Le respect qu'on avoit pour lui fit que ces soldats n'oserent poursuivre leur pointe. Les passagers même qui étoient en grande quantité dans le vaisseau se rangerent auprès de nous pour empêcher qu'on ne nous fit insulte. Les matelots qui bandoient tout leur esprit auparavant à joindre le vaisseau François se relacherent alors de leurs soins pour voir ce que cela vouloit dire. Comme c'étoit nôtre vaisseau qui le serroit de plus prés, & que l'autre qui le poursuivoit n'étoit pas trop bon voilier, il se servit de ce relâche pour se tirer de péril & nous le perdimes bientôt de veuë; l'autre vaisseau en ayant fait tout autant, il s'en vint à nous pour savoir à quoy il tenoit que nous ne l'eussions pris. Il nous trouva sous les armes les uns contre les autres, dont il demeura tout surpris. Cependant celui qui m'avoit outragé lui ayant voulu faire sa cause bonne il lui dit qu'il n'étoit qu'un brutal, & qu'il y avoit long-tems ou'il le connoissoit pour tel; qu'il étoit fâché de n'avoir pas le pouvoir de m'en faire justice, mais que puisque j'allois en Angleterre il me donneroit un bon conseil; que je m'en plaignisse à l'Ambassadeur d'Espagne & qu'il le feroit arrêter tout aussi-tôt. Je ne fus point content de cet expédient, que je ne trouvois pas capable de me satisfaire, après l'outrage que j'avois reçû. J'eusse voulu que l'on m'eut permis de lui passer mon épée au travers du corps, ou du moins de lui couper le visage, comme il le meritoit bien; mais enfin voyant que ce seroit inutilement que je m'efforcerois de le faire, & que je n'en aurois jamais la permission, je répondis à celui qui paroissoit si bien intentionné pour moi, que l'Ambassadeur dont il me parloit ne sauroit peut-être ou prendre ce maître brutal, qu'ainsi je n'en aurois aucune satisfaction. Il me repartit qu'il falloit de toute necessité qu'il fut décharger ses Marchandises dans quelque Port d'Angleterre; qu'elles étoient pour le compte de quelques Marchans Anglois, & que ce seroit-là où on l'attraperoit; que cependant il me diroit, pour me consoler toûjours en attendant, qu'il ne pouvoit venir rien de bon d'un homme comme celui-là; qu'il avoit été renegat, & corsaire, & que Sa Majesté Catholique ne l'avoit reçû en grace qu'à la recommandation d'un des principaux de son Conseil; que l'accès qu'il avoit trouvé auprès de lui ne meritoit pas neanmoins qu'il s'en ventât; que ce n'avoit été qu'en lui faisant present d'une esclave qu'il avoit achetée quelque part en Barbarie; que ce Ministre en avoit passé maintenant sa fantaisie, de sorte qu'il ne falloit pas craindre qu'il lui servit davantage de support.

Ce Capitaine, qui étoit aussi honnête que l'autre étoit brutal, ayant fait ainsi tout son possible pour diminuer l'excès de mon ressentiment, il nous fit monter dans son bord, le Chevalier de Malthe & moi, après m'avoir promis qu'il seroit lui-même mon solliciteur auprès de l'Ambassadeur d'Espagne. Il s'en alloit à Londres, & il nous y mena. Nous y arrivâmes pour ainsi dire en moins de rien, le vent qui nous poussoit étant si favorable qu'il ne pouvait gueres l'être davantage. Ce Capitaine me tint parole d'abord qu'il y fut arrivé. Il raconta à l'Ambassadeur tout ce qui m'étoit survenu, & lui en demanda justice en mon nom. Je fus bien embarrassé si je devois l'aller voir, ayant peur que ma visite ne fut pas approuvée de la Cour dans la situation où étoient les affaires des deux Couronnes. Car elles se brouilloient toûjours de plus en plus. Le Cardinal avoit fait arrêter tout nouvellement sur la frontiere un homme qui venoit à Paris pour y porter le Parlement à se déclarer entierement contre ce Ministre. Comme ils y avoient vû beaucoup de disposition, parce qui étoit arrivé, ils se flattoient que pour peu de soin que l'on prit à rattiser le feu qui avoit commencé à paroître, il ne tarderoit gueres à causer un grand embrasement. Cet homme fut fouillé quand on l'arrêta, & on lui trouva sur lui plus de choses qu'il ne lui en falloit pour le perdre. Son Eminence ne voulut pas qu'on fit éclat de cette affaire, de peur que cela ne haussât le coeur aux mal-intentionnez, quand ils se verroient soutenus par une Couronne qui avoit accoutumé de balancer le pouvoir de la nôtre. Cependant comme il ne vouloit pas laisser ce crime impuni, il m'écrivit de lui donner avis quand je serois arrivé à Calais, par où je devois passer en m'en revenant.

L'embarras où j'étois touchant l'Ambassadeur d'Espagne ayant tenu quelque tems mon esprit en suspens, je me deffis à la fin de mes scrupules. Je considerai que la visite que je lui rendrois n'avoit rien qui fut préjudiciable au service du Roi. Je fus donc le voir, & m'ayant parfaitement bien reçû, je ne lui eus pas plûtôt conté mon affaire, que faisant un jugement de moi plus avantageux que je ne devois esperer, il me demanda ce que j'étois venu faire en ce païs là. Il soupçonna tout aussi-tôt, à ce que je reconnus depuis, que j'y étois envoyé de la part de la Cour, tellement que m'observant depuis les pieds jusques à la tête, il me fut aisé de voir qu'il eut voulu être devin pour savoir ce que j'avois dans le coeur. Je lui donnai le change, & afin qu'il ne le put deffier de rien, je lui répondis que j'avois une affaire en France qui m'avoit obligé d'en sortir, que je m'y étois battu contre un de mes parens, & que comme les duels y étoient deffendus, sous de grosses peines, je n'avois point eu de repos, que je ne me fusse vû en lieu de seureté. J'eus beau déguiser ainsi ce que j'étois, je ne pus lui en faire accroire. Il me demanda les tenans & les abboutissans de mon prétendu combat. Je ne m'étois pas préparé à ma menterie, du moins comme il le falloit être pour n'être pas trouvé menteur, de sorte que lui ayant conté la première chose qui me vint dans la pensée, il lui fut facile de savoir que tout cela n'étoit qu'une imposture; parce qu'il avoit des gens sur les lieux qui lui en manderent la vérité. Je trouvai cependant les choses si mal disposées pour réüssir dans ma négociation, que suivant les instructions que j'en avois je ne jugeai pas à propos d'en dire un seul mot; tout au contraire je tâchai de m'insinuer dans la confiance de Cromwel pour qui j'avois une lettre de creance. Comme c'étoit un fin politique il avoit des espions en campagne qui lui rendoient compte de tous ceux qui entroient ou qui sortoient d'Angleterre, pour peu qu'ils parussent gens à y devoir faire attention. Il savoit ainsi ma venue dès le même jour que j'y avois mis pied à terre. Au reste comme il s'étoit écoulé plus d'une semaine depuis ce tems-là, & qu'il n'y avoit point d'apparence que j'eusse tant tardé à le voir, si ce n'est que j'avois quelque chose à examiner auparavant, je lui devins encore plus suspect, que je ne l'étois à l'Ambassadeur. Il n'eut garde de m'en rien témoigner, & me traitant au contraire avec une cordialité capable d'y prendre un bien plus fin que moi, il me dit qu'il se tenoit bien redevable à Mr. le Cardinal des offres de service qu'il vouloit bien lui faire faire; qu'il se donneroit l'honneur de lui recrire, & que comme il ne témoigneroit jamais si-bien dans sa lettre la reconnoissance qu'il avoit de sa bonté comme elle étoit gravée dans son coeur, il me seroit bien obligé de lui vouloir dire de bouche tout ce qu'il tâchoit de m'en faire connoître.

Il accompagna des paroles si obligeantes d'un Diamant qui pouvoit bien valoir deux cent pistoles: il voulut que je le prisse, & je ne voulus pas le refuser, de peur que Mr. le Cardinal ne le trouvât mauvais. Cela m'eut ôté toute sorte de soupçon, supposé que j'en eusse eu auparavant. Cependant comme tout conspiroit à me tromper aussi-bien du côté de l'Ambassadeur, que de celui-là, son Excellence fit arrêter le Capitaine qui m'avoit fait insulte d'abord qu'il sut qu'il étoit arrivé à Gravesende. Il me fit dire en même-tems qu'il m'en feroit bonne & brieve justice, & je n'eus pas de lieu d'en douter effectivement, puis qu'il le fit mettre en prison. Il est vrai qu'il y avoit encore d'autres plaintes contre lui que les miennes qui ne meritoient pas moins qu'il en fut fait un exemple, que ce qu'il avoit fait contre moi. Au reste toutes ces honêtetez m'ayant consolé de ma méchante fortune, au lieu de prendre le paquebot pour me rendre à Calais, comme j'en avois le dessein auparavant, je pris une barque tout exprès entre Douvres & un endroit où il y a deux tours que les mariniers appellent ordinairement les deux soeurs. Je le fis par ordre exprès de Mr. le Cardinal, qui m'avoit recrit non-seulement de le faire, mais encore de débarquer auprès de Boulogne à une baye dont je ne me ressouviens plus du nom. Il me mandoit que j'y trouverois de ses nouvelles, & que je ne manquasse pas à executer de point en point tout ce qu'il me commanderoit.

Je ne pris pas soin de cacher mon depart, parce que je ne croyois point que rien m'y dut obliger; mais à peine fus-je parti de Londres que Cromwel d'un côté & l'Ambassadeur de l'autre mirent des gens en campagne pour m'enlever. Ils croyoient que je dusse prendre la route de Douvres, & ne la point quitter, que je n'y fusse arrivé, mais comme j'avois ordre de m'assurer d'une barque pour me rendre où il m'étoit ordonné, ils me manquerent en chemin. Ils furent quand ils se furent redressez, que j'avois fait marché avec un patron pour me rendre du côté de Boulogne. Ils en chercherent quelque autre chacun de leur côté pour me devancer s'il étoit possible, mais ayant perdu quelque tems avant que d'en rencontrer, j'étois déja en seureté qu'ils étoient encore les uns & les autres à plus de trois lieuës de moi. Comme ces deux barques suivoient la même route que j'avois prise, & qu'elles cherchoient toutes deux la même chose, elles ne se furent pas plûtôt apperçûës l'une & l'autre qu'elles crurent que c'étoit justement ce qu'elles cherchoient. Elles se presserent donc de se joindre, ce qui les en devoit desabuser, pour peu qu'elles y voulussent songer; car si c'eut été moi comme elles pensoient, je n'eusse songé qu'à suivre ma route, sans me mettre en peine de connoître qui me suivoit. Mais comme on ne fait pas toûjours reflexion à toutes choses, principalement quand l'esprit se trouve préoccupé, ces deux barques qui étoient armées toutes deux de Mousquets, ne furent pas plûtôt à portée de se faire une décharge qu'elles se la firent sans se ménager en aucune façon. J'étois encore sur le rivage & même je n'y faisois que d'arriver. Au reste je ne sus ce que cela vouloit dire, & j'en fus quelque tems en peine. Cependant comme le vent étoit bon pour venir en France, & qu'elles avoient fait encore près d'une lieue lorsque cela arriva, j'eus le plaisir de voir ce combat, où je ne croyois pas avoir tant d'interêt que j'en avois, puis qu'il se faisoit uniquement pour l'amour de moi. Après cette decharge il s'en fit encore une autre, devant que de s'aborder; puis en étant venus alors à l'abordage, ils reconnurent quand ils eurent jetté les yeux les uns sur les autres, que ce qu'ils cherchoient n'y étoit pas. Il y avoit eu deux ou trois hommes de tués de chaque côté, & qui plus est un des deux patrons étoit blessé d'un coup tout au travers du corps. Comme ils virent cela, & qu'il ne leur serviroit de rien de se battre davantage, ils firent leur paix, & entrerent tous dans une même barque, après s'être dit que ce qu'ils cherchoient s'étoit sauvé. Car ils voyoient de loin celle qui m'avoit apporté, & quoi qu'ils ne me pussent pas reconnoître d'où ils étoient, ils se douterent bien que c'étoit moi. Le patron qui étoit blessé s'en vint se faire penser où j'étois, & comme il ne me connoissoit pas, & qu'on lui demanda à quelle occasion les gens qu'il avoit avec lui s'étoient battus, il conta ingenuement tout ce qu'il en savoit.

Je fus ravi de l'avoir évité si belle. Comme j'avois trouvé là les ordres dont Mr. le Cardinal me parloit, & que c'étoit pour retourner en mer, je crus que je devois attendre que ces gens s'en fussent éloignez, afin de ne pas tomber entre leurs mains. Les ordres qu'il m'envoyoit étoient de faire embarquer l'homme qui étoit venu pour debaucher le Parlement, & de le voir jetter en mer avant que de m'en revenir, quand nous ferions à quatre ou cinq lieuës de la rade. Comme il ne demandoit que mon témoignage, & que je n'avois nulle part à l'execution je crus que je ne pouvois pas desobeïr. Il avoit envoyé ce pauvre miserable sur les lieux, sans lui signifier un ordre si cruel: on lui avoit fait accroire au contraire qu'on le renvoyoit en son païs. Je ne sais ce qu'il en avoit pensé en chemin, parce que ce n'étoit pas là son plus court; mais enfin quand il fut à une demie lieuë de terre, & qu'on ne craignoit plus qu'il fit retentir l'air de ses lamentations, on ne feignit plus de lui dire sa condamnation Il fut bien surpris à cette nouvelle, & se récria fortement contre l'injustice qu'il pretendoit qu'on lui fit. Elle n'étoit pas trop grande, cependant, & il meritoit bien la mort, puis que le droit des gens n'a jamais permis de faire ce qu'il avoit fait. Il pretendoit bien le contraire néanmoins, & que puis qu'il étoit envoyé par une Puissance on ne le pouvoit traiter ni comme traitre ni comme espion, mais il eut beau reclamer contre son arrêt il lui en fallut passer par-là. Il s'y resolut donc voyant que c'étoit une necessité, & comme ceux qui le conduisoient avoient amené avec eux un aumonier, il le confessa, puis il subit son jugement, avec plus de confiance qu'il ne paroissoit en avoir d'abord.

Je m'en retournai ensuite d'où je venois, & ayant pris la poste à une lieuë de là je passai par Boulogne ou je fus voir Mr. Daumont qui en étoit Gouverneur aussi-bien que de tout le Boulonnois. C'étoit assez que je fusse au Cardinal pour en être bien reçû. C'étoit un homme tout politique, & tout dévoué à la faveur. Il me regala magnifiquement, & après y avoir resté jusques au lendemain après midi, je repris la poste, & arrivai à la Cour qui étoit encore à Paris. La Reine d'Angleterre qui n'avoit point eu depuis long tems des nouvelles du Roi son mari, en étoit extrèmement en peine, & sachant que je revenois de ce païs là, elle m'envoya dire, comme j'avois l'honneur d'en être connu, qu'elle seroit bien aise de me parler. Comme je n'avois rien de bon à lui dire, j'eus d'abord la pensée de faire le malade, pour n'être pas obligé d'y aller, mais considerant que cela ne pouroit pas toûjours durer, & qu'outre cela elle pouroit envoyer quelqu'un chez moi, qui me presseroit si fort de sa part que ce seroit presque la même chose que si j'avois affaire à elle, je me resolus de lui obéïr. J'y fus donc, mais au lieu de lui dire tout ce que je sçavois, je lui deguisai les choses tellement, qu'elle n'en fut pas plus savante. Je lui dis qu'on tenoit le Roi de si court, depuis deux ou trois mois, qu'il étoit impossible d'en pouvoir parler que par presomption; que j'avois veu en ce païs là Milord Montaigu, & quelques autres de ses plus fideles serviteurs, qu'ils en étoient tout aussi en peine qu'elle en pouvoit être, & que ce Milord ayant fait deguiser son neveu pour pouvoir l'aborder plus seurement, il avoit été pris sur le fait & envoyé en prison.

Cette circonstance m'étoit tout à fait avantageuse pour lui faire accroire ce que je lui disois, mais comme cette Princesse avoit de l'Esprit infiniment, elle me fit réponse qu'elle étoit perduë, & que de la maniere que je lui parlois elle voyoit bien que s'étoit fait du Roi son époux. Je tâchai autant que je pus de calmer ses allarmes, mais comme on a souvent un secret pressentiment de son malheur, elle pleura amérement, sans que moi ni personne de tous ceux qui étoient autour d'elle l'en pussent jamais empêcher. Elle n'avoit pas trop grand tort de juger mal de ses affaires, & en effet les Anglois ayant poussé les choses jusques à ce point de felonie que de faire comparoître leur Roi sur la sellete, pour y rendre compte de ses actions, l'on vit ce que l'on n'avoit jamais veu jusques là ni même ce dont on n'avoit jamais ouï parler auparavant, l'on vit dis-je des sujets s'ériger en juges de leur souverain, & le condamner à la mort. Toute l'Europe fut non seulement toute étonnée d'un paricide si odieux; mais en gemit encore étrangement. Cependant personne n'entreprit de le venger, au moins des Puissances Voisines, parce que la plûpart avoient guerre ensemble, & qu'il y en avoit même qui étoient affligées aussi bien que l'Angleterre de guerres civiles. Nous étions malheureusement pour nous dans ce cas, & les barricades de Paris avoient produit ce méchant effet, que tant du côté de la Cour que de celui des Peuples il y avoit toutes les dispositions imaginables à causer un embrasement, qui avoit bien la mine de ne pas s'éteindre si tôt. La Reine Mere étoit au desespoir, de ce qu'on l'avoit forcée, pour ainsi dire, le poignard à la gorge, de rendre la liberté à un homme que le conseil du Roi son fils avoit trouvé assez coupable pour l'en priver. Les Peuples de leur côte qui avoient été appuyés dans leur revolte par le Parlement se tenant tout fiers de l'avoir veu couronner par un succès avantageux au lieu de la punition qui leur en étoit duë, n'en étoient que plus portés à faire éclater quelque nouvelle desobéissance. La Cour n'osoit plus faire d'Edits qu'ils n'y trouvassent à reduire, & comme les nécessitez de l'Etat demandoit qu'on en fit journellement, ou du moins que le Ministre étoit bien aise de le faire accroire, il y eut tous les jours des requêtes presentées au Parlement pour ne pas souffrir qu'on égorgeat ainsi tout le Royaume pour enrichir un homme, dont l'avarice étoit telle qu'il ne seroit jamais content qu'il ne se fut engraissé du sang du Peuple.

L'on designoit assez par là le Cardinal Mazarin dont l'humeur ménagère pour ne pas dire quelque chose de pis, deplaisoit furieusement à tout le monde; mais quand on ne se fut pas assez expliqué pour le faire connoître on le nomma bien-tôt formellement, afin que personne n'en put douter. Le Parlement fut ravi que l'on eut ainsi recours à lui pour servir de Mediateur entre le Roi & son Peuple: plusieurs de cette Compagnie qui avoient bon appetit crurent que cela leur donneroit moyen de faire leurs affaires, mais comme le Cardinal n'étoit pas trop liberal, ils virent bientôt qu'ils auroient beaucoup à décompter, s'ils vouloient faire fonds là dessus. Ceux qui avoient remarqué qu'il falloit s'en faire craindre pour en arracher ce que l'on vouloit changerent alors de batterie, & commencerent à le prendre à partie de tout ce qui donnoit lieu de murmurer. Ils l'accusèrent de faire durer la guerre pour ses intérêts particuliers & comme ils ne le pouvoient prouver à l'égard de celle de Flandres, ils eurent recours à ce qui s'étoit passé en Allemagne entre Servient & ses Collegues, afin que la connoissance que l'on avoit du passé servit de préjugé pour ce qui se passoit presentement. Ils formerent encore bien d'autres accusations contre lui, & comme c'étoit sonner le bouteselle de la guerre civile, le Cardinal resolut de les prevenir. La Reine Mere y étoit toute disposée d'elle même, ainsi la veille des Rois cette Princesse ayant fait sortir de Paris le Roi son fils, à qui le Cardinal donnoit déjà d'étranges impressions de cette Ville, elle se retira à St Germain en Laye, Chateau scitué sur la croupe d'une montagne qui est arrosée au pied, de la riviere de Seine. On ne parla plus là que d'assieger ces seditieux, & Mr. le Prince qui ne trouvoit rien d'impossible le promit à la Reine, ou du moins de les bloquer, bien qu'il n'eut pas plus de dix à douze mille hommes pour le seconder dans une si grande entreprise.

Le Parlement eut été bien étonnné quand il apprit ce dessein, si ce n'est qu'il avoit préveu la chose de longue main. Cependant comme toute sa prévoyance n'avoit pas été jusques là que de lui faire faire des provisions pour un si grand Peuple, & même que cela étoit absolument impossible, il crut qu'il feroit bien mieux de rechercher un accommodement que de s'exposer aux reproches qui lui étoient inévitables, s'il etoit cause de leur perte. Quantité de pauvres gens qui alloient extrémement souffrir n'avoient que faire en effet des mouvemens secrets qui les faisoient tous agir: la faim les alloit presser, & l'on n'en pouvoit douter nullement, de la maniere que les choses se passoient déja. Car enfin, comme une si grande populace ne subsiste d'ordinaire qu'au jour la journée, il étoit non seulement tout visible que quand elle viendroit à manquer de pain, elle l'en accuseroit tout aussi-tôt; mais qu'elle l'en rendroit peut-être encore responsable. Ce furent ces reflexions qui obligerent cette Compagnie de ne pas pousser les choses si loin que quelques uns de ses membres eussent bien voulu. D'ailleurs les plus sages étoient bien aises de se disculper de quantité de choses, dont on les accusoit. Les plus éclairés vouloient qu'il entrât plus de brigues & d'ambition dans toutes leurs assemblées que de zele pour le bien public; ainsi ils deputerent quelques uns d'entr'eux à St. Germain, offrant de se ranger dans le devoir, à de certaines conditions, qui montroient encore néanmoins que s'ils ne vouloient pas être les Maîtres tout à fait, du moins songeoient-ils à tirer au bâton avec celui qui le devoit-étre. Cela deplut à la Reine Mere qui avoit été avertie dés avant leur depart de Paris des propositions qu'ils avoient à lui faire. Ainsi les ayant renvoyés sans les vouloir écouter, le Parlement s'en trouva tellement scandalisé, qu'il donna un arrêt contre le Cardinal. Il y fut déclaré ennemi de l'Etat & en cette qualité indigne de remplir la place qu'il occupoit. Ce corps donna ordre en même tems à ce que la Ville fut gardée, & comme cela ne se pouvoit faire sans avoir des troupes, il ordonna quelques nouvelles levées tant de Cavalerie que d'Infanterie.