La première chose que je fis après cette découverte fut d'envoyer chercher cette fille, sous prétexte qu'une Dame vouloit s'en servir pour lui faire quelque linge. Je recommandai cependant à la personne que j'y envoyai de ne point entrer chez-elle, qu'il n'en eut vû sortir la mère, depeur qu'elle ne m'amenât l'une au lieu de l'autre. La fille refusa d'abord de venir, & vouloit qu'on attendit sa mere pour la mener avec elle, mais la personne qui lui parloit de ma part, & qui avoit la réponse toute prête lui ayant dit que la Dame pour qui elle la venoit chercher étoit à la veille d'aller à la Campagne, & que si elle ne venoit avec elle, elle en iroit chercher une autre qui ne feroit pas tant de façons, elle prit ses coëffes & ses gans depeur de perdre cette pratique. J'avois prié une femme de na connoissance de se trouver dans la Chambre d'un de mes amis, afin de la recevoir. Cette femme qui étoit bien éloignée d'être une Vestalle entendoit son métier, de sorte qu'après lui avoir donné quelques chemises d'hommes à faire, comme en ayant commission d'un de ses amis, elle lui dit que pour une aussi jolie fille qu'elle étoit elle avoit là un métier qui étoit au dessous de ce qu'elle méritoit. La fille ne fut pas surprise de ce compliment, qu'elle avoit ouï souvent dans la bouche des personnes qui l'avoient fait travailler. Elle le fut bien davantage de me voir entrer sur ces entrefaites, & en ayant rougi, je l'attribuai à la bonne volonté que je croyois qu'elle eut pour moi. La Dame passa dans une autre Chambre en même-tems, sous prétexte qu'elle avoit encore quelque morceau de toille à lui donner. Comme tout cela avoit été concerté entre cette femme & moi, je ne laissai pas échaper cette occasion sans dire à cette fille, ce que je me sentois pour elle. Cependant pour l'y mieux préparer je ne manquai pas de lui témoigner que je n'aurois jamais porté chemises de si bon coeur que celles qui m'alloient venir de sa main; mais enfin tout cela n'étant que de là crème fouétée, & en voulant venir au fait, je lui fis san façon la proposition de la mettre en Chambre, & d'en faire ma maîtresse. J'ornai mon discours en même-tems de tout ce qui a coutume de flatter une fille. Je lui dis même qu'elle pouroit mener sa mère avec elle, si elle voulait, & que je fournirais à l'entretien de l'une & de l'autre.
Cette fille qui étoit du moins aussi trompeuse qu'elle étoit agréable, se prit à pleurer à cette proposition. Je la lui avois faite hardiment, parce que je supposois qu'après les pas qu'elle avoit faits, elle ne pouvoit lui être desagréable. Cependant après avoir déjà donné si-bien dans le panneau, j'y donnai encore tout aussi-bien que l'avois fait. En effet sans rien soupçonner de tout ce qui se passoit, je crus tout ce qu'elle me voulut dire de la cause des larmes que je lui voyois répandre; elle me dit d'un ton qui en eut bien trompé d'autres que moi, qu'elle étoit bien malheureuse d'avoir des sentimens tels qu'elle avoit, puis qu'au lieu de la reconnoissance qu'elle en attendoit, elle ne trouvoit en moi qu'une ingratitude sans pareille, qu'on voyoit bien quelquefois à la vérité que l'amour qu'on avoit l'un pour l'autre avoit des suites pareilles à celles que je lui proposois maintenant; mais enfin que de debuter par là avec une fille comme je faisois presentement avec elle, c'étoit lui marquer que je ne la considerois nullement, & que je ne me considerois que moi seul.
Je trouvai tant de justice dans ces reproches, que je ne crus pas seulement être en droit de m'excuser de ce que je lui avois dit, sur la grandeur de ma passion: il me sembla que cela vaudroit moins pour moi que de lui avouër ma faute ingenuement. Je le fis aussi de tout mon coeur, & lui dis qu'elle avoit raison de me dire tout ce qu'elle disoit; que j'avouois avec elle que ce n'étoit pas pour rien qu'il y avoit un Proverbe qui disoit qu'il falloit connoître avant que d'aimer; que pour moi je n'en avois pas besoin, neanmoins, parce qu'elle étoit si aimable, qu'il suffisoit de la voir pour lui donner son coeur sans reserve. Après que je lui eus tenu ce discours, je lui dis aussi que pour elle, elle avoit raison de vouloir me pratiquer avant que de me donner le sien; j'ajoutai encore quantité de choses à celles-là, toûjours sur le même ton, & m'ayant témoigné qu'elle s'en contentoit je ne me crus pas malheureux, parce qu'elle me permit de l'aller voir après qu'elle en auroit eu le consentement de sa mere. Elle me promit de le lui demander d'abord qu'elle en trouverait l'occasion, & afin que je ne me deffiasse de rien, elle me dit que cette femme avoit tant d'amitié pour elle, qu'elle ne lui refusoit gueres tout ce qu'elle lui pouvoit demander: qu'elle me prioit de l'aller voir le lendemain, sous pretexte de mes chemises, que sa mère y seroit, & qu'elle vouloit qu'elle me vit, parce que quand elle m'auroit vûë, elle lui accorderoit encore plûtôt la permission qu'elle avoit à lui demander.
Ce fut ainsi qu'elle me dora la pillule, & je l'avallai si bien que je ne manquai pas le lendemain au rendez-vous. Sa mere s'y trouva comme elle me l'avoit dit, & je ne saurois dire au juste, si elle l'avoit avertie ou non du tour qu'elle avoit envie de me jouër, & qu'elle me joua bien-tôt après, parce que le pretexte que j'avois d'aller chez-elle étoit si plausible que cette femme m'y pouvoit bien souffrir sans être de moitié de sa fourberie; mais si elle n'en étoit pas encore avertie en ce tems-là, elle le fut du moins bien-tôt après, puis qu'elle me permit non-seulement de retourner voir sa fille, mais encore de lui conter des fleurettes. Elle les reçût de la meilleure grace du monde, & comme si elle y eut été très-sensible. Cela me fit d'autant plus de plaisir, que j'en devenois de moment à autre amoureux de plus en plus. Cependant un jour que j'y allois, je rencontrai à cent pas de sa maison un garde de Mr. le Cardinal qui me dit que je ne mettois pas mal mes affections, que ma maîtresse en valloit bien la peine, & qu'il la connoissoit assez pour m'en répondre. Je fis semblant de ne pas entendre ce qu'il me vouloit dire par là. Je lui en demandai l'explication, & il me dit aussi-tôt que c'étoit inutilement que je voulois faire le fin avec lui; qu'il me voyoit entrer & sortir journellement de chez la couturière, & que même je n'y pouvois gueres mettre le pied sans qu'il ne s'en apperçût, qu'il demeuroit au dessous d'elle, & que j'étois bien Privilegié de la voir quand bon me sembloit, puis qu'il n'en avoit jamais pû venir à bout, quoi qu'il y eut fait tout son possible.
Comme je vis qu'il me parloit ainsi d'original, je ne voulus pas lui insister davantage. Je tombai d'accord du fait avec lui, & lui ayant demandé si cette fille étoit aussi vertueuse qu'on me l'avoit dit, il me répondit en riant que c'étoit à lui plûtôt qu'à moi à me faire cette demande, parce que depuis le tems que je la voyois j'en pouvois rendre compte mieux que personne. Je lui repartis que la connoissance que nous avions faite ensemble n'étoit pas si ancienne qu'il croyoit, que je ne l'avois vû encore que cinq ou six fois, tellement qu'il en devoit savoir plus de nouvelles que moi, lui qui demeuroit dans sa maison. Il m'en confirma tout le bien que j'en avois déja ouï dire, & nous étant separez de la sorte je ne songeai plus qu'à avancer mes affaires auprès d'elle, puis que j'apprenois de mille endroits que sa conduite étoit telle que je ne devois point rougir d'y avoir mis mon inclination. Cependant deux ou trois jours après cette rencontre m'y en étant allé à mon ordinaire, sur les cinq ou six heures du soir, son frere y vint une heure après accompagné de trois de ses amis, qui avoient l'air de vrais satellites. Je fus surpris de le voir, & même jusques au dernier point. Car je devinai tout aussi-tôt qu'il ne venoit-là que pour me faire pieces. Je n'avois pas trop mauvaise raison, de le croire ainsi, & quand même je ne l'eusse pas cru son compliment me l'apprit assez. Il me demanda ce que je venois faire chez sa soeur, & si je croyois qu'il le souffrit impunément: en même, tems il se jetta sur moi avec ses trois amis, & n'ayant pû m'en deffendre, parce que je me trouvai surpris, il me dit de me preparer à la mort, parce qu'il ne me donnoit qu'un moment à vivre.
Si j'avois été surpris de sa venuë, je le fus encore davantage de son compliment. Neanmoins, ayant l'esprit assez present pour m'aviser d'une chose à laquelle je fus redevable de ma vie, je lui dis que si je ne pouvois obtenir grace auprès de lui, je le priois du moins de me donner le tems de me preparer à mourir en bon Chrétien, qu'il souffrit que je passasse dans un cabinet qui étoit à côté d'où nous étions, afin de me recueuillir. Il me le permit, & en ayant fermé la porte sur moi avec un crochet, qui s'y trouva fortuitement, je commençai à fraper du pied sur le plancher, afin d'appeller le garde de Mr. le Cardinal à mon secours. Il étoit par bonheur pour moi dans sa Chambre avec trois ou quatre de ses amis qui devoient souper avec lui. Ils avoient entendu le bruit que mes assassins avoient fait en entrant, & principalement en se jettant sur moi. Ils n'avoient sçû ce que cela vouloit dire, parce qu'ils n'avoient pas coutume d'en entendre tant: mais l'appel que je leur faisois leur faisant juger qu'il y avoit quelque chose d'extraordinaire, ils monterent en haut pour voir ce que c'étoit. Mes assassins commençoient déja à vouloir enfoncer la porte du cabinet où j'étois; mais les entendant sur le degré ils convertirent leur fureur en crainte; voyant bien qu'on les obligeroit avant qu'il fut peu de rendre compte de leurs actions. Le garde étant arrivé à la porte avec ses amis, ils ne voulurent pas la lui ouvrir. Je lui criai au travers de la mienne d'envoyer chercher un Commissaire pour leur faire faire de force, ce qu'ils ne vouloient pas faire de bon gré. Il entendit ma voix au travers du murmure que faisoient ces assassins, pour consulter ensemble ce qu'ils avoient à faire dans une occasion si pressante pour eux. Ils prirent le parti que la prudence leur conseilloit, & ce fut de leur ouvrir la porte avant que le Commissaire arrivât. Comme il s'en étoit détaché un de la Compagnie du Garde pour aller chercher cet Officier, ils étoient alors quatre contre quatre, de sorte qu'il ne pouvoit manquer qu'il n'y eut bien du sang répandu, parce que le desespoir ou étoient ces assassins leur tenoit lieu de courage.
D'abord que j'entendis que la porte étoit ouverte, j'ouvris celle du cabinet où j'étois, quoi que ces assassins m'eussent desarmé, en se jettant sur moi. Ce n'étoit pas le moyen de donner grand secours au garde ni à ses amis, mais le bonheur ayant voulu que ceux à qui j'en voulois me tournassent le dos, j'en surpris un par derrière & lui arrachai son épée, lors qu'il s'y attendoit le moins. Il se jetta dans le cabinet de peur que je ne le tuasse, ou qu'il ne fut percé par quelqu'un de ceux à qui il avoit affaire auparavant. Je le trouvai bien là, me flattant qu'il n'auroit pas la hardiesse d'en sortir comme j'avois fait. Nous fumes ainsi cinq contre trois, ce qui ne rendoit plus la partie égale. Mais le desespoir où ils étoient suppleant pour eux à l'inegalité ils se battirent avec tant de hardiesse, & de fureur qu'ils nous avoient déja blessé deux hommes, quand le Commissaire arriva. Pour ce qui est d'eux, ils l'étoient tous trois, & le secours que cet Officier nous amena nous en ayant rendu les maîtres, sans qu'ils pussent nous resister davantage, ils furent pris tous quatre, & emmenez au Chatelet. L'on y mena aussi la mere & la fille, & quoi que j'eusse pitié de celle-ci, & que je fusse porté d'inclination à lui pardonner, je crus neanmoins que je ne le devois pas faire, après une aussi grande tromperie que la sienne. Je pris soin dès le soir même d'informer Mr. le Cardinal de cette avanture, & comme je ne manquai pas en même tems de lui dire que j'avois l'obligation à son garde de m'avoir tiré de ce mauvais pas, il fut si aise de voir que celui qui l'avoit voulu tuer étoit entre les mains de la justice, qu'il lui donna une Lieutenance de Cavallerie dans son Régiment. Il y devînt en suitte Capitaine, & étoit encore en passe de devenir quelque chose de plus, quand il fut tué au combat du Faubourg St. Anthoine qui se donna quatre ans après.
Les baricades de Paris après avoir eu le commencement que je viens de dire avoient eu une fin qui avoit beaucoup chagriné la Cour. Mathieu Molé premier President du Parlement, homme fin & rusé, & qui sous une simplicité apparente & un desinteressement simulé cachoit un coeur tout rempli d'artifice & d'interest, avoit été obligé par sa compagnie d'aller redemander à la Reine Broussel avec les autres magistrats qui avoient été arrêtez avec lui. Cette necessité lui avoit beaucoup déplu, parce qu'il étoit pensionnaire de la Cour, & qu'il apprehendoit de perdre ses bien-faits, en faisant quelque chose qui lui fut desagreable. Comme il n'avoit pas été tout seul au Pallais Roial, & qu'il y avoit avec lui des Députés de sa Compagnie, il lui avoit fallu parler à Sa Majesté sur le ton qui lui avoit été prescrit. La Reine avoit assez mal receu ce qu'il lui avoit dit, non pas tant toutesfois par rapport à sa personne que par rapport à ceux de la part de qui il venoit. Il avoit donc été obligé de s'en retourner sans rien obtenir; mais le peuple qui restoit toûjours en armes pour garder ses baricades, l'avoit contraint de retourner sur ses pas, lors qu'il s'étoit presenté. Ce n'avoit pas été même sans lui faire des menaces, que s'il ne réussissoit mieux cette fois là qu'il l'avoit fait l'autre, il lui en feroit porter la folle enchere. Ce Magistrat s'étoit donc presenté pour la seconde fois devant Sa Majesté, & ne lui avoit point caché la contrainte qui lui avoit été faite: cela avoit jetté la Reine dans un grand embarras, parce qu'elle apprehendoit de mettre l'authorité du Roi son fils en compromis. Mais le premier President lui ayant dit tout de nouveau, de quelle maniere les choses s'étoient passées à la baricade, & adjouté que si Sa Majesté s'obstinoit à ne pas accorder la liberté des prisonniers, il ne lui pouvoit repondre des suites qu'auroit la desobeïssance de ces seditieux, elle se resolut de le croire, de peur de porter les choses à l'extremité par une trop grande obstination. Le Conseil du Roi approuva sa resolution, & l'ordre ayant été expédié pour les tirer de prison, la sedition s'appaisa tout en aussi peu de tems qu'elle avoit été excitée.
Ces choses étoient en cet état quand on mena mes assassins au Châtelet, Mr. le Cardinal qui y avoit des créatures les fit agir afin qu'on les jugeât à la derniere rigueur. Ils ne voulurent pas le desobliger pour si peu de chose. Car ils contoient pour rien la vie de ces miserables par rapport à la bassesse de leur naissance, plûtôt que par rapport à leurs actions. Ainsi ils les condamnerent à être pendus, dont ayant appellé au Parlement tout ce que le Cardinal put faire fut de les faire condamner au bannissement. Ce jugement ne lui plus pas tant qu'avoit fait l'autre, si bien qu'apprehendant qu'au lieu de sortir du Royaume, ils ne se cachassent à Paris, & qu'ils ne prissent leur tems pour l'assassiner, il fit donner une Lettre de cachet pour les envoyer à Salses. S'il eut pû les envoyer plus loin, & qu'il eut sû qu'ils y eussent voulu demeurer, il n'eut pas manqué à le faire. Il envoya Besmaux pour les y conduire, avec des Archers, commission qui ne lui plut gueres & dont je ne me ferois jamais chargé si j'eusse été à sa place, aussi le lui dis-je sans rien deguiser avant que de le laisser partir. Je m'y crus obligé plus particulierement qu'un autre, parce qu'étant lui & moy sur le même pied, auprès de son Eminence, j'apprehendois que la complaisance qu'il avoit pour elle ne me fit tort. Il me repondit que quand on avoit un Maître ce n'étoit que pour executer ses ordres, & non pas pour les controller, que c'étoit là son humeur, & que pour moi je pouvois faire tout ce que bon me sembleroit, sans qu'il y trouvât à redire. Je connus à cette réponse qu'il ne tiendroit à rien qu'il ne me fit une querelle d'allemand, pour peu qu'il y entrevit le moindre jour. Cela me surprit, parce qu'il avoit temoigné d'abord que cette commission ne lui étoit pas agreable, comme en effet elle ne le devoit pas être, pour peu qu'il y fit de reflexion; quoiqu'il en soit étant bien aise de ne me point faire d'affaire avec lui & moins encore avec Mr. le Cardinal à qui je craignois qu'il ne voulut faire sa cour à mes dépens, je lui dis que bien loin d'improuver ce qu'il faisoit j'étois prêt de lui donner ma bénédiction, afin qu'il put partir sans scrupule. Je ne sais si je lui dis cela d'un air de mépris, ou s'il le prit de cette façon, mais enfin m'étant presenté le soir devant Mr. le Cardinal il me tourna le dos sans me regarder. Il fit cela d'une manière si sensible que je ne pus douter qu'il n'eut quelque chose sur le coeur contre moy. Je l'attribuai aussi-tôt à Besmaux, & ne doutant point qu'il ne lui eut empoisonné ce que je lui avois dit, je resolus de m'en éclaircir avec son Eminence à la premiere occasion que j'en trouverois. Je ne me trompois pas, Besmaux qui étoit homme à sacrifier le meilleur de ses amis, des qu'il y alloit seulement pour lui de quelque apparence de fortune, n'avoit pas manqué à faire le flatteur auprès d'elle. Il lui avoit dit, lors qu'il en avoit pris congé, qu'il n'avoit pas tenu à un de ses amis de le dissuader de son voyage, sous pretexte que sa commission étoit plûtôt celle d'un Archer que celle d'un Gentilhomme; que pour lui, cependant il feroit non seulement ce personnage de tout son coeur, quand il iroit de son service, mais encore celui de Boureau.
Mr. le Cardinal n'étoit pas extrémement jaloux qu'on se donnât à lui préferablement à tout autre, comme l'avoit été autrefois le Cardinal de Richelieu. Il disoit même quelquefois, pour avoir lieu de condamner sa memoire, & d'élever sa réputation à son prejudice, que bien loin de lui ressembler, il n'auroit point plus de joye que de voir passer ses Domestiques au service du Roi. Cependant quoi qu'il voulut paroître ainsi desinteressé, il ne laissoit pas de ressembler à beaucoup d'autres qui n'aiment pas qu'on trouve rien au dessous de soi, quand il y va de leur satisfaction; se lassant donc aller à croire que j'étois fort criminel, parce que Besmaux m'avoit fait passer pour tel dans son esprit, il continua non seulement de detourner les yeux de dessus moi, mais encore à me faire mauvaise mine. Je n'étois pas ni assez content de lui ni assez coupable pour recevoir ce traitement avec patience. Si j'eusse été coupable j'eusse été moi-même le premier à baisser les yeux, pour me dire que je l'avois bien merité, & si je lui eusse eu quelque obligation je me fusse dit peut être que l'on devoit tout souffrir d'un homme à qui on étoit si redevable, mais ce Ministre étant encore à faire la moindre chose pour moi, & d'ailleurs ne trouvant nullement qu'il se dût tenir offensé de ce que j'avois dit à Besmaux, je l'attendis un jour dans l'allée sombre où l'homme dont je viens de parler l'avoit voulu assassiner. Je savois qu'il n'y avoir point de jour qu'il n'y passoit, & même j'en savois l'heure, & pour ainsi dire jusques au moment; ainsi n'ayant pas eu le tems de m'y morfondre, je ne l'y vis pas plûtôt ou pour mieux dire, je ne l'y entendis pas plûtôt marcher, que je lui dis Monseigneur ne craignez rien, c'est Artagnan qui ayant reconnu que vôtre Eminence ne le veut pas regarder a cherché l'obscurité pour lui demander en quoi il est coupable, sans l'obliger à baisser les yeux devant lui. Mr. le Cardinal fut bien surpris à ma voix, & l'eut été encore bien d'avantage s'il ne l'eut pas reconnuë, & que je ne me fusse pas nommé; mais enfin s'étant rassuré par l'un & par l'autre, & sur tout parce que je lui témoignois par mes parolles que rien ne m'amenoit là que le desir de recouvrer ses bonnes graces, il me dit que s'il ne me regardoit pas ce n'étoit pas sans raison; que si j'en doutois, je n'avois qu'à me ressouvenir de ce que j'avois dit à Besmaux avant son départ. Je lui répondis que je n'avois que faire de rappeller ma memoire pour m'en ressouvenir, que je lui avoit dit telle & telle chose, & que non seulement j'en demeurois d'accord, mais encore que si la chose étoit à refaire, je n'en ferois pas moins que ce que j'avois fait; que je ne voulois que lui même pour juge, s'il convenoit bien à un gentilhomme de se mettre à la tête d'une troupe d'archers, quelque service qu'il y eut à lui rendre: que genereux comme je le connoissois, j'étois sûr qu'il ne l'approuveroit pas, quoi qu'un peu de préoccupation lui eut fait témoigner d'abord tout le contraire; que s'il avoit à m'éprouver ce pouvoit être par quelque autre endroit que celui là; & que quelque peril qu'il y eut il ne me verroit jamais reculer, pour veu que cela se pût faire sans deshonneur, mais que quand il y en auroit pour moi, ou que je le croirois, il me verroit rentrer tout aussi-tôt dans ma coquille.