Mr. de Longueville qui ne faisoit que d'arriver de Munster où il étoit à la tête de nos Plenipotentiaires, plûtôt à cause de sa qualité que de son merite, au lieu de se montrer reconnoissant de la grace que la Cour lui avoit faite de le choisir par preference à un autre pour un poste si considerable, fut le premier à se declarer contr'elle. Il quitta St. Germain où il avoit d'abord suivi le Roi, pour venir offrir ses services au Parlement. Cette Compagnie les accepta de bon coeur, & sa desobéïssance ayant été suivie de celle de quelques autres grands, il pretendoit, comme il avoit le rang au dessus d'eux à la Cour, que les offres de service qu'ils avoient faites pareillement à cette Compagnie ne lui pouroit préjudicier pour la qualité de Généralissime de ses armées, quand il fut obligé de la ceder à un autre qui étoit encore plus grand que lui. Le Prince de Conti ou tenté de changer sa crosse contre une épée, car il étoit Abbé de St. Denis, ou envoyé peut-être par le Prince de Condé son Frere pour avoir encore par son moyen quelque credit dans le Parlement qu'il alloit perdre en se declarant contre lui, vint aussi à Paris dans le même dessein qu'y étoit venu le Duc de Longueville. Il mit d'accord par là quelques Ducs & quelques autres personnes de qualité qui ne vouloient pas demeurer d'accord d'obéïr au Duc de Longueville. Ils pretendoient voir auparavant un brevet dont sa Maison se ventoit de devoir aller immediatement après les Princes du sang. Ils ne croyoient pas cette pretention si bien établie qu'ils ne songeassent à la disputer, sur tout ne voyant pas qu'il en joüit à la Cour où l'on voyoit tous les jours les Princes de la Maison de Savoye & de Lorraine lui disputer le pas. Or les Ducs soutenoient qu'ils ne le cedoient point à ceux là, & que par consequent, ils ne devoient point aussi le lui ceder. Mais si c'étoient là leurs pretentions le Maréchal de la Motthe Houdancour qui étoit mécontent du Cardinal, & qui dans le dessein de s'en venger, parce qu'il l'avoit fait mettre en prison, d'où il ne faisoit que de sortir, étoit venu offrir pareillement sa tête & son épée au Parlement, en avoit une contr'eux qui paroissoit beaucoup mieux fondée que la leur. Il pretendoit que leur qualité de Duc n'entroit point en concurrence avec la sienne, quand il s'agissoit du commandement d'une Armée, & que les Maréchaux de France étoient de cent piques au dessus deux à cet égard. Enfin toutes ces differentes pretentions eussent peut-être causé encore une autre guerre que celle qui étoit prête de s'allumer, quand le Prince de Conti les mit tous d'accord par son arrivée. Ceux qui disputoient ce commandement au Duc de Longueville n'oserent disputer à sa qualité de Prince du sang ce qu'ils étoient prêts de soutenir contre l'autre, à la pointe de l'épée; ainsi tout ce différent s'étant terminé par là Mr. le Cardinal me dit de me préparer à retourner en Angleterre. Je pris la liberté de lui répresenter que j'y étois suspect à Cromwel, qui y avoit bien encore accru sa Puissance, depuis la mort funeste de Charles Premier. Cet homme qui étoit un des plus grands Politiques qu'il y ait eu depuis long tems dans l'Europe, après avoir reconnu par l'experience qu'il en avoit faite en plusieurs rencontres, que les Anglois étoient gens à tout entreprendre pour maintenir leur liberté, leur avoit fait abolir la qualité de Roi, sous laquelle ils avoient toûjours vécu, pour s'ériger en Republique. Il les avoit leurés par là d'une maniere que peu s'en falloit qu'ils ne baisassent les pas par où il passoit, & qu'ils ne coupassent ses habits en piéces pour en faire autant de Reliques. Jamais on n'a veu en effet une si grande amitié pour un homme que ces Peuples en eurent pour lui au commmencement. Il fit bien d'avantage encore en leur faveur. Comme le commun Peuple après s'être délivré de la Puissance Royale, regardoit encore une espece d'esclavage l'authorité que la Chambre Haute avoit dans le Parlement, il la supprima tout de même qu'il avoit déjà fait la Royauté. Il est impossible de dire les benedictions qu'il en eut de la populace, elle en fit des feux de joye pendant plusieurs jours, & en ayant receu des acclamations tout autant de fois qu'il se montroit en public, son Eminence ne fut pas plûtôt qu'il avoit fait ce coup là, qu'il le jugea capable de faire doresenavant tout ce qu'il voudroit entreprendre.
La pensée qu'il en eut & celle qui lui vint en même tems de lier une étroite amitié avec lui, fut cause du commandement dont je viens de parler. Il fit attention à la réponse que je lui avoit faite là dessus, & comme il sçavoit comment j'avois été poursuivi par les gens de ce nouveau tiran, & par ceux de l'Ambassadeur d'Espagne, peut-être que ma remonstrance eut fait quelque impression sur lui, si ce n'est qu'il me croyoit plus capable qu'un autre de me ménager avec les esprits de ce païs là. Il ne pretendoit pas seulement envoyer faire compliment à Cromwel sur ce que son pouvoir augmentoit de moment à autre, mais reconnoître encore ceux qui avoient le plus de credit auprès de lui, afin de se les rendre favorables par ses largesses. Il me donna donc des lettres de change pour vingt mille écus, me disant que s'il m'en falloit d'avantage pour executer son commandement, je n'aurois qu'à l'en avertir & qu'il me les envoyeroit aussi-tôt: C'est pourquoi rien ne me devoit empêcher de faire des avances jusques à la somme que je trouverais bon de promettre. Je partis comme malgré moi pour ce païs là; & Cromwel ne me vit pas plûtôt qu'il me reconnut. Il me demanda aussi-tôt si je le tromperois cette fois là comme j'avois fait l'autre, & que j'avois été bien heureux de m'échaper de ses mains, que si j'y fusse tombé dans la conjoncture où l'on étoit, il ne pouvoit me dire de quelle maniere il m'eut traitté; parce que cela eut dépendu de mille choses; qu'il me pardonnoit, presentement qu'il n'y avoit plus de peril, principalement si je lui apprenois ce que j'étois venu faire en Angleterre en ce tems là.
Cromwel me parloit avec tant de bonté & de cordialité que je resolus de lui avouër naïvement toutes choses. Je ne pris pas garde que j'allois deroger par là au caractere dont j'étois revêtu. Je sçavois bien pourtant que dans le portrait qu'en a fait un homme de ce siecle, qui a passé pour avoir beaucoup d'esprit, il a pretendu que bien loin qu'un Ministre public doive faire le personnage que j'allois faire, il doit bien plûtôt mentir avec gravité. C'est du moins la deffinition qu'il lui donne, & qui n'est pas trop mal inventée, en égard au personnage que la plûpart de ceux qui en sont revêtus jouent tous les jours à la veuë de toute l'Europe; me departant donc à ce coup là de cette politique quand je l'eusse même cru inseparable de ma qualité, je dis à Cromwel qu'il n'avoit pas en trop de tort de me soupçonner pour être autre chose que ce que je paroissois être; que j'étois venu effectivement la premiere fois en Angleterre, à un autre dessein que de lui faire un simple compliment; que j'avois eu ordre de sçavoir en quel état étoient les affaires de Charles, & de me conduire selon ce que je viendrois à en apprendre, qu'il ne le devoit pas trouver mauvais, parce que s'il se mettoit à la place de Mr. le Cardinal il avoueroit qu'il n'en eut pas moins fait que lui.
Il aima mon ingenuité, & me dit qu'on faisoit bien mieux les affaires de son maître en convenant comme je faisois de la verité, qu'en s'efforçant de la deguiser; qu'il vouloit être de mes amis, à condition que je fusse des siens; qu'il m'en demandoit ma parole, persuadé qu'il étoit que quand je la lui aurois donnée je la garderois inviolablement. Je me tins extrémement honnoré de cette maniere d'agir, & lui disant que ce n'étoit pas de mon amitié dont j'osois l'assurer, mail d'un respect dont je ne me departirois de ma vie, il me répondit fort obligeament que je laissasse là le respect, & que je lui accordasse ce qn'il me demandoit. Je tâchai par une reponse toute remplie de defference & de soumission de ne pas dementir la bonne opinion qu'il vouloit bien me témoigner avoir de moy. Enfin cette entreveuë ayant de quoi me contenter infiniment je tâchai de me servir de l'estime dont il m'honnoroit pour avancer auprès de lui ce que Mr. le Cardinal m'avoit recommandé. Je lui parlai de la passion que son Eminence avoit d'étre de ses amis, & qui étoit telle qu'elle ne manqueroit jamais à la moindre chose qui seroit capable de le lui prouver. Il me répondit en riant que je faisois mon devoir de tâcher de se lui persuader, & que s'il vouloit faire le sien, il me répondroit qu'il ne me conseilloit pas tellement de me fier à sa parolle que de vouloir être sa caution; que ce Ministre venoit d'un Païs où l'on ne le faisoit pas une loi de tenir tout ce que l'on promettoit, qu'il étoit bien vrai qu'il n'y avoit point de regle si generale qui n'eut son exception, mais enfin que d'être Italien & Ministre d'Etat d'un grand Royaume, tel qu'étoit la France, & en même tems rempli de sincerité, c'etoit presque deux choses incompatibles; qu'il le lui diroit à lui même s'il lui parloit, comme il faisoit à moy, qu'il me diroit même que plus il y trouveroit à redire plus ce seroit une marque qu'il lui auroit dit la verité. Il se mit en même temps à goguenarder avec moy, sur toutes les grimaces que l'on faisoit dans la plûpart des Cours, me demandant si celles de France & d'Espagne en avoient jamais été meilleures amies pour toutes les Ambassades qu'ils s'étoient envoyées, aussi bien que pour toutes les alliances qu'ils eussent jamais contractées ensemble. Je ne pus lui dire autre chose sinon que je croyois qu'il avoit raison. Il aima encore ma bonne foi, & nous étant separés de la sorte, il me dit qu'il me vouloit donner à diner en famille avant que je m'en retournasse en France; qu'il ne pouvoit mieux me marquer l'estime qu'il faisoit de moy, que de me traiter de la sorte; qu'il n'en usoit comme cela qu'avec ses bons amis, & que de se depouiller ainsi avec eux de sa dignité c'étoit leur montrer qu'on n'avoit pas envie de les surprendre en quelque maniere que ce pût être.
Le Colonel Harrisson, Malmey & Lambert, étoient ses plus confidens. Il me presenta lui même à eux, & ils me donnerent tous trois à manger, mais trop proprement & avec trop de sumptuosité pour croire qu'ils le fissent de bon coeur; car quand on donne à manger à ses amis on n'y fait point tant de façon. Je fus ravi qu'il me fit connoitre ainsi lui même ceux qui étoient les siens, & ne m'y pouvant plus tromper, puisque c'étoit de sa propre bouche, me les avoit nommés, je leur rendis à sous trois un repas, qui n'eut pas été inferieur au leur, si j'eusse eu une maison aussi bien meublée que je l'eusse pu souhaitter pour les recevoir; mais comme il y a bien à dire qu'il y en ait en ce Pais là de telles, comme il s'en trouve une à S. Cloud chez le nommé Denoiers, tout ce qui put manquer à mon festin, c'est que le lieu où nous mangeames ne répondoit pas à la depense que j'y avois faite. Il est vrai que je n'y avois rien épargné, d'autant plus que je pretendois bien le mettre sur le compte de M. le Cardinal. Je croyois qu'il n'y pourroit trouver à redire, & que comme c'étoit pour ses interêts, & non pas pour les miens, que je les traittois, il ne m'en diroit jamais mot. Je fis après cela tout ce qu'il falloit faire, & tout ce que la prudence me pouvoit suggerer pour attirer ces trois Colonels dans son parti: mais comme l'Ambassadeur d'Espagne m'avoit primé, & qu'il leur avoit promis monts & merveilles pour être sourds à toutes les propositions qui lui pouroient être faites de ma part, je trouvai des gens si durs qu'il me fut impossible de les amollir. Je le mandai à Mr. le Cardinal, & l'informai en même tems de ce que je croyois qui en étoit cause. Il me fit reponse que quoique les Indes fournissent à l'Espagne des tresors que la France n'avoit pas, comme nôtre Couronne l'avoit toûjours emporté pardessus l'autre, il falloir tâcher encore que ce fut la même chose en cette occasion; qu'ainsi je n'y epargnasse rien, & que je n'en serois point dedi, quelque dépense que j'y eusse faite. J'avois déja offert mes vingt mille écus pour les gagner. Ils avoient traité cela de bagatelle, & il falloit bien que l'Espagne chantât sur un autre ton, puis qu'ils me méprisoient si fort: mais enfin cette lettre me parlant en termes si précis que je croyois pouvoir aller jusques à cent mille écus, s'il en étoit besoin, j'en fus quitte à meilleur marché, puisque moyennant soixante mille, je les fis convenir de faire tout ce que voudroit Mr. le Cardinal. Je le mandai à son Eminence, me tenant tout fier de la victoire que je remportois sur l'Ambassadeur; mais la reponse que j'en receus, au lieu de me rejouïr, eut de quoi me mortifier étrangement. Il me manda que de la maniere que j'en usois, il s'étonnoit comment avec les Soixante mille écus je n'avois pas encore promis la Couronne du Roi mon maître; qu'il n'avoit que faire de leur amitié à ce prix là, & qu'il aimoit mieux s'en passer que de l'acheter si cher. Il m'ordonna en même tems de m'en revenir, & n'en voulant rien faire que je ne me fusse disculpé auparavant à ces trois Messieurs de mon manquement de parole, je le fis du mieux que je pus, quoi que j'y fusse bien empêché.
Quand je fus de retour à Paris, & que je voulus porter dans mon compte à son Eminence la dépense que j'avois faite pour les traiter, elle me dit que je me moquois d'elle & me la raya; elle me dit aussi que s'il faloit qu'elle payât tous les festins qu'il plairoit à ses Domestiques de donner, le revenu du Roi n'y suffiroit pas, que c'étoit à ceux qui convioient les autres à danser à payer les violons, & qu'il n'y avoit que moi qui voulut y obliger les autres. La manière dure dont je vis qu'elle me parloit & qui sentoit sa correction, me parut insupportable. J'en parlai à Mr. de Navailles qui étoit comme son favori, ou qui du moins avoit assez son oreille, pour lui redire quand il lui plairoit tout ce que je lui aurois dit. Je lui dis que j'étois resolu de la quitter, ne pouvant plus souffrir le mauvais traitement qu'il me faisoit tous les jours; que je le priois de lui demander mon congé, & que je lui en aurois obligation. Comme il étoit de mes amis il me demanda si je me moquois de lui parler de la sorte, qu'il n'étoit pas homme à me croire dans ma colere, & que s'il le faisoit, ce seroit le plus méchant office qu'il me put jamais rendre; si je voulois perdre le tems qu'il y avoit que j'étois à son Éminence; que je me donnasse patience & que ce qu'elle ne faisoit pas en un jour pour ses domestiques elle le fesoit avec le tems; qu'il étoit bien vrai qu'elle eut pu se dispenser de me dire tout ce qu'elle m'avoit dit; mais que ce qui me devoit consoler c'est que je n'étois pas le seul qui essuyât ainsi ses brusqueries, qu'il n'en étoit pas exempt non plus que les autres, mais que comme ce Ministre avoit toutes les graces du Royaume entre les mains, & qu'elles ne pouvoient couler que par son canal, il falloit non-seulement se mordre les levres quand on avoit la demangeaison de se plaindre de ses injures, mais encore étouffer le ressentiment qui en pouvoit naître dans son coeur; qu'il falloir prendre le bon & le mauvais des gens à qui l'on avoit affaire, & se resoudre quelquefois à passer de mauvaises heures, afin d'en avoir un jour de bonnes.
J'avois bon besoin de ces remontrances pour remettre mon esprit, tant il étoit ulceré contre ce Ministre. Ce n'est pas que la dépense qu'il jettoit sur moi injustement me souciat beaucoup, quoi que fusse dans un tems à avoir besoin de toutes mes pièces: mais il me sembloit, comme il étoit vrai effectivement, que quand il eut eu la raison de son côté comme il étoit bien éloigné de l'avoir, il y avoit des manières plus honnêtes que les siennes de faire la correction. Mais c'étoit-là son caractere, & bien qu'il fut le plus fourbe de tous les hommes, il avoit cela de particulier en lui, qu'au lieu bien souvent de cacher ce qu'il pensoit il s'en expliquoit en des termes qui étoient encore mille fois plus offensans pour ceux que cela regardoit, que le soupçon qu'il pouvoit avoir, ou de leur fidelité ou de leur preudhomie. Quelques jours après il y eut un Lieutenant aux Gardes de tué à un Château que l'on voulut emporter en Flandres, & comme malgré le conseil que m'avoit donné Mr. de Navailles j'étois resolu de le quitter à la première occasion que j'en trouverois, je lui demandai cette charge qui me fournissoit un beau prétexte de me contenter. Il me regarda, attentivement à cette demande & craignant qu'il ne me dit encore quelque dureté, je me mordis la langue d'avance, parce que je me sentois une certaine demangeaison de lui parler comme il falloit, s'il venoit encore à me blâmer. Mais au lieu de me dire quelque chose de desobligeant il me répondit avec son baragouin dont il ne s'est jamais pû deffaire jusques à la mort, Monsieur d'Artagnan on ne connaît pas un homme pour le voir, j'ou vous avois toujours pris pour un aigle, & j'ou vois que vous n'êtes qu'un oison. Me vouloir quitter pour une Lieutenance aux Gardes; sachez qu'un Capitaine dans ce Regiment voudroit avoir trouqué sa charge contre vous, & vous avoir encore douné vingt mille écous de retour. Un Gouvernement est la moindre chouse que peut esperer oun de mes Doumestiques; vouiez la belle comparaison qu'il y a donc doune Lieutenance aux Gardes avec oun Gouvernement.
Un autre à ma place se seroit consolé de ce refus, par les belles esperances qu'il me donnoit; mais comme c'étoit le plus grand prometteur du monde, & que je le connoissois mieux que personne, je ne m'en crus pas plus avancé pour cela. Je m'imaginai au contraire que son refus ne venoit que de ce qu'il avoit quelque Marchand en main qui lui vouloit donner de l'argent comptant de cette charge. Je ne me trompois pas, il y avoit le fils d'un homme d'affaire qui la lui marchandoit. Ce n'étoit pourtant gueres là le poste d'une personne de si basse naissance. Quand j'étois arrivé à Paris ces sortes de charges n'étoient remplies que par des gens de la première qualité, mais comme la condition chez lui n'étoit pas ce qui lui paroissoit le plus recommandable, & qu'il faisoit bien plus de cas de la richesse, il les eut données encore à un homme moindre que celui-là, pourvû qu'il lui en eut voulu donner cinquante pistoles plus qu'un autre. Le Duc de la Feuillade que le Roi à honnoré, il n'y a pas long-tems, de la charge de Mestre de Camp de ce Regiment a fait ces jours-ci une chose qui témoigne qu'il ne ressemble pas trop mal à ce Ministre, à la reserve qu'il chante pouille quand on ne lui veut pas donner ce qu'il demande, & que son Eminence ne se rebutoit point jusques à ce qu'il vit qu'il n'y avoit plus rien à esperer pour lui. Le fis d'un Fermier General de mes amis ayant voulu acheter ces jours passez une Enseigne aux Gardes, d'une personne de sa connoissance & de la mienne, & le marché en étant fait à quatorze mille francs, comme il a voulu avoir l'agrément du Duc avant que de demander celui du Roi, il lui a dit qu'il ne prit pas cette Charge de celui de qui il la marchandoit, & qu'il lui en vouloit vendre lui-même une pareille qui étoit en sa disposition: le fils du Fermier en a été ravi, parce qu'il a cru que cela lui faciliteroit sa reception. Mais quand c'est venu à parler du prix, l'autre en a voulu avoir deux mille Loüis d'or, sous prétexte que ce qui coutoit quatorze mille francs à une personne de condition en devoit couter vingt-deux tout du moins à un roturier comme lui. Il a voulu ainsi verifier en sa personne ce qui se dit d'ordinaire des villains, savoir qu'ils entrent dans les charges par la porte dorée: mais quoi que celui-ci le soit de pere en fils, jusques à la millieme generation, cela n'empêche pas qu'il n'ait mieux aimé ne pas entrer dans les gardes que d'y entrer en donnant huit mille francs plus qu'il ne falloit.
Mr. le Cardinal m'ayant refusé de la sorte, je résolus de faire ce que me conseilloit Mr. de Navailles, c'est-à-dire de prendre patience, jusques à ce qu'il plut à son Eminence de me donner quelque établissement. Au reste comme je ne trouvois point que j'en pusse prendre de meilleur que d'avoir quelque charge auprès du Roi, ce fut à cela que je buttai uniquement. Besmaux ne me ressembla pas, & soit qu'il aimât à trouver toujours la nappe mise, ou qu'il se sentit moins propre à la guerre qu'à la servitude, bien loin de songer à sortir de celle où il étoit, il ne demanda qu'à s'y enfoncer encore plus qu'auparavant. Il dit à son Eminence que comme chacun étoit de son sentiment, & croyoit avoir raison, il ne lui demanderoit pas comme moi de lui faire changer de maître; mais de l'attacher tellement à lui qu'il en devint desormais inseparable; que tout ce qu'il desiroit étoit d'avoir quelque charge dans ses gardes; parce qu'il ne s'éloignerait jamais par-là de sa personne. Je ne sais si une telle demande s'accordoit bien avec la mouche qu'il portoit toujours au coin de l'oeil. Il ne l'avoit jamais arborée que pour apprendre à tous ceux qui ne l'avoient jamais vû à la guerre, que ce n'étoit pas sa faute qu'ils eussent eu de si méchans yeux, puis qu'il falloit bien qu'il y eut été, aux marques honnorables qu'il en portoit encore sur le visage; pretendant donc s'avancer par-là bien plus avant dans la carriere que je ne ferois de ma vie, & me jetter en même-tems de la poussiere aux yeux, il se trouva que Mr. le Cardinal nous rendit justice bien-tôt après à l'un & à l'autre. Comme il le croyoit plus propre que moi à garder sa salle, & moi plus propre que lui à rouller dans l'armée du Roi, il lui donna la Lieutenance de ses Gardes, & à moi une charge pareille à celle que je venois de lui demander. Nous fumes ainsi contens l'un & l'autre, & je tâchai de servir dans la mienne d'une manière que je n'y pusse pas demeurer toûjours. Car quand on est poussé d'une belle ambition, quoi qu'on ait obtenu ce que l'on desire, on desire bien-tôt quelque chose davantage. L'homme à cela même de particulier en lui qu'il n'est jamais content de sa fortune: Il aspire toûjours à quelque nouveauté, & le Roi même n'est pas exempt de cette foiblesse, quoi qu'il semble que rien ne manque à ses desirs. Ouï j'appelle foiblesse cette phrenesie qui fait que nous ne sommes jamais contens dans nôtre condition presente, & en effet bien que je vienne de lui donner moi-même un autre nom, je l'ai fait plûtôt sans y penser que je n'en ai parlé selon que je devois, pour en dire la verité.
Le Cardinal après avoir emmené le Roi, de Paris, étant excité par la Reine mere & par son propre ressentiment de venger les injures communes qu'ils avoient reçûës du Parlement & des Parisiens qui ne les haïssoient gueres moins l'un que l'autre, quoi qu'il y eut bien à dire qu'ils leur en eussent donné le même sujet, le Cardinal dis-je après avoir resolu dans son ame de ne pas laisser leur rebellion inpunie, tint Conseil avec Mr. le Prince comme il s'y devoit prendre pour y réussir. Mr. le Prince avoit été detourné d'abord de cette resolution par ses veritables amis, & par ses bons & fideles serviteurs. Ils lui avoient representé qu'il perdroit par-là l'amitié de cette Compagnie, que son pere, dont l'exemple n'étoit pas à mépriser, avoit ménagée, tellement qu'il l'avoit toûjours mise au nombre des choses qui lui étoient les plus precieuses. Mais le Cardinal, qui quand il avoit une fois affaire de quelqu'un, ne se soucioit guerres de faire des bassesses, pour veu qu'il put parvenir à ce qu'il desiroit, se mit à genoux devant lui pour le prier de ne pas abandonner ses interêts, qui dans cette occasion avoient une telle connexité avec ceux de l'Etat, qu'on pouvoit dire que c'étoit presque une même chose. Il avoit bien fait plus, il s'étoit raccommodé avec le President Perrault, Intendant de ce Prince, qu'il ne pouvoit souffrir auparavant, parce que, sous pretexte du merite & du credit de son maître, il vouloit presque avoir autant de voix en chapitre que s'il eut été lui même premier Ministre. Comme il étoit fier naturellement comme le sont presque tous les gens qui viennent de peu, comme il venoit, il parloit non seulement bien haut, quand il y alloit des intérêts de Mr. le Prince ou des siens, mais encore de ceux de moindre personne qui appartenoit à son maître. Il étoit President de la Chambre des Comptes, qui étoit beaucoup pour lui, par rapport à sa naissance, mais étant de ceux dont je viens de parler, c'est à dire de ces gens qui ne sont jamais contens de leur fortune, il voulait être President à mortier. Mr. le Cardinal le lui avoit promis par plusieurs fois, & même eu avoit donné parolle à Mr. le Prince, mais comme il apprehendoit l'esprit altier de ce President, il ne s'étoit pas beaucoup pressé de la lui tenir. Il avoit trouvé un pretexte de s'en deffendre par le peu d'obéïssance que rendoit le Parlement & par l'attache que tous ceux qui possedoient de pareilles charges avoient à les garder. Il disoit, comme c'étoit la verité, que l'un en rendoit une nouvelle création dangereuse, & que l'autre mettoit de l'impossibilité à le gratifier d'une de celle qui étoient déja sur pied. Il tiroit ainsi tout l'avantage qu'il pouvoit esperer de leur raccommodement, sans qu'il lui en coutât rien, parce que l'autre n'étoit pas assez deraisonnable pour lui demander l'impossible.