Il témoigna être content de ma justification, & Besmaux étant revenu quelque tems après de son Voyage, je lui battis froid comme à un homme dont je n'avois pas lieu d'être content. Champfleuri Capitaine des Gardes du Cardinal qui étoit nôtre ami commun, & qui vouloit nous raccommoder nous ayant conviez tous deux à venir manger la souppe chez lui, sans que nous fussions ni lui ni moi que nous nous y devions trouver, & encore moins boire ensemble, il se servit de cette occasion pour nous prier d'oublier le passé. Besmaux ne demandoit pas mieux, & ne jugeant pas que je me dusse faire tenir à quatre, parce qu'il y alloit plus du sien que du mien, à tout ce qui s'étoit passé, je fis tout ce que mon ami vouloit. Il nous fit choquer le verre ensemble, & les choses s'étant passées de la sorte, sans que dans le fonds j'eusse grande estime pour un camarade qui m'avoit fait une telle piece, je ne trouvai point d'occasion de lui donner sur les doigts, que je ne le fisse de bon coeur. Mr. du Tremblai Gouverneur de la Bastille frere du fameux Pere Joseph, qui avoit joué un rolle de grande consequence sous le Ministere du Cardinal de Richelieu, étant devenu malade en ce tems-là, je dis à nôtre ami que s'il me vouloit donner seulement mille Pistoles pour mon droit d'avis, je lui indiquerois une chose qui feroit sa fortune s'il étoit si heureux que de la pouvoir obtenir. Il étoit fin, mais non pas de cette finesse qui fait discerner aisément à quelle intention l'on parle. Toute celle qu'il avoit ne rouloit que sur son interest, & hors de là il n'étoit capable de rien. Il vouloit néanmoins qu'on le crut fort habile, & j'avois la complaisance de feindre que je le croyois tel, afin de me pouvoir moquer de lui plus aisément quand l'occasion s'en presentoit. Rien donc ne l'empêcha de donner d'abord dans le paneau, que la reflexion qu'il fit que si je savois une si bonne affaire, je la demanderois bien plûtôt pour moi, que de la donner à un autre. Il me témoigna sa pensée, & lui ayant répondu que si je n'y songeois pas, c'est qu'il y avoit des choses qui convenoient à l'inclination des uns, qui ne convenoient pas à l'inclination des autres: il m'interogea sur quoi je me fondois, que ce que j'avois à lui proposer lui plairoit plûtôt qu'à moi; je lui répondis qu'il étoit sur l'expérience, & me répondant qu'il n'avoit rien à me dire après cela, il me conjura de lui ouvrir mon coeur. Il me dit en même tems que je pouvois faire fonds sur les mille Pistoles que je demandois, & qu'il m'en feroit son billet, pour peu que je me defiasse de sa parole, je fus ravi de le voir de si bonne foi, & comme je l'avois fait mordre à l'hameçon d'une maniere qu'il ne s'en pouvoit plus dédire, je lui dis alors la maladie de du Tremblai, & que s'il m'en vouloit croire il demanderoit son gouvernement. Il fut si simple que de ne pas reconnoître encore que je me moquois de lui. En effet il me demanda d'un grand serieux à quoi j'avois reconnu qu'il y étoit plus propre que moi, & je fus obligé de lui dire devant qu'il le pû comprendre, que cela ne m'avoit pas été difficile, puis que devant que d'être bon concierge il avoit témoigné qu'il étoit bon archer, qu'au reste il avoit si bien réussi à l'un qu'il étoit impossible qu'il ne réussit encore bien à l'autre, que je lui souhaittois toute sorte de prosperité dans cette nouvelle charge principalement s'il avoit soin de me donner les mille Pistoles qu'il me promettoit. Il ne fut pas bien aise que je le raillasse de la sorte, il s'en plaignit à Champfleuri, qu'il tâcha d'interesser dans sa querelle, sous pretexte qu'après avoir été employé dans nôtre raccommodement il trouveroit que j'avois mauvaise grace de mépriser la peine qu'il y avoit prise. Mais comme il étoit plus de mes amis que des siens, il n'en eut pas toute la satisfaction qu'il esperoit.

Le Cardinal qui avoit pris plaisir jusques là à entretenir la guerre, & qui pour en venir à bout plus facilement n'avoit pas fait tous les efforts qu'il eut pû faire, s'il l'eut voulu terminer, changea alors de politique. Il n'eut pas plûtôt veu les baricades de Paris, que jugeant de là, combien il étoit haï, & le danger qu'il y avoit pour lui qu'il ne s'élevât une nouvelle sedition, qu'il m'envoya en Allemagne vers les Plenipotentiaires que nous avions en ce païs là. Il les y avoit envoyez tout aussi-tôt après qu'il avoit été élevé au ministere, afin de faire accroire aux Peuples qu'il vouloit signaler les commencemens de son pouvoir par une chose aussi avantageuse à l'Etat que l'étoit la paix. Comme on ne le connoissoit pas encore, & que la Reine mere y avoit été trompée toute la premiere, croyant d'abord qu'elle l'avoit mise au poste où il étoit, qu'il s'en acquitteroit mieux qu'un autre, parce que l'intérêt, qui est un poison qui a coûtume de corrompre la plûpart des Ministres, ne feroit pas le même effet sur lui que sur une infinité d'autres, lui à qui elle ne voyoit ni enfans ni suivans, il n'étoit pas difficile néanmoins de savoir qu'il avoit des neveux & des nièces & même en grande quantité; mais il avoit toujours paru si indiffèrent pour eux, qu'il sembloit que c'étoit à quoi il songeroit le moins qu'à les enrichir, quand il se trouverait en place. Cependant l'appetit lui étant venu à mesure qu'il se voyoit maître d'un grand Royaume, il n'avoit plus songé qu'a pêcher en eau trouble afin de s'élever non seulement au dessus de leur condition, mais encore de leur esperance. Pour cet effet pendant qu'il fesoit sonner bien haut ses bonnes intentions pour la paix, & que pour les justifier il alleguoit le depart des Plenipotentiaires, il avoit envoyé des ordres secrets à l'un d'entr'eux d'y faire naître des obstacles insurmontables. Il s'étoit donc écoulé déja plusieurs années, sans qu'une assemblée si celebre eut rien produit. Les habiles gens mêmes avoient reconnu, il y avoit plus de deux ans, que tout cela n'étoit qu'une véritable mommerie; mais enfin le peril dont il étoit menacé lui faisant voir la nécessité qu'il y avoit pour lui de faire la paix avec les étrangers, pour se pouvoir deffendre des ennemis Domestiques, j'en portai les ordres à Mr. Servient. C'étoit un des plus fins hommes qu'il y eut jamais eu. Il jouoit ses collegues comme s'ils n'eussent pas eu le sens commun; aussi y en avoit t-il un qui n'étoit pas trop habile homme, & quoi que l'autre le fut d'avantage, cela n'empêchoit pas qu'il ne le fit donner souvent dans le panneau.

Servient ayant receu ces ordres applanit bien-tôt toutes les difficultez qu'il avoit fait naître lui même. Il fit consentir les Suedois, qui avoient intêret à ce traité, à quantité de choses contre lesquelles il les avoit fait roidir lui-même auparavant: la Religion Catholique y fut un peu sacriffiée; on abandonna à ces Peuples quantité de païs où elle avoit toûjours régné jusques-là, & où ils commencerent à l'abolir insensiblement. On rendit aussi, pour plaire aux Princes Protestans, l'Evêché d'Osnabruk alternatif entre les Lutheriens & les Catholiques. Enfin l'Empereur qui étoit aussi pressé que le Cardinal de se delivrer de la crainte que lui causoient les Hongrois & quelques autres ennemis Domestiques, ayant consenti à demembrer l'Empire en faveur de la Reine Christine, qui étoit alors assise sur le Trone du Grand Gustave son Pere, ce traité fut conclu à Munster le 24. d'Octobre 1648. Le Roi d'Espagne & le Duc de Lorraine n'y voulurent pas entrer, qu'on ne leur rendit des conquêtes qui avoient été faites sur eux; & comme cela ne se pouvoit sans honte de la nôtre part, le Cardinal, qui eut été bien aise de leur faire mettre les armes bas, aussi bien qu'aux Allemans, se consola de la resistance qu'ils y faisoient, par la connoissance que chacun auroit qu'il n'auroit pas tenu à lui de rendre la paix generale.

En m'en revenant de ce païs là j'eus ordre de passer en Angleterre ou il se joüoit d'étranges Tragedies. Ces Peuples après avoir chassé leur Roi de leur Capitale, & lui avoir donné plusieurs batailles l'avoient enfin réduit dans la fatalle nécessité de se jetter entre les bras des Ecossois. Lui à qui c'étoit à les proteger avoit été si malheureux que d'être obligé de réclamer leur protection. Les Anglois qui traitent d'ordinaire ces Peuples de Barbares, ne le virent pas plûtôt entre leurs mains, qu'ils resolurent de l'en tirer. Ils traiterent avec quelques uns des Principaux qu'ils le leur livreroient moyennant une bonne somme d'argent. La chose s'executa aussi tôt, & ce pauvre Prince fut fait prisonnier de ses propres sujets. L'on a toûjours attribué la cause de ces desordres à la Politique d'un grand Ministre qui avoit beaucoup à coeur la gloire de l'Etat dont l'administration lui avoit été confiée. Mais si cela est il a bien perdu son tems, quand il s'est efforcé de passer pour aussi homme de bien que grand Politique. Une telle conduite ne répond gueres à ce qui est répandu dans quelque livres de pieté qu'il a composez, mais peut-être aussi ne les a-t-il donnez au public que pour lui faire voir qu'il avoit assez d'esprit pour joüer tous les personnages qu'il vouloit. Car il me souvient qu'il composa aussi une Comedie dans le même tems, & même que le chagrin qu'il eut de ce qu'elle n'avoit pas le même succez que celles de Corneille, lui fit entreprendre de faire condamner le Cid par l'Accademie Françoise qu'il avoit établie. Il pensoit apparemment que comme elle lui avoit l'obligation de son établissement, elle se feroit un plaisir de lui témoigner sa reconnoissance, par une complaisance aveugle; mais il en arriva tout autrement qu'il ne pensoit, tellement qu'il eut encore le mécontentement de se voir tondu de ce côté-là.

Quoiqu'il en soit si ce fut une chose fort extraordinaire que la prison de ce Prince; ces Peuples n'en demeurerent pas là: après avoir resolu d'agir criminellement contre lui & de le rendre soumis à leurs loix, comme le pouvoit être le moindre d'entr'eux, ils en étoient venus de la pensée aux effets. Cromwel qui s'est rendu fameux à toute la posterité, en s'élevant de la qualité de simple Gentilhomme à celle de Protecteur des trois Royaumes qui composent cette Couronne, étoit déja comme le maître de cette nation. Il s'étoit attiré cette puissance par une adresse merveilleuse qui avoit été suivie du consentement presque universel de tous ces Peuples. Il étoit un des hommes du monde le plus ambitieux; mais il sçavoit cacher ce deffaut sous de si belles apparences qu'on eut dit au contraire qu'il n'y avoit point d'homme moins superbe ni moins amateur des vanitez. Enfin il sembloit, tant il sçavoit bien joüer son personnage, que la procedure criminelle qui se faisoit contre Sa Majesté Britannique ne fut nullement de son goût, quoi qu'il ne demandât pas mieux que de lui voir perdre la tête sur un échaffaut. Les choses étoient dans cet état, quand la Reine sa femme qui s'etoit retirée en France, il y avoit déja trois ou quatre ans, pria la Reine Mere d'interposer son Authorité pour empêcher que cette felonie dont elle prevoyoit bien le cours, n'allât plus loin. Le Cardinal qui étoit bien aise que ces Peuples eussent des differens entr'eux qui les empêchassent de se mêler de ceux de leurs Voisins, n'avoit pas pris trop de soin jusques là déteindre ce feu, dont il ne lui étoit pas plus difficile qu'à la Reine d'Angleterre de prevoir toutes les suittes. Mais soit qu'il ne crut pas qu'elles pussent aller jamais si loin qu'on les vit aller avant qu'il fut peu, ou que les ressorts secrets qui font agir la plûpart des Ministres lui fissent fermer les yeux à toute autre consideration qu'à celle qui regardoit le bien de l'Etat qui lui étoit proposé, il étoit demeuré spectateur de toutes ces tragedies, sans penser que la charité & même l'intérêt du Roi, ne lui permettoient pas d'y être si indifferent. Il ne se fut pas même reveillé de cette lethargie sans les pressantes sollicitations de la Reine d'Angleterre. Cette Princesse qui vouloit, comme il étoit de raison, mettre toutes choses en oeuvre pour ne pas voir perir le Roi son mari, après en avoir parlé plusieurs fois à la Reine Mere, & à son Ministre, obtint enfin qu'on envoyeroit tout de nouveau quelqu'un en ce pays-là pour y faire un dernier effort. Plusieurs y avoient déja été inutilement, soit qu'ils eussent des ordres secrets de ne faire les choses qu'à demi, ou qu'ils ne trouvassent pas des dispositions favorables à réüssir dans leur negociation; quoi qu'il en soit son Eminence ayant jetté les yeux sur moi pour me confier une affaire de si grande importance, elle me donna ordre de venir recevoir mes instructions de sa propre bouche. Ce n'est pas qu'elle ne me les dut donner pas écrit, & même elle y faisoit travailler par le Comte de Brienne, Secretaire d'Etat des affaires étrangeres; mais comme il y avoit de certaines choses dont elle se reservoit le secret, elle ne voulut pas les lui confier, & me les expliqua tête à tête.

Je n'eus point de caractere public dans ce voyage, quoique je m'y fusse attendu d'abord. Je m'en étois même déja rejouï par avance, sans en rien communiquer néanmoins à personne. Parce que je savois que ce Ministre vouloit tenir secret le lieu où j'allois: & en effet au lieu de le publier, il voulut au contraire que je passasse non seulement incognito en ce pays là, mais encore que je prise toute une autre route que celle qui y conduisoit. Il étoit bien aise de depaïser par là ceux qui seroient curieux sur ma marche, ainsi au lieu de me faire cheminer du côté de la mer, il m'y fit tourner le dos. Je pris mon chemin par la Champagne, & étant allé passer par Sedan, j'y rendis une lettre à Mr. de Fabert qui de peu de chose s'étoit élevé jusques à la dignité de Gouverneur de cette place qui étoit alors une des plus considerables de tout le Royaume. Il avoit une étrange réputation, savoir de parler tous les jours à ce qui s'appelle un genie, & on vouloit, je ne sais pas sur quel fondement, qu'il l'avertit de l'avenir. Je sais bien pourtant ou à peu près sur quoi tout cela étoit fondé, c'est qu'il avoit toûjours aimé de certains livres qui ne sont pas trop bons, & qu'il s'étoit venté d'une apparition lors qu'il étoit à neuf ou dix lieuës de Paris dans un chateau qui appartenoit au Duc d'Epernon. Je ne saurois dire au juste si cette reputation lui étoit bien duë ou non. Cela passe ma connoissance, & tout ce que j'en puis dire c'est qu'il étoit homme d'esprit. Aussi le Cardinal de Richelieu qui lui avoit fait donner ce Gouvernement en faisoit beaucoup de cas, & ne faisoit gueres de choses sans en prendre son avis. Le Cardinal Mazarin n'avoit pas fait d'abord tout de même, non qu'il ne sut à peu près dequoi il étoit capable, mais parce qu'il vouloit avoir pour lui ou pour quelqu'une de ses creatures son Gouvernement, comme il avoit fait de la charge de Treville. Fabert n'avoit pas voulu le lui donner, & cela avoit fait naître à son Eminence la pensée de le perdre. Il s'y étoit même resolu d'autant plûtôt qu'il étoit en grande liaison avec Mr. de Chavigni son ennemi declaré. Fabert qui avoit reconnu d'abord sa méchante volonté pour lui ne s'en étoit guerres mis en peine d'avantage. Comme on étoit dans un tems où il suffisoit de se faire craindre pour ne se pas soucier beaucoup d'être aimé, il s'étoit abstenu d'aller à la Cour, de peur de s'y voir arrêté. Il avoit fait le petit Roi dans son Gouvernement, comme il arrivoit alors de faire à quantité de Gouverneurs. Le Cardinal en avoit pris l'allarme, de sorte que pour empêcher qu'il ne se jettât entre les bras des ennemis, il avoit changé de conduite à son égard. Cependant comme son coeur étoit toujours de même pour lui, il avoit tâché de l'attirer à Paris sous divers pretextes. Il prétendoit toujours l'y faire arrêter. Mais Fabert qui étoit tout aussi fin que lui & qui ne manquoit pas de bons amis à la Cour, qui l'avertissoient de tout ce qui s'y passoit, il n'avoit jamais voulu sortir de sa place, & y avoit trouvé de bonnes raisons: tantôt il lui avoit mandé que s'il s'en éloignoit les ennemis prendroient ce tems là pour l'assieger, & tantôt qu'il avoit lui-même quelque entreprise à faire, qui demandoit sa residence. Le Cardinal avoit bien entendu ce que cela vouloit dire, & n'avoit pas jugé à propos de lui en demander une plus ample explication.

Les choses étoient demeurées en cet état pendant quelque tems, mais enfin Fabert qui avoit envie de pousser sa fortune encore plus loin qu'elle n'étoit, voyant que s'il en vouloit prendre le chemin, il devoit gagner la confiance de ce Ministre, il étudia son inclination, afin de le pouvoir prendre par son foible. Il reconnut bientôt que sa passion dominante étoit l'avarice, ainsi lui proposant quelque expédient pour diminuer la depense de sa Garnison, & pour empécher que nos trouppes qui ravageoient bien autant la champagne qu'eussent pu faire les ennemis, s'ils y fussent entrez, n'y continuassent leurs desordres, ils devinrent à la fin si bons amis que ce n'étoit plus ce que c'étoit auparavant. Le Cardinal lui écrivoit réglément toutes les semaines, & soit qu'il crut que par le moyen du genie dont je viens de parler, il fut plus capable qu'un autre de lui donner conseil, il commençoit à imiter le Cardinal de Richelieu, c'est à dire à le consulter tout comme avoit fait ce Ministre.

Je reconnus bien leur étroite intelligence, d'abord que je lui eus presenté une lettre que son Eminence m'avoit donnée pour lui. Car après m'avoir regardé comme pour m'arracher quelques parolles de la bouche, comme il vit que je le regardois de mon côté sans lui rien dire, il me demanda si je croirais réüssir dans mon voyage: je lui répondis que je ne savois de quel voiage il vouloit parler, mais m'ayant dit que je ne devois point finesser avec lui, & que Mr. le Cardinal l'instruisoit de toutes choses, je ne reconnus pas plûtôt qu'il me disoit vrai à quelques paroles qu'il me lâcha, que je lui repartis que je n'étois pas assez habile pour lui en parler affirmativement, que tout ce que je lui pouvois dire c'est qu'il ne tiendroit pas à moi & que j'y emploierois tout mon savoir faire. 11 ne tiendra pas à vous, me dit il, & c'est de quoi je suis bien persuadé sans que vous en juriez. Mais ou je suis bien trompé ou vous vous en reviendrez sans rien faire: vôtre voyage ne fera que hâter les mauvais desseins que cette Nation a contre son Roi, parce qu'elle n'aime pas que les étrangers se donnent la liberté de se mêler de ses affaires. Je lui répondis que peut-être prendroit-elle garde à deux fois à ce qu'elle feroit, parce qu'elle apprehenderoit sans doute que la paix ne se fit avec les Espagnols, tout comme elle venoit de se faire avec les allemans, & que les deux Couronnes ne tombassent après cela sur elle, lorsqu'elle y penseroit le moins. Il me repartit de prendre bien garde à ne leur pas faire cette menace, parceque ce seroit le moyen justement de tout gâter, que cela lui feroit faire un traité avec l'Espagne qui ne vouloit point de paix, qu'elle ne l'avoit déja que trop témoigné en refusant d'entrer dans celui qui avoit été fait à Munster; que ce refus ne procedoit que de ce qu'elle esperoit que nous nous brouillerions bien-tôt nous mêmes dans nôtre Etat; qu'elle n'avoit pas trop de tort de le croire, parce que les esprits étoient disposez en France d'une maniere qu'à la premiere chose qui arriveroit on verroit d'étrangers revolutions; que le Cardinal avoit fait un coup d'étourdi quand il avoit fait arrêter Broussel & ses compagnons; qu'il devoit prevoir ce qui en arriveroit; mais enfin qu'après en avoir fait la faute, il devoit la soutenir au peril de sa vie; que d'avoir fait relâcher ces prisonnniers comme il avoit fait, c'étoit vouloir qu'on lui fit la loi en toutes rencontres; qu'il ne tarderoit guerres à s'en appercevoir, & que quoique l'orage fut appaisé en apparence, il le verroit éclatter bientôt tout de nouveau & plus terrible mille fois qu'auparavant; qu'au reste les Anglois étoient nos voisins de trop près, & avoient de trop bons espions chez nous pour ignorer tous ces mouvemens; que c'étoit ce qui leur donnoit la hardisse de faire le procès à leur Roi, & ce qui le feroit perir miserablement; qu'ainsi si le dessein du Cardinal étoit de le sauver, il lui diroit bien tout ce qu'il avoit à faire, & tout ce que j'avois à faire aussi; que toutes mes instructions ne devoient rouler que sur l'étroite correspondance que je devois entretenir avec Cromwel & avec le Parlement d'Angleterre, parceque si j'entreprenois de vouloir sauver Sa Majesté Britannique, bien loin d'y pouvoir réüssir, je ne ferois que me perdre avec elle; que quand il me parloit ainsi de moi, j'entendois bien apparement ce qu'il vouloit dire par là; que sous mon nom il entendoit tout l'Etat qui étoit presque tout aussi malade que le pouvoit être celui d'Angleterre.

Son raisonnement étoit fort juste, aussi Mr. Le Cardinal m'avoit dit de bouche avant que de me faire partir, de prendre bien garde à tout, quand je serois arrivé en ce Pais là; que si je voiois que tout y fut desesperé pour Sa Maj. Britannique je le laissasse perir comme les autres, puis qu'il ne me serviroit de rien de l'en vouloir garentir; qu'au surplus de quelque maniere que les choses s'y passassent je songeasse bien que l'intérêt du Roi, & celui de l'Etat ne demandoient pas que les esprits s'y réünissent bien qu'ils pussent s'opposer à nos entreprises. Je demeurai deux jours à Sedan où ce Gouverneur me fit fort bonne chere, quoi qu'il ne se mit pas sur le pied de tenir une table delicate, comme faisoient quantité d'autres Gouverneurs. Il songeoit bien plûtôt à faire le bien de sa famille, qui étoit assez nombreuse, pour croire qu'il ne mourroit pas sans heritiers. Je pris congé de lui après ce tems là, & étant descendu à Liege par la Meuse, je passai de là à Cologne où je croiois trouver cet Electeur. J'avois des lettres à lui rendre de la part de son Eminence, mais ne l'y ayant pas trouvé, je fus obligé d'aller à Breuil où il étoit. C'est une maison de plaisance qui appartient à ceux qui jouïssent de cet Electorat. Je m'acquittai de ma commission, qui n'étoit pas bien difficile. Cette lettre ne contenant que des complimens qui étoient pourtant fort interessez, comme avoit coutume d'être tout ce que faisoit ce Ministre. Comme il prevoioit aussi bien que Fabert que sa Fortune n'étoit pas trop assurée, après ce qui étoit arrivé, il tâchoit de se procurer une retraite auprès de cet Electeur, en cas qu'il en eut besoin. Cependant comme il sçavoit que les presens ne servent pas peu à entretenir l'amitié, je lui portai aussi avec ma lettre un portrait de la Vierge, dont le Duc de Savoye avoit fait present à son Emminence.

Je pris congé de lui après avoir demeuré deux jours à sa Cour, qui n'avoit rien de recommandable pour un Prince souverain. Je trouvai même que ses inclinations ne repondoient pas trop à la grandeur de sa naissance. Il demeuroit enfermé tout le jour sans se montrer à personne, & il s'occupoit là de la recherche de la pierre philosophale, du moins si l'on en veut croire ce qui s'en disoit. Cela étoit cause qu'il n'avoit jamais un sol, & tout son revenu s'en alloit en fumée au lieu de vivre comme une personne de sa condition. Ce n'est pas qu'il n'y eut assez à manger à sa table, mais tout y étoit si mal appreté, que quand on sortoit comme je faisois d'un endroit où l'on faut aussi bonne chere que l'on fait en France, on pouvoit dire que l'on y mouroit de faim. Je fus de là à Bruxelles où je pouvois aller seurement, à cause d'un passeport que son Eminence m'avoit envoyé à Breuil. Je n'y vis personne, & n'y ayant fait que coucher, je fus m'embarquer à Ostende où j'appris qu'il y avoit un vaisseau qui passoit en Angleterre. C'étoit un vaisseau armé moitié en guerre, moitié en Marchandise, & nous n'eumes pas fait plus de trois ou quatre lieuës que nous en vîmes paroître un autre qui portoit Pavillon de France. Comme le nôtre portoit celui d'Espagne, ils ne se furent pas plûtôt reconnus, qu'il ne leur en fallut pas davantage pour se preparer de part & d'autre au combat. Ils étoient à peu prés de même force, mais dans un moment cette egalité disparut; nous vîmes avancer un vaisseau qui se hâtoit de venir vers nous comme y ayant grand interêt. Il étoit beaucoup plus prés de celui de France que du nôtre, si bien que celui-ci put discerner plûtôt que nous qui il étoit. Il étoit espagnol & d'abord qu'il le reconnut, il s'enfuit au lieu de venir à nous. Les deux vaisseaux espagnols commencerent ainsi à lui donner la chasse, on le poursuivit même de si prés que je crus qu'il alloit être pris. Cela me fit de la peine & le chagrin que j'en avois paroissant sur mon visage, je ne m'entendis pas seulement accabler d'injures au même tems, mais donner encore un coup de bâton dont je me crus assommé. Je tournai la tête du coté d'où le coup venoit, pour voir qui étoit si hardi que de me traitter de la sorte, je vis que c'etoit le Capitaine du vaisseau, & bien que je ne puisse esperer vraisemblablement de m'en venger, qu'il ne m'en coutât la vie, je ne laissai pas de mettre l'épée à la main pour la lui passer au travers du corps. Rien ne lui fit echaper mon ressentiment que la precaution qu'il eut de me tourner le dos. Sa fuite me l'ayant ainsi dérobé, un Chevalier de Malthe Espagnol, homme d'une des premieres Maisons de toute l'Andalousie qui avoit vu son action, mit l'épée à la main tout aussi tôt, non pour m'aider à tuer celui qui l'avoit faite, mais pour empêcher que quelques uns de ses soldats à qui il avoit dit de me tuer n'exécutassent son commandement. Il me dit de ne rien craindre, & qu'il periroit plutôt que de souffrir que ce brutal m'outrageât davantage.