Le Marêchal ne fut pas plûtôt informé de la chose qu'il envoya chercher celui dont on se plaignoit, résolu de lui faire un méchant parti. Il n'avoit garde pourtant de le faire, sans en parler au Duc d'Orleans, & il contoit bien de n'y pas manquer d'abord qu'il auroit sçu de l'autre la raison pour laquelle il avoit fait la réponce que je viens de dire. L'Officier de l'Artillerie qui savoit bien qu'il avoit affaire à un homme violent, & qui n'entendoit point de raillerie, sur tout à l'égard de ceux qui prévariquoient à leur devoir, ne voulut pas aller trouver le Marêchal sans user auparavant de précaution. Il fouilla dans une cassette, & s'étant muni d'un papier il partit alors pour savoir ce qu'il desiroit de lui. D'abord que le Marêchal le vit, il lui dit sans autre compliment, qu'il alloit le faire pendre, & qu'il ne lui donnoit qu'un quart d'heure pour se preparer à la mort: Il avoit envoyé effectivement vers le Duc d'Orleans pour lui representer la necessité qu'il y avoit de faire faire cette punition, pour empêcher les autres de lui ressembler. Le Duc n'avoit garde de l'en dédire, puis que le cas le requeroit, & que d'ailleurs le Marêchal en devoit encore mieux connoître l'importance qu'un autre, lui qui étoit superieur particulier du coupable. Mais cet homme lui laissant jetter son feu sans paroître autrement ému de tout ce qu'il lui pouvoit dire, lui répondit à la fin qu'il le feroit pendre s'il vouloit, principalement si le Duc d'Orleans y donnoit les mains, mais que quand il leur auroit dit à l'un & à l'autre ce qu'il avoit à dire pour sa justification, il ne croyoit pas qu'ils allassent si vite. Le Marêchal n'entendit pas plûtôt sa réponse qu'il se mit encore plus en colere, qu'auparavant. Il lui demanda s'il ne lui avoit pas ordonné de faire provision de tant de miliers de poudre pour le siege, & s'il ne lui en devoit pas encore rester plus de la moitié. L'autre lui répondit qu'il ne disconvenoit pas de ce qu'il lui disoit, qu'il lui avouoit même que tout cela étoit vrai, mais qu'il avoit un ordre superieur, auquel il avoit cru devoir obeïr. Le Marêchal entendant parler d'ordre superieur, craignit qu'après avoir fait tant de bruit il n'en eut encore le dementi. Il ne se put imaginer autre chose à ce qu'il venoit d'entendre, si-non que c'étoit du Duc d'Orleans qu'il vouloit parler. Ainsi le prenant à l'heure même sur un autre ton, il eut bien voulu retenir les paroles qu'il croyoit avoir lâchées imprudemment, après ce que l'autre venoit de lui dire. Il n'eut pas le tems de lui demander d'éclaircissement de ses soupçons, l'homme qu'il avoit envoyé vers le Duc d'Orleans étant rentré en même tems dans sa tante, il le regarda plûtôt pour découvrir sur son visage ce qu'il avoit à craindre ou à esperer, qu'il ne prit soin de le demander à celui à qui il venoit de témoigner tant de mal. Il n'y vit rien de fâcheux, & en étant encore plus assuré par sa réponse, qui fut que le Duc d'Orleans lui mandoit de faire tout ce que bon lui sembleroit, il reprit en même tems son premier air & dit à celui qu'il venoit de condamner devant tant de monde, qu'il ne croyoit donc pas être assez coupable après ce qu'il avoit fait, puis qu'il joignoit encore le mensonge à l'impudence. L'homme le laissa dire sans en paroître plus étonné, ce qui rendant encore le Marêchal moins traitable, il fit un nouveau serment que devant qu'il fut on quart d'heure il ne le laisseroit pas en vie ou qu'il en mourroit à la peine. L'homme comme s'il eut été insensible, lui repartit de rechef qu'il ne l'empêcheroit pas le faire tout ce qu'il voudroit, puis que cela étoit au dessus de son pouvoir; mais que tout grand Seigneur qu'il étoit il ne croyoit pas qu'il le put faire impunément, qu'il n'avoit rien fait que par l'ordre du premier Ministre, qu'il croyoit encore plus puissant que lui, & que s'il en doutoit, il alloit le lui montrer. Il tira en même-tems de sa poche une Lettre du Cardinal qui étoit conçûë en ces termes.
Ressouvenez-vous du serment que vous avez fait lorsque vous avez été reçû dans vôtre charge. Vous avez promis au Roi de lui être fidelle. La fidélité qu'il vous demande est que vous empêchiez, autant qu'il sera en vôtre pouvoir, qu'on ne le vole. Il se fait une grande dissipation de poudre tous les ans, sans qu'on sache ce qu'elle devient. A la moindre allarme vos superieurs prennent pretexte de délivrer des ordres d'en distribuer une grande quantité, cependant ou ils ne s'executent pas, ou la distribution rentre dans leurs bourses par des detours que Sa Majesté connoit bien & qu'il n'est pas necessaire d'expliquer. En cette rencontre & en toute autre semblable faites vous reiterer toûjours vos ordres pour le moins trois ou quatre fois, cherchez quelque pretexte pour ne pas obéir promptement, autrement vous vous rendrez non seulement indigne de la recompense qui vous a été promise, mais l'on croira que vous participerez à leurs larcins.
Le Marêchal fut bien étonné à cette lecture où il se voioit designé lui même comme larron, & même comme le principal de tous les autres, puis qu'il étoit le chef de toute l'Artillerie. Cependant comme il ne vouloit pas se mettre à dos le premier Ministre, il ne voulut rien faire de son chef, après ce qu'il venoit de voir. Il en parla au Duc de d'Orleans, qui lui dit que pour un homme d'esprit comme il étoit, il lui paroissoit choqué de peu de chose; car ce Marêchal en vouloit bien autant presentement au Cardinal qu'il faisoit auparavant à son confident; s'il ne savoit pas que dés qu'on étoit d'une humeur on se laissoit aller aisément à croire des autres tout ce que l'on ressentoit en soi, que ce Ministre aimoit l'argent éperdüement, & que ce qui le lui avoit fait connoître, c'est qu'il lui avoit dit quelques jours avant que de partir que le Regiment des Gardes coutoit une infinité d'argent au Roi, & que neanmoins il ne voioit pas que les Officiers y fussent plus braves que les autres, que depuis qu'il étoit premier Ministre il n'y en avoit pas eu encore un seul de tué, d'où il jugeoit que c'étoit autant de perdu que tout ce qu'on leur donnoit.
Il est vrai que son Eminence avoit tenu ce discours à ce Prince, ou du moins qu'il lui avoit dit quelque chose d'approchant. Car comme ils parloient ensemble des depenses de l'Etat, il lui avoit dit en lui parlant de ce Regiment qu'à la dépense qu'il faisoit au Roi il ne s'y pouvoit sauver qu'en revendant les charges lors qu'il viendroit à en vaquer quelqu'une; mais comme on lui connoissoit déja du penchant au ménage, pour ne pas dire quelque chose de pis, & qu'on prend plaisir à gloser sur les parolles de ceux en qui l'on trouve quelque chose à redire, le commentaire avoit servi le texte de si prés qu'il n'y avoit que ceux qui y avoient été presens, qui fussent veritablement comment les choses s'étoient passées.
Le Marêchal ne se paya point de cette reponse. Il repartit au Duc que de quelque humeur que fut ce Ministre il ne falloit point souffrir, à ce qu'il croioit, qu'un petit Officier, sous pretexte de lui plaire, s'ingerât de desobéïr à ses superieurs; que cette desobéïssance avoit même de soi quelque chose que les autres n'avoient pas, qu'il y alloit du salut de l'armée, & que si Picolomini eut sçu cela, & qu'il en eut proffité, il ne vouloit que lui pour juge de ce qui en seroit survenu; qu'il y avoit encore plus d'intérêt que lui, lui qui étoit Général, que son honneur en dépendoit, c'est pourquoi il n'avoit rien à lui dire. Le Duc vit bien qu'il tâchoit de lui mettre le feu sous le ventre, afin de lui faire faire sa propre cause de la sienne. Cependant comme il s'en falloit bien qu'il ne fut toûjours aussi complaisant qu'on l'eut bien desiré, il lui dit pour toute réponse qu'il ne vouloit rien empiéter sur sa charge, & que s'agissant en cette rencontre d'un délit, commis par l'un de ses Officiers, il le laissoit le maître de lui ordonner telle punition qu'il jugement à propos. Le Marêchal ne fit pas semblant de voir, qu'il y avoit plus de malice à sa reponse, que de bonne volonté, comme il sembloit vouloir qu'on le crut, & ayant fait mettre cet homme entre les mains du Prevôt il se trouva étranglé la nuit sans qu'on ait jamais pû sçavoir au vrai, si ce fut cet Officier qui s'en deffit, ou si quelque autre personne lui prêta la main pour lui rendre ce service. On publia pourtant tout autant que l'on put que c'étoit le desespoir qui lui avoit fait attenter lui même à sa vie. Mais si cela est on avoit bien voulu lui prêter une corde & un clou pour se pendre au plancher d'une méchante maison, où ce malheureux avoit fini sa vie.
Cette affaire n'eut gueres fait de bruit sans les circonstances qui l'avoient précedées, mais comme elles avoient fait beaucoup d'éclat, cette mort n'en fit pas moins. Comme on prend même beaucoup de plaisir à médire, on prit sujet de là de repandre dans le monde que le Marêchal avoit été bien aise de se delivrer d'un témoin incommode. C'étoit marquer un grand penchant à la medisance, que de tenir un tel discours, puisque bien loin qu'on lui pût faire aucun reproche dans sa charge, jamais homme ne l'avoit exercée avec plus d'integrité ni moins d'intérêt. Aussi tout ce qu'en pouvoit croire le Cardinal partoit plû-tôt de son humeur defiante que d'aucune preuve qu'il en eut contre lui. D'ailleurs il eut été bien aise, pour en dire la verité, de pouvoir faire une querelle d'Allemand au Marêchal, pour avoir pretexte de le dépouiller de sa charge. Il convoitoit déja des yeux & du coeur tout ce qu'il y avoit de grand & de beau dans le Royaume, & comme ce morceau n'étoit pas vaquant, tous les jours, il en avoit bien autant d'envie que de tout le reste. Ce n'est pas qu'il lui fut propre à lui même, quoi qu'on eut veu auparavant un homme revêtu de la Pourpre aussi-bien que lui être Amiral de France, & Général d'Armée en Piemont. Mais il avoit des neveux & des nieces à qui il pretendoit faire part de sa fortune, & qu'il vouloit faire venir en France tout au plûtôt, afin de les y établir le plus avantageusement qu'il pouroit.
La poudre ne manqua pas à l'Armée après la punition qui venoit d'arriver. Celui qui eut la place du deffunt ne se fit pas presser pour en donner. Mais elle ne servit de tout cette Campagne qu'à tirer aux moineaux. Picolomini après s'être avancé jusques à la portée du canon de nos lignes, comme s'il eut dessein de les forcer, se retira sans oser rien entreprendre. Gravelines ne tint plus gueres après cela, & s'étant renduë le 28 de Juillet nous demeurâmes encore quelques jours devant cette place, pour en faire reparer les fortifications. Quand elles furent achevées, nous fîmes semblant alors d'en vouloir aux autres places maritimes de Flandres, afin d'attirer toutes les forces ennemies de ce côté là. Nos bons amis les Hollandois, avec qui nous agissions de concert, tinrent la mer, cependant, comme s'ils n'eussent eu aucun dessein de leur chef. Les Espagnols se laisserent surprendre à ces fausses apparences, tellement que lors qu'ils y pensoient le moins ils les virent tomber sur le Sas de Gand. Ils y voulurent courir pour le sauver, mais y étant arrivés trop tard, ils eurent le regret de le voir rendre le 7. de Septembre.
Pour nous nous finîmes nôtre Campagne par la prise de l'Abbaye de Houatte & de quelques autres Forts que les ennemis avoient pris soin de fortifier, pour nous empêcher l'entrée de leur païs. Ce fut la dernière Campagne que je fis dans les Gardes, & étant entré dans les Mousquetaires un mois ou environ après être arrivé à Paris, je crus que ma fortune étoit faite, puisque j'étois enfin parvenu à ce que je desirois le plus. Je ne saurois bien representer la joye que j'en eus, me croyant déja quelque chose, quoi que je ne fusse encore rien. Je me fis valoir ensuite autant que je pus auprès des Dames dont le secours ne m'avoit pas été indifferent depuis que j'étois venu de Bearn. Je comptois même de faire fortune aussi-tôt par leur moyen que par les armes, & comme j'étois encore jeune, & que je n'avois pas toute l'expérience que je puis avoir presentement, mon esperence étoit fondée bien plûtôt sur la bonne opinion que j'avois de moi même que sur tout le reste. Cependant si j'étois à recommencer je n'eusse pas fait mon compte tout à fait là-dessus. Quelque bonne mine que je pusse avoir il y en avoit une infinité à la Cour & dans Paris qui me valoient bien. Aussi, si j'avois eu quelque bonne fortune jusques là j'en étois redevable bien plûtôt à la foiblesse que je trouvois parmi le beau sexe, & dont, ne lui en deplaise, il est tout rempli, qu'à aucune de mes prétenduës belles qualitez. Cependant il faut que j'avouë à ma confusion une étrange pensée que j'avois de toutes les femmes en général; je n'en croiois pas une à l'épreuve de mes fleurettes, & parceque j'en avois trouvé quelques-unes qui avoient pris plaisir à les écouter, je contois qu'il en étoit de même de toutes les autres. Il ne falloit neanmoins que me ressouvenir de mon Angloise pour en avoir une autre opinion. Mais comme on est ingénieux à se tromper soi même, principalement quand il y va de sa satisfaction, ou je la rajois du nombre des femmes raisonnables quand je venois à y penser, ou j'en attribuois la faute au peu d'experience que j'avois alors, & dont je croiois bien être revenu depuis ce tems là.
Le Cardinal Mazarin persevera cependant, à vouloir avoir la Compagnie de Mousquetaires pour l'ainé des Manchini que l'on commença à voir à la Cour. Il étoit bien fait & de bonne mine, & sentoit son homme de qualité, comme il l'étoit effectivement. Car la Maison Manchini n'est pas une des moindre parmi la Noblesse Romaine, quoi que dans la medisance qui s'éleva bien-tôt après contre son Eminence, elle ne fut pas épargnée non plus que la Puissance & la personne de ce Ministere. Mr. de Treville qui pour avoir perdu le feu Roi qui avait été son soutien, contre les assauts que lui avoit livré le Cardinal de Richelieu, n'avoit rien rabattu de sa fierté, crut qu'après avoir resisté à la puissance d'un homme comme celui là, il pourroit bien resister encore à celle de celui-ci. Ainsi n'étant pas plus complaisant envers l'un qu'il l'avoit été envers l'autre, il tint ferme contre lui, sans vouloir écouter toutes ses promesses. Il répondit à ceux qui lui en parlerent de sa part, que cette charge lui ayant été donnée comme le prix de ses bonnes actions, il vouloit la conserver tout autant qu'il auroit un moment de vie. Il étoit bien aise que Sa Majesté, dont il n'avoit point l'honneur d'être connu particulierement, comme en effet il étoit impossible que ce jeune Prince connut encore personne à l'âge qu'il avoit, il étoit bien aise, dis-je, que Sa Majesté l'en trouvant révêtu à sa Majorité, il se put informer de ceux qui approcheroient alors le plus près de sa personne, des raisons qui avoient pû obliger le feu Roi son pere à l'en révêtir plûtôt qu'un autre.
Cette réponse ne plut point au Cardinal, qui ne voioit point de poste plus propre que celui là pour son neveu, & qui vouloit l'y placer à quelque prix que ce fut. Il voioit que le Roi, tout enfant qu'il étoit, se portoit déja aux grandes choses, & que cette Compagnie avoit bien la mine de faire un jour ses delices, comme elle les fit effectivement. Mais si son Eminence agissoit par ces vûës, elles étoient communes à Treville. Il avoit un fils qui étoit à peu près de l'âge de Sa Majesté, & il esperoit bien l'établir à sa place avant que Dieu vint à le retirer du monde. Neantmoins le Cardinal lui ayant declaré la guerre secretement, il fit tout ce qu'il put auprès de la Reine pour l'obliger à lui faire commandement de se deffaire de sa charge. Le pretexte qu'il en prit fut qu'il avoit quantité d'amis dans les gardes, & qu'étant comme maître par là & par la Compagnie qu'il commandoit de la personne de Sa Majesté, il seroit en pouvoir d'en abuser quand bon lui sembleroit. La Reine qui avoit toûjours fait beaucoup de cas de Treville ne crut pas à propos de donner dans ces soupçons. Elle se ressouvenoit que bien loin que cet Officier eut jamais épousé aucunes brigues, il avoit toûjours signalé sa fidelité par un attachement inviolable à la personne du Roi; elle se ressouvenoit même que c'étoit ce qui lui avoit attiré sa persecution; d'où elle concluoit que ce seroit une injustice à elle, de le traiter comme le Cardinal le prétendoit.