Je ne pus lui rien dire, parce que je trouvois quelle avoit raison, & que je croiois même que la Dame devoit être tout aussi en colere contr'elle que contre moi. Il est aisé de juger après tout ce que je viens de dire, que je fus bien-tôt sacrifié par cette fourbe. Elle me dit quelques jours après qu'il n'y avoit plus de retour pour moi à la misericorde de sa Maîtresse, & que bien loin de me vouloir pardonner elle ne vouloit pas seulement entendre parler de mon nom. Je n'eus pas de peine à le croire, parce que l'ayant trouvée par hazard dans deux ou trois maisons où j'allois, à peine fit-elle semblant de m'avoir jamais connu. Elle n'y mit plus même le pied, depeur de m'y retrouver une autrefois; de sorte que me voyant donner mon congé si cruellement, j'en conceus tant de melancholie que je ne tardai gueres à m'en ressentir. Il me prit une fievre lente qui me défigura étrangement. Je crus que je devois me faire voir à elle, en cet état, & qu'il seroit capable de lui donner de la compassion. Mais il en arriva tout autrement que je ne pensois, la Dame ne voyant plus rien en moi qui lui fut agréable, ne me regarda pas, ou du moins si elle le fit, ce ne fut que pour m'en mépriser encore d'avantage. J'en eus un dépit qu'on ne sauroit exprimer, & bien que j'eusse peine à me consoler d'avoir ainsi manqué ma fortune, je resolus de ne pas essuyer d'avantage ses mépris, puisqu'aussi bien cela ne me serviroit de rien. C'est beaucoup quand on peut une fois gagner cela sur soi. On vient bien-tôt à bout de tout le reste, & c'est ce qui m'arriva heureusement. Je trouvai que je devois mépriser qui me méprisoit, & qu'il y avoit assez d'autres femmes pour me consoler de celle là.

Je gueris ainsi peu à peu, & le jeu où je m'adonnai & où je continuai de trouver du secours, dans la rareté des lettres de change qui me venoient de mon païs, ne contribua pas peu à me procurer la guerison. Je gagnai au trictrac d'une seule sceance au Marquis de Gordes fils aine de Mr. de Gordes Capitaine des Gardes du Corps, neuf cent Pistoles. Il m'en paya trois cent comptant qu'il avoit sur lui, & comme on étoit fort exact en ce tems là comme on l'est encore aujourd'hui parmi les honnêtes gens, de paver ce que l'on perdoit sur sa parolle, les six cent autres me furent envoyées le lendemain matin à mon lever. Je fis un bon usage de cet argent, & en même tems beaucoup d'amis. J'en pretai à quantité de mes camarades qui n'en avoient point, & Besmaux qui étoit toûjours dans les Gardes & qui n'étoit pas trop à son aise, ayant oüi parler de ma fortune, me pria de le traiter comme les autres. Je le fis volontiers, quoi qu'il n'y eut pas grande ressource avec lui, & même que sa maniére de vivre & la mienne fussent toutes differentes l'une de l'autre. Il s'étoit mis sur le pied de ce qui s'appelle breteur, & cela lui avoit aidé à subsister dans son indigence. Ce secours ne l'avoit pas pourtant tiré si bien de la necessité qu'on ne l'eut veu souvent sans savoir où prendre le premier sol pour aller dîner. Quand j'y pense & que je le vois maintenant si opulent je ne puis assez admirer les divers effets de la fortune, ou plûtôt de la divine Providence, qui prend plaisir à humilier les uns & à élever les autres, quand bon lui semble. Car enfin pendant que celui-ci a amassé des biens immenses, le Comte de la Suse dont il a eu la plûpart des Terres est tombé dans une si grande pauvreté que peu s'en faut qu'il ne soit réduit à aller mourir à l'Hospital. L'un avoit néanmoins plus à depenser en un jour que l'autre en toute l'année, & même quand je dirois trois fois on ne pouroit pas m'accuser de mentir.

Ayant ainsi répandu une partie de mon argent, je me servis de l'autre pour tâcher de m'avancer. Je n'oubliai pas aussi de faire ma Cour aux Dames, & comme je n'avois pas oublié si bien celle dont je viens de parler que je ne m'en ressouvinsse encore quelque fois, je revis sa Demoiselle pour lui demander si elle ne lui avoit point reparlé de moi. La reponse que j'en eus ne me fus pas plus avantageuse que la précedente. Je m'en consolai facilement, & voulant en reconter à la Demoiselle & en tirer toûjours pied ou aile, pour me dedommager d'autant de la perte qu'elle me causoit, je fus tout surpris de la voir toute autre que je ne l'avois vûë jusques-là. Elle me fit réponse que je m'y prenois trop tard, pour la gaigner, & qu'après l'avoir négligée comme j'avois fait, il n'y avoit plus rien pour moi à espérer auprès d'elle. Je crus qu'elle ne parloit ainsi que pour m'obliger à lui témoigner plus d'empressement, & comme à l'âge où j'étois l'on est toûjours amoureux auprès d'une jolie fille, je n'eusse pas eu de peine à lui témoigner que je l'étois éperdüement, si elle m'eut voulu écouter. Mais comme elle ne l'avoit jamais été de moi, quelque semblant qu'elle en eut fait, elle fut si indifferrens à toutes les marques que je lui en pus donner, qu'il ne me fut pas difficile de reconnoître que j'avois été sa duppe.

La fin de l'année 1644. & le commencement de l'année 1645. s'étant passez de la sorte, je me preparai à faire la Campagne sous le Duc d'Orleans que la Cour renvoioit en Flandres. Le Cardinal Mazarin qui étoit bien aise de demeurer seul à la tête des affaires, l'y renvoioit encore cette année là, sous pretexte de lui faire honneur. Il étoit bien aise de l'amuser par ce vain commandement, & l'Abbé de la Riviere qui avoit beaucoup de credit auprès de ce Prince y donnoit les mains moiennant des benefices qu'il obtenoit de tems en tems du Cardinal; aussi bien que de bonnes pensions. Son Eminence eut bien voulu pouvoir amuser de même Mr. le Prince; mais comme c'étoit un autre esprit que le Duc d'Orleans il n'étoit pas homme à donner si grossierement dans le panneau. Il vouloit avoir part à tout ce qu'il faisoit, & il se maintint dans cette possession jusques à la fin de ses jours. Et en effet quoi que le Cardinal en qualité de premier Ministre parut seul donner tout le poids aux affaires, il n'osoit rien entreprendre de consequence qu'il ne l'eut concerté auparavant avec lui. Le Duc d'Anguien cependant étoit toûjours à la tête d'une armée, & comme le succès qu'il avoit eu à la Bataille de Rocroy avoit été suivi de quantité d'autres qui avoient encore augmenté sa reputation, il se trouvoit que le pére tout considerable qu'il étoit par lui même l'étoit moins, cependant par là presentement qu'il ne l'étoit par son fils. Ce jeune Prince après avoir cueuilli des lauriers en Flandres en avoit moissonné en Allemagne ou il avoit remporté une grande Victoire auprès de Fribourg. Elle lui étoit même d'autant plus glorieuse qu'elle avoit été long-tems disputée, & qu'il y avoit fait le devoir de Soldat, aussi bien que celui de capitaine.

Cette grande gloire ne plaisoit point du tout au Cardinal, parce que le pére en étoit plus hardi à demander, & lui plus timide à refuser. Il voioit que chacun couroit après ce jeune Duc & qu'il sembloit que tous les autres ne fussent plus rien au prix de lui. Son Eminence qui avoit une infinité de ruses en partage, mais de ces ruses qui sont plus d'un petit particulier que d'un grand Ministre, voyant que le Prince de Condé étoit trop sage pour faire jamais un faux pas qui lui donnât prise sur lui, gagna une personne de grande qualité pour faire faire au fils ce qu'il ne pouvoit esperer du pere. Cette personne avoit beaucoup de part à sa confiance, par un certain rapport d'humeur qui se trouvoit entr'eux. Ils avoient tous deux beaucoup d'esprit, & ils avoient encore d'autres qualitez assez approchantes les unes des autres, ce qui les rendoit plus unis. Il étoit assez difficile de se deffier d'un homme comme celui là, sur tout ayant l'esprit de faire venir les choses de loin & comme s'il n'y eut pas pensé. Au reste le Cardinal, qui consideroit que s'il y avoit quelque chose qui fut capable de porter coup à la fortune du pere & du fils, ce devoit être s'il leur arrivoit de se brouiller avec le Duc d'Orleans, il y travailla de concert avec l'Abbé de la Riviere. Le Prince de Condé qui étoit un grand Politique s'aperçut bien-tôt de leur dessein. Il en avertit son fils & lui recommanda d'y prendre garde. Il tâcha cependant de gagner l'Abbé de la Riviere, & lui faisant connoître qu'il ne trouveroit pas moins d'avantage avec eux qu'il feroit avec le Cardinal, il le retira peu à peu des engagemens qu'il avoit avec lui. Cela déconcerta son Eminence, & comme il n'esperoit presque plus rien de ce côté là, il arriva une chose qui eut été capable de rallumer son esperence si le Prince de Condé n'y eut remedié par sa sagesse. Le M. de... étoit bien avec le Cardinal, & c'étoit de lui qu'il se servoit pour faire faire quelque faux pas au Duc d'Anguien. Au reste celui-ci après avoir imprimé à ce jeune Prince peu de respect pour la personne du Duc d'Orléans le laissa sur sa bonne foi, dans l'esperance que ses conseils auroient leur effet en tems & lieu. Le Duc ne s'apperçut point du piége, & le même M. de... lui ayant dit qu'il y auroit une debauche ce jour là au Palais d'Orleans il le convia de s'y trouver, afin d'en avoir sa part. Il lui promit d'y aller lui même, & y il fut effectivement après l'y avoir donné rendez-vous. Cependant comme il étoit plus des amis du Cardinal que des siens, il ne fut pas plûtôt à ce Pallais qu'il y fit donner ordre de n'y laisser entrer personne, sous pretexte qu'ils étoient assez bonne Compagnie pour ne pas avoir besoin de surcroit.

Le Duc d'Orleans ne songea point au Duc d'Anguien, ou s'il y songea, il crut que sa qualité le mettant au dessus de cette deffense, ses gardes n'y auroient aucun égard. Cependant soit qu'un exempt eut été gaigné ou qu'il se montrât circonspect à faire tout ce qui lui étoit ordonné, le Duc ne se presenta pas plûtôt dans la salle qu'il s'en fut au devant de lui pour lui annoncer le commandement qu'il avoit reçû. Le Duc lui repondit en se moquant de lui que ce commandement regardoit les autres, & qu'il n'y avoit aucune part. L'exemt lui repartit qu'il étoit indifferement pour tout le monde, & lui ayant voulu barer le passage de l'appartement où étoit son maître, le Duc s'en trouva si scandalisé, qu'il lui arracha son bâton des mains, le cassa devant lui, & lui en jetta les morceaux au visage. Toute la Salle prit part à l'affront que recevoit cet Officier, qui n'avoit fait que son devoir, après le commandement qu'il avoit reçû de ne laisser entrer personne. L'on entendit aussi-tôt un murmure universel qui eut été peut-être suivi de quelque soulévement, si le Comte de St. Agnan, qui étoit alors Capitaine des gardes du Duc d'Orleans, ne fut sorti de la chambre de son maître pour voir ce que c'étoit. Comme il étoit grand courtisan, & que s'il aimoit à se battre ce n'étoit pas contre le Duc d'Anguien, il donna en même tems le tort à son exemt. L'exemt se retira voyant que celui à qui il appartenoit de le soutenir, étoit le premier à le condamner. Le Duc d'Orleans ne fut pas neanmoins du sentiment de son Capitaine des gardes, & l'on eut eu bien de la peine à le faire revenir de la pensée où il étoit que cet affront s'addressoit à lui plûtôt qu'à un autre, si ce n'est qu'il étoit homme à se laisser prevenir. Mr. le Prince gaigna ceux qui approchoient le plus près de la personne, pour lui faire oublier ce que lui avoit fait son fils. Je ne le pardonna pas neanmoins au Comte de St. Agnan, & comme celui-ci s'en fut apperçu, il vendit sa charge & acheta chez le Roi celle de premier gentilhomme de la chambre. Il ne fit pas trop mal comme la suitte l'a fait voir, puisque s'il fut toûjours demeuré chez le Duc il ne fut jamais devenu Duc & Pair comme il a été depuis.

Le Cardinal fit tout ce qu'il put sous main pour apporter de l'obstacle à cette reconciliation; mais le Duc d'Orleans qui avoit cela de propre qu'il haïssoit les Ministres ne vit pas plûtôt qu'il s'en mêloit qu'il leva les difficultez qu'il y apportoit auparavant. Ceux qui n'aimoient que le trouble furent fâchés de sa condescendance. Il y en eut plusieurs qui accuserent le Comte St. de Agnan de foiblesse, pendant que ceux qui avoient plus de jugement & moins de passion trouverent qu'il s'étoit tiré bien heureusement d'un pas aussi delicat que celui où le hasard l'avoit engagé.

Nous entrâmes en Campagne sur ces entrefaites; & je demandai d'être du détachement des Mousquetaires que le Roi envoyoit en Flandres. Pour ce qui est du Duc d'Anguien, il retourna en Allemagne où le Vicomte de Turenne s'étoit laissé surprendre à Mariandal. Le Général Merci lui avoit donné là un tour de son metier, & après avoir tenu la Campagne pendant le coeur de l'hiver, il avoit feint d'aller prendre des quartiers d'hiver bien loin, afin de le surprendre plus facilement. Le Vicomte de Turenne l'avoit cru de bonne foi, & ayant trouvé à propos d'y envoyer les siennes, Merci étoit revenu sur ses pas & l'avoit deffait sans peine parcequ'il étoit separé. Cette deffaite faisoit que nous n'osions plus montrer le nés en ce pays là, & il y falloit un Général de la réputation du Duc d'Anguien pour y rassurer les trouppes qui en étoient toutes effrayées.

Mercy sachant qu'il alloit avoir affaire à lui, & que son courage, ne trouveroit rien d'impossible, ne pouvant pas lui deffendre le passage du Rhin, dont il étoit le maître, par la conquête qu'il avoit faite l'année precedente de la Forteresse de Philisbourg, tâcha de l'arrêter sur le Necre. Il y jetta Garnison; & comme il pretendoit que c'étoit faire beaucoup à l'égard de nôtre Nation que d'arrêter sa premiere fougue, il ordonna à ceux qu'il jetta dans ces places de se deffendre jusques à l'extremité. Le Gouverneur de Wimphem qui fut attaqué le premier, se ressouvint mal de ce commandement. L'on n'eut pas grand peine à le prendre, & l'Armée étant allée de là devant Rottembourg celui qui y commandoit se montra plus soigneux de lui obéïr. Il soutint l'assaut qui lui fut livré, dans l'esperance que de quelque maniere que les choses tournassent, il auroit toûjours le tems de se retirer sain & sauf lui & sa Garnison. Il croioit dis-je qu'il ne lui seroit pas difficile de mettre le feu au pont qu'il avoit sur cette riviere. Mais ayant été attaqué la nuit, & les gens du Duc ayant mis eux-mêmes le feu à la Ville avant qu'il eut encore songé à la retraitte, il se trouva si surpris que devant qu'il put executer son dessin, il se trouva enseveli sous les flammes.

Le Duc s'étant ainsi rendu maître de ces deux passages, ne voulut pas s'arrêter à Hailbron où les ennemis avoient jette leurs principales forces. Comme ils regardoient cette place comme un poste que le Duc ne voudroit jamais laisser derriere soi, ils l'avoient fortifié tout de nouveau, quoi qu'il le fut déja de longue main. Ils contoient qu'il lui seroit dangereux de laisser une puissante Garnison derriere lui, & qu'ainsi pendant qu'il seroit occupé à l'attaquer, ils prendroient toutes les précautions que la prudence leur suggereroit pour se tirer de danger. Mais le Duc, qui savoit qu'ils ne cherchoient qu'à l'amuser, ayant passé la riviere, au lieu de s'arréter à cette place, il les suivit de si près qu'ils ne purent gaigner Nortlinguen où ils avoient dessein de se retirer. Chacun fut étonné de leur voir lâcher le pied, après la victoire qu'ils avoient remportée à Mariendal, laquelle avoit tellement étonné nos Alliez qu'ils étoient tout prêts de nous quitter. Ils se rassurerent, nous voyant superieurs aux autres, lors qu'ils y pensoient le moins, & la Landgrave de Hesse qui commandoit elle-même les troupes du Landgrave son fils, étant venu trouver le Duc avec elles, il fut résolu d'attaquer Mercy qui avoit planté son camp sur deux Montagnes, dont il croyoit les avenues inaccessibles. Il s'y deffendit fort bien, & tint long-tems la victoire en balance. Les deux premieres charges lui furent même si avantageuses que le Duc eut cru tout perdu, s'il eut été capable de s'effrayer. En effet il vit deffaire devant lui & même prendre prisonnier le Marêchal de Grammont qui commandoit son aisle gauche; mais lui ayant donné secours en même-tems, il repara si-bien toutes choses par là, que les ennemis, qui croyoient déja avoir tout gaigné, se virent bien éloignez de leur compte. En effet ils se virent repoussez lors qu'ils ne songeoient plus qu'à poursuivre leur pointe; & trouvant le Duc par tout où ils portoient leurs pas, ils ne se purent empêcher de dire, pour rendre témoignage à sa valeur, qu'il falloit qu'il y eut autant de Ducs d'Anguien qu'il y avoit de Soldats. Leur desfaite suivit de près leur premier desavantage. Ils ne se purent plus rallier, & Mercy qui après s'être flatté de la victoire ne pouvoit se resoudre de survivre à sa disgrace, ayant voulu passer d'un aile à l'autre pour empêcher le desordre qui commençoit à y régner, il y fut tué comme il y faisoit tout ce qu'on pouvoir desirer d'un grand General. Sa mort fut suivie de tout ce qui suit d'ordinaire un malheur comme celui-là, d'autant plus que le General Gléen qui eut pû commander à sa place, avoit déja été pris prisonnier. Il fut échangé quelques jours après avec le Marêchal de Grammont que l'on n'avoit pû reprendre, quoi que l'aile qu'il commandoit y eut fait tout son possible.