il me prieroit d'être son second & que c'étoit pour cela que sa maîtresse me caressoit. Elle goba cette nouvelle comme une verité, & à cause du bonheur que j'avois eu jusques là dans les combats que j'avois faits, elle crut aisément que quand on en avoit quelqu'un à faire il y avoit plus de seureté à s'y servir de moi que d'un autre, & que c'étoit pour cela que j'éprouvois le changement dont je viens de parler.
Le nouveau procedé de Miledi... ne pouvant qu'il ne m'étonnât, moi qui savois toutes ses affaires, & qui d'ailleurs en avois toujours été maltraité, je me mis à faire reflexion d'où il pouvoit venir. Enfin après y avoir bien songé tout ce que je trouvai de plus vraisemblable, fut qu'elle ressembloit à beaucoup de Dames, lesquels après avoir passé leur fantaisie avec un homme en cherchoient un autre, avec qui elles pussent trouver ce qu'elles ne trouvoient plus en lui.
La pensée que j'avois ne se trouva pas veritable cependant, & je ne tardai guerres à en être éclairci l'étant retournée voir le lendemain que je l'avois accusée si injustement d'aimer le change. Elle me dit que le tems étoit venu de me mettre à l'épreuve, & qu'elle vouloit savoir aujourd'hui si je ne lui refuserois rien de ce qu'elle me demanderoit. Je lui répondis sans hésiter qu'elle n'avoit qu'a parler, & que quand même elle me demanderoit ma vie, elle verrait bien-tôt par le sacrifice que je lui en ferois, le plaisir que ce me feroit de lui obéïr. Elle me répliqua que ce n'étoit pas ma vie qu'elle demandoit, mais bien celle d'un autre, & que si je la lui voulois promettre il n'y avoit rien que je ne puisse esperer. Cette parolle m'ouvrit les yeux à l'heure même, & comprenant tout aussi-tôt l'effet qu'avoit produit le billet que je lui avois laissé, dans nôtre derniere entrevuë, je ne feignis point de lui dire qu'elle n'avoit qu'à me nommer son ennemi, & qu'elle en seroit bien-tôt deffaite.
Cette promesse ne me couta rien, parce que je contois de profiter auprès d'elle de celle qu'elle m'avoit fait elle même dans le violent desir qu'elle avoit de se venger. Je contois aussi que quand j'en aurois eu ce que je pretendois pour recompense de mes promesses, je lui avouerois ingenuement qu'elle ne devoit plus être tant en colere qu'elle l'étoit contre le Marquis de Wardes, puisque c'étoit moi qui l'avoit trompée sous son nom. Elle fut ravie de la chaleur avec laquelle je lui promettois mon secours, ainsi après m'avoir encore confirmé qu'il n'y avoit rien que je ne dusse espérer auprès d'elle si je lui rendois ce service, elle me dit que cet ennemi dont elle demandoit le sang étoit le Marquis de Wardes. Je feignis d'être extrémement surpris l'entendant nommer, Miledi... ne put meconnoître ma surprise & me demanda ce qu'étoit devenu mon courage moi qui semblois il n'y avoit qu'un momen vouloir affronter le ciel pour lui plaire. Je lui repondis que quoi que je lui eusse paru tout étonné, je n'en avois pas moins de courage qu'auparavant, mais que considerant que de quelque maniere que tournât le combat qu'elle me demandoit contre ce Marquis, j'allois être reduit à ne la voir de ma vie, je lui avouois ingenuëment que toute ma confiance m'abandonnoit à cette pensée. Elle me demanda pourquoi je ne la verrois plus, si j'en sortois vainqueur, comme elle l'esperoit; parceque lui répondis-je qu'il n'y aura point de grace pour moi à esperer de Sa Majesté. En effet je n'aurai pas seulement contrevenu par là à ses ordres, mais j'aurai tué encore un Seigneur qui est parfaitement bien auprès de la Reine sa mere, ainsi le mieux qui m'en sauroit jamais arriver est de m'enfuir & par consequent de ne nous voir jamais.