Jusque-là le Cardinal nous avoit traité assez froidement Besmaux & moi, & comme nous avions été Camarades dans les Gardes, puis dans les Mousquetaires, & enfin Compagnons de fortune dans sa maison, il sembloit qu'il voulut que toutes choses fussent 473 égales entre nous deux jusques à ses rebuffades. Mais enfin lorsque nous y pensions le moins, il changea tout d'un coup de conduite à nôtre égard. J'en voulois pénétrer la raison, trouvant que nous meritions moins que jamais ses caresses, du moins moi, qui voyant le peu d'état qu'il faisoit de mes services, ne m'attachois plus tant à les lui rendre que je faisois auparavant. Je ne fus guerres à la connoître. Je vis que sa fortune chancelloit, & comme il commençoit à croire qu'il aurait bientôt besoin de tout le monde, il tâchoit de nous gagner. Je le dis à Besmaux qui me fit reponse, que soit que cela fut ou non, il fallait en faire nôtre proffit. Il concluoit toûjours là, desorte que je ne fus pas surpris de sa reponse. Ce Ministre s'étoit fait une infinité d'ennemis par un intérêt sordide qu'il avoit fait paroître en mille rencontres; s'il venoit à vaquer une charge soit de guerre ou autrement il ne falloit point conter qu'il considerât ni le service ni le merite pour la donner. Celui qui lui en offroit le plus étoit toûjours preferé aux autres, ce qui l'avoit rendu si odieux à tous ceux qui y pouvoient prendre intérêt que s'il n'eut tenu qu'à eux ils l'eussent renvoyé il y avoit déja bien long-tems en Italie. Pour ce qui est du peuple il n'en étoit pas content. Il étoit accablé d'Edits, & soit que se fut vérité, ou medisance, on vouloit qu'il eut envoyé en ce Païs-là une partie de l'argent qui en étoit provenu. Le murmure qui s'en étoit fait dés l'année 1645. eut été peut-être dés ce tems-là capable de produire de mechans effets, si Mr. le Prince ne l'eut empêché par sa prudence; mais étant mort sur la fin de l'année 1646. le Duc d'Anguin qui prit son nom ne témoigna pas pour lui la même consideration qu'avoit fait son pére, soit qu'il fut moins prudent qu'il n'avoit été, ou qu'il crut avoir sujet de se plaindre de ce Ministre. Il l'accusoit de l'avoir envoyé en Catalogne l'année d'après la Campagne de Dunkerque, & d'y avoir fait échouër sa gloire, en l'embarquant malicieusement au siége de Lerida où il l'avoit laissé manquer de toutes choses.

Le Cardinal à qui il ne falloit que montrer les dents pour en avoir tout ce qu'on vouloit, ne sut pas plûtôt les plaintes qu'il faisoit contre lui, qu'il fit tout ce qu'il put pour regaigner son amitié. Il y employa tout ceux qui avoient quelque credit sur son esprit; & comme le Duc de Châtillon en avoit beaucoup, & qu'il craignoit qu'il n'eut sur le coeur le refus qu'il venoit de lui faire du Gouvernement d'Ypres, il lui promit de lui-faire donner le bâton de Marêchal de France moiennant qu'il y voulut faire son devoir & oublier le passé. Ce Duc qui avoit déja eu cette dignité par deux fois dans sa Maison, & qui croioit la meriter aussi-bien que ceux qui en avoient été honnorez, se trouva choqué de cette proposition, au lieu d'en être satisfait comme pretendoit le Cardinal. Il fit réponse à celui qui lui en parla de sa part, que c'étoit à ses services que cette dignité étoit due & non pas à l'intrigue qu'il lui faisoit proposer; qu'il laissoit cela à ceux qui y étoient plus propres qu'il n'étoit, mais que pour lui ce seroit toûjours à son épée qu'il seroit redevable de tout le bien qui lui arriveroit. Le Cardinal jugeant à cette reponse qu'il étoit outré contre lui, il s'addressa à Guitaut qui étoit devenu depuis quelque tems favori du Prince. Celui-ci ne se montra pas si fier que l'autre, & moyennant vingt mille écus, qu'il lui donna comptant, il lui promit de faire sa paix avec son Maitre. Le Prince qui ne lui pouvoit rien refuser, lui accorda ce qu'il lui demandoit. Il remit au Cardinal l'offense qu'il croioit en avoir reçûë, & s'étant promis reciproquement de ne rien faire à l'avenir, qui les put brouiller de nouveau, ils scellerent cette promesse par un grand repas que leur donna le Marêchal de Grammont qui étoit ami commun de l'un & de l'autre.

La Campagne de 1648. commança sur ces entrefaites, & comme les ennemis avoient repris Courtrai, & fait quelques autres conquêtes, on prit encore sujet de là de dire que ce Ministre étoit ravi que les choses se passassent de la sorte, afin d'avoir sujet de lever de l'argent; qu'il vouloit que la guerre tirât en longueur, parceque si elle finissoit comme rien ne l'empêchoit de le faire, s'il vouloit une fois y appliquer les remedes convenables il n'auroit plus aucun pretexte de lever de nouveaux impots. Sous ce pretexte le Parlement de Paris refusa de verifier quelques Edits, & comme on ne pouvoit alors lever de l'argent sur le peuple que ce ne fut de son consentement, il se fit diverses allées vers ce Corps pour le porter à faire ce que le Roi desiroit. C'est ainsi que le Cardinal appelloit la resolution qu'il prenoit dans son cabinet, & quelques autres gens de pareille étoffe, qui avoient intérêt à suivre ses volontez & sa politique. Comme leur coutume étoit de s'engraisser du sang du peuple il savoit bien qu'ils ne lui contrediroient en rien. Le Parlement parmi lequel il y avoit des Membres qui avoient du moins autant de soin de leurs intérêts que de celui du public, ne trouva pas à propos de le contenter. Quelques uns qui avoient leur honneur en recommandation ne s'y opposerent pas neanmoins ouvertement. Ils tâcherent au contraire de concilier les droits du Roi avec ceux du peuple, en faisant quelques propositions qui leur paroissoient raisonnables; mais les autres qui ne marchoient pas si droit ayant fait échouer leurs bons desseins il y eut plus que jamais des obstacles à la verification de quelques Edits que le Roi ou plûtôt son Ministre, avoit envoyés à cette Compagnie. Ils firent bien plus. Ils se firent presenter sous main une requête seditieuse par laquelle son Eminence étoit accusée formellement de fomenter les troubles de l'Etat, pour ses intérêts particuliers. Ils s'en firent presenter aussi contre les Partisans que l'on accusoit de quantité de concussions, pour reparation desquelles on demandoit qu'il fut procedé contr'eux criminellement jusques à arrêt deffinitif. Comme cela ne se pouvoit faire sans s'attirer le Conseil à dos à qui le Roi avoit reservé cette connoissance, comme dis-je la Cour ne pouvoit être qu'extremément delicate là dessus, elle dont l'authorité eut été extrémement diminuée si cette requête eut eu lieu; les Conseillers qui étoient sages & amateurs du repos public ne s'en voulurent jamais charger. Un nommé Broussel qui étoit Conseiller aux Requêtes ne fit pas la même chose. Il couvroit une grande ambition sous un faux zéle du bien public. Comme il n'avoit pas lieu de se loüer de sa fortune qui étoit assez mauvaise, il songeoit à la reparer en se faisant craindre. Pour cet effet il affectoit en toutes rencontres d'être très affectionné au peuple. Il parloit aux uns & aux autres familierement; & il pretendoit que le Cardinal pour l'empécher de les prendre en sa protection, lui feroit bientôt dire un mot à l'oreille; ainsi il se chargea de cette réquête avec beaucoup de hardiesse. Comme ce Ministre ignoroit encore le pouvoir de cette Compagnie, & qu'il ne s'étoit jamais instruit ni par lui-même ni par personne du poids qu'elle avoit donné à un parti lorsqu'il s'étoit élevé quelque guerre civile, il méprisa d'abord ce Conseiller au lieu de le ménager comme il devoit: se servant donc d'une nouvelle Victoire que M. le Prince venoit de remporter en Flandres, & du raccommodement qui avoit été fait entr'eux, il fit arrêter Broussel avec quelques autres membres du Parlement au sortir du Te Deum que l'on avoit chanté à nôtre Dame pour remercier Dieu de cet avantage.

Le coup étoit hardi, puisque c'étoit choquer non seulement toute la populace de Paris qui le regardoit comme son protecteur, mais encore le Parlement qui ne devoit pas être d'humeur à souffrir inpunément qu'on attentât ainsi à sa liberté, aussi en arriva-t-il tout aussi-tôt un desordre épouvantable, & tel que la Cour n'eut jamais pensé. Ce peuple apprenant ce qui se passoit fit des baricades depuis nôtre Dame, jusques à une portée de pistollet du Palais Royal. Cela fut fait dans un moment, & pour ainsi dire en une clein d'oeil. On vint l'annoncer au Cardinal, & comme le Roi demeuroit alors dans ce Palais, ce Ministre en fit renforcer la Garde, parce qu'il ne s'y croioit pas en seureté. Il tint conseil aussi en même tems pour savoir si le Roi ne devoit point sortir de la Ville. Pour lui il en étoit d'avis, parce que la crainte où il étoit ne lui laissoit pas la liberté de bien examiner les inconveniens qui en arriveroient; mais Mr. le Tellier qui étoit de ce conseil, & en qui il avoit une confiance toute particuliere, lui ayant remontré qu'outre qu'il n'étoit pas bien seur que le peuple lui permit de l'emmener, il valloit bien mieux tâcher de faire desarmer cette populace par la douceur. Il m'envoya vers la premiere baricade pour découvrir adroitement dans quel sentimemt étoient ceux qui la gardoient. J'y fus à l'heure même, quoi qu'il y eut assez de danger si l'on venoit par hasard à m'y reconnoître. D'abord que j'y arrivai il se presenta devant moy un artisan armé de pied en cap, comme s'il eut voulu effrayer les petits enfans. Il me cria qui vive d'une voix tonnante, afin que tout rèpondit à son habillement. Je lui repartis vive le Roi, & vive Broussel, ce qui étant extrémement de son goût il m'ouvrit une barriere, & me fit entrer au dedans de la baricade. J'y trouvai plusieurs bouteilles de vin sur un tonneau avec quelque viande froide, & celui qui y commandoit voulant que j'y busse avec lui afin apparement de me faire ratiffier ces parolles que je venois de dire en beuvant à la santé de ce Magistrat, il me la porta effectivement, puis me laissa aller.

Pendant que j'étois là, & que je faisois pair & compagnon avec cette canaille, pour mieux découvrir son secret, le Maréchal de Grammont vint au Palais Royal, après avoir donné ordre au Régiment des Gardes dont il étoit Colonel d'y faire filer quelques soldats un à un. Quelques Officiers de ce Regiment s'y rendirent aussi, & la Reine Mere qui regardoit ce qui se passoit comme un attentat effroyable à l'authorité de son fils, croyant que si elle faisoit marcher contre ces mutins ces soldats rassemblées ensemble, ils se dissiperoient bientôt, commanda au Marêchal de la Meilleraie de les y mener lui même. Le Marêchal crut qu'il ne devoit pas témoigner moins de courage que cette Princesse dans une occasion comme celle là, & que puis qu'elle avoit la hardiesse de former une telle resolution, il devoit bien avoir celle de l'executer. Il s'y en fut donc de ce pas, mais au lieu d'effrayer cette canaille comme la Reine le pretendoit, elle fut assez insolente pour faire feu sur lui. La partie n'étoit pas égale; ainsi s'étant retiré tout aussi-tôt, & même fait sa retraite à la sourdine, de peur qu'il ne lui arrivât pis, il fut dire à la Reine qu'à moins que la nuit ne portât conseil à cette populace, il ne savoit pas comment on la feroit rentrer dans le devoir.

J'étois au dedans de la premiere baricade, lors que cela arriva, & ayant passé plus avant après y avoir bû trois ou quatre coups, en depit de moi, je vis des esprits si turbulens partout où j'addressai mes pas, que j'eus horreur de quantité de choses que j'entendis dire contre le Gouvernement present, & particulierement contre la personne du Cardinal. Il y en eut un même qui dit de si grandes sottises, que je crus ne pas devoir les lui pardonner. Cependant comme il étoit dangereux de lui faire paroître la méchante volonté que j'avois contre lui, je feignis non seulement d'entrer dans son sentiment, mais encore de passer plus loin. Je lui dis qu'il ne pourroit mieux témoigner le zele qu'il avoit pour le bien public qu'en faisant paroître la haine qu'il avoit pour ce Ministre; que ce n'étoit rien pourtant à moins de joindre l'effet à la volonté, que je savois le secret de lui faire sentir le mal qu'il lui desiroit, & que s'il vouloit en partager le peril avec moy, il en partageroit aussi toute la gloire. Je disois cela non seulement pour le remettre entre les mains du Cardinal, mais encore pour voir s'il étoit capable, comme il s'en ventoit, de tuer un jour son Eminence. Je reconnus bien-tôt à sa réponse, qu'il étoit tout aussi dangereux qu'il vouloit qu'on le crut; car il me dit à l'heure même qu'il étoit pret non seulement de partager avec moy le péril, dont je lui parlois; mais encore de le courre tout seul; si je ne voulois pas être de la partie. Je feignis plus que jamais de n'être pas moins animé que lui contre ce Ministre, & sur ce qu'il me pressoit entrémement de lui dire comment se pouvoit executer le coup que je lui proposois: je lui répondis que je savois un endroit par où le Cardinal passoit tout seul, lors qu'il alloit au Conseil, où on lui pourrait donner son fait. Il fut si simple que de me croire, & m'ayant demandé si c'étoit avec une épée ou un poignard, qu'il falloit marcher à cette expedition ou avec quelque arme à feu, je lui fis reponse que le poignard étoit plus seur que tout le reste; que la raison qu'il y en avoit c'est que le coup fait, on le pourroit laisser tomber, afin qu'en cas qu'on vint à être poursuivi & fouillé le soupçon ne tombât pas sur lui.

Deux ou trois de ses camarades qui avoient fait la débauche toute la journée avec lui, & qui n'étoient capables d'aucun raisonnement m'entendant parler de la sorte, trouverent non seulement que j'avois raison, mais l'encouragerent encore dans son entreprise. Il ne paroissoit pas en avoir de besoin, du moins si l'on vouloit adjouter foi à ses paroles; quoi qu'il en soit voulant s'en venir à l'heure même avec moi, pour commettre au plûtôt cet homicide, je crus que je ne le devois pas souffrir, parce qu'il se pouvoir faire que ce projet ne fut que l'effet des fumées, que le vin lui envoioit au cerveau. Ainsi je voulois remettre la partie au lendemain, & je l'obligeai malgré lui de s'en contenter. Il me donna rendez-vous à un cabaret assez proche du Pallais Royal, où il me fit jurer que je me trouverois entre sept ou huit heures du matin. Je le lui promis, sans faire trop de reflexion que je n'aurois gueres d'honneur à le faire tomber dans le panneau que je lui preparois; ainsi y ayant pensé après l'avoir quitté j'étois resolu de lui manquer de parolle, quand un de mes amis à qui j'en parlai me dit qu'en conscience je devois poursuivre ma pointe, parce qu'il y alloit du salut de l'Etat; que j'empêcherois par là le desordre qui y arriveroit infailliblement s'il venoit tôt ou tard à en assassiner le Ministre; qu'enfin je ne devois pas m'en faire le moindre scrupule, parceque d'avoir cette malheureuse pensée, ou contre le Roi même ou contre celui à qui il laissoit le soin de ses affaires, étoit presque la même chose.

Je ne me contentai pas si bien de ce Casuiste que je ne fusse bien aise d'en consulter un autre. Je fus chercher un homme de bien à qui je m'étois addressé quelquefois pour resoudre des doutes qui n'étoient survenus au sujet de ma conscience. Je lui exposai le fait sans y rien diminuer ni augmenter, & ayant été tout du même sentiment que mon ami, je resolus de les en croire, de peur que l'attache que j'aurois, à mon opinion ne me rendit criminel envers l'Etat. Le lendemain matin, je fus donc à ce rendez-vous, & je me flattai en chemin que la nuit auroit porté conseil à mon homme, & lui aurait fait mettre de l'eau dans son vin. Mais c'étoit à quoi il pensoit le moins; de sorte que quoique je n'eusse pas passé l'heure dont nous étions convenus ensemble, il y avoit déja je ne sais combien de tems qu'il m'attendoit à ce cabaret, tant il était prévenu de J'avois averti Mr. le Cardinal du Dessein de cet homme, d'abord que l'on m'avoit dit que j'étois obligé en conscience de le faire attraper. Son Eminence qui étoit aisément susceptible de frayeur trembla quand elle m'entendit dire qu'il y avoit ainsi un homme qui avoit conspiré de le tuer. Il approuva fort les Casuistes qui m'avoient conseillé de le livrer entre ses mains. Car je ne feignis point de lui avouer la peine où j'avois été, afin qu'il ne crut pas que je fusse un flatteur ni un homme à me faire de fête auprès de lui, parce qu'il avoir tout le pouvoir de l'Etat entre les mains. Quoi qu'il en soit mon homme ayant déja de l'impatience de se trouver au lieu où il esperoit faire son coup, ne voulut boire qu'une rasade, avant que de s'y en aller. Il se posta dans l'endroit où je le mis, & je me mis à dix pas au dessous de lui, sous pretexte que s'il manquoit son coup par hasard, je ferois en sorte de ne le pas manquer moi même. Il étoit bien credule pour un homme aussi méchant qu'il l'étoit: du moins ce n'est gueres l'ordinaire que quand on est capable de se porter à une aussi mechante action que celle là, on prenne si mal ses precautions. Mais sa passion l'aveuglant à un point qu'il étoit disposé à croire tout ce qu'on vouloit, à peine fut-il dans son poste où regnoit une telle obscurité que nous ne pouvions nous discerner l'un l'autre, qu'il s'y trouva pris comme au trebuchet. Ses yeux s'ouvrirent au même tems, & comme il commençoit à reconnoître qu'il ne devoit accuser que moi de son malheur, il dit aussi-tôt ces paroles, ah le fourbe! ah le scelerat! Le Cardinal l'eut bien fait mourir sans aucune forme de procès, s'il eut osé, mais comme nous vivons dans une Monarchie où il n'est pas permis d'écouter si fort sa passion, il differa d'en venir là jusques à ce que le Parlement fut assez de ses amis pour lui en demander justice. Car quoi que la volonté ne soit pas punie en France comme le fait, comme ce malheureux s'étoit mis en devoir d'executer son dessein, il falloit considerer son action non comme une chose projettée seulement dans son esprit, mais encore comme exécutée, si on ne l'eut prevenu par ce que l'on avoit fait. Son Eminence n'osant donc en croire tout son ressentiment, l'on fit venir à deux heures de nuit dans la cour des cuisines un Carosse pour le mener à la Bastille. Quelque Gardes de la Prevôté eurent ordre de se mettre dedans, avec lui, afin de l'emmener plus surement. Car on n'osoit le faire entourer de peur que le peuple ne se jettât sur eux, s'il venoit à reconnoître qu'ils emmenassent un prisonnier d'Etat. Mais toutes ces precautions ne servirent de rien, le peuple qui avoit mis des mouchars à toutes les portes de ce Palais, de peur qu'on n'emmenât le Roi, sachant qu'il en sortoit un Carosse bien fermé, l'arrêta avant qu'il put gagner le haut de la rue des petits chams. Les Gardes de la Prevôté eussent bien voulu être hors de là, quand ils s'entendirent demander leurs noms, leurs qualitez & où ils alloient. Ils n'eurent pas neanmoins la peine d'y repondre, le prisonnier la leur épargna, eu leur apprenant qu'ils 485 le menoient & la cause pour laquelle il avoit été livré entre leurs mains. Ils le délivrerent en même tems, & ces Gardes eussent été bien aises qu'ils les eussent renvoyez pareillement, mais ils les emmenerent après leur avoir donné mille coups en chemin. Il en mourut même un quelques jours après à force d'avoir été battu. Le peuple croioit cependant que le Parlement épouseroit sa passion, & que s'il ne faisoit pendre ces prisonniers, il les envoieroit du moins aux Galeres; mais n'étant pas si mal habile que de faire une affaire mal à propos ni si injuste, que de punir des gens qui n'avoient fait autre chose que d'obéïr aui ordres de la Cour, comme ils ne s'en pouvoient dispenser, il les mit bientôt hors de prison au lieu de leur faire le mal que leurs ennemis pretendoient.

Mr. le Cardinal fut au desespoir quand les Officiers de la Prévôté lui rendirent compte de ce qui étoit arrivé à leurs Gardes. Il eut peur que cet homme lui étant ainsi échapé, il ne se portât tout de nouveau à exécuter son coup. Pour plus grande peine pour lui il n'avoit point été interrogé, ainsi il ne savoit où le prendre ni comment il devoit faire pour aller au devant de ce qu'il aprehendoit. Il m'envoya chercher en même tems pour me dire ce qui venoit d'arriver, & pour me demander si dans la conversation que j'avois euë avec lui il ne m'avoit point dit qui il étoit. Je lui repondis que je n'avois jamais osé le lui demander, de peur de lui donner du soupçon; que je m'étois contenté de l'atirer dans le piege, parce que je supposois qu'on sauroit toûjours bien qui il étoit, quand il seroit en lieu de seureté. Cependant s'il avoit lieu de craindre quelque chose d'un si méchant homme, je ne voyois pas que je ne dusse m'en défier pareillement. Comme il savoit que c'étoit moi qui lui avoit fait cette piece, il y avoit apparence, qu'il s'efforceroit d'en tirer vengeance d'abord qu'il croiroit y pouvoir réussir. J'avois lieu du moins de le croire de même, sur tout cet homme ayant sû qui j'étois après avoir été arrêté. Car Mr. le Cardinal avoit voulu que je lui reprochasse son crime, en presence de plusieurs personnes qui m'avoient même nommés devant lui, en m'en demandant quelques circonstances qu'ils ne trouvoient pas que je leur explicasse assez bien.

Ma crainte ne fut pas trop mal fondée, & je puis dire que ce fut un veritable miracle comment j'en rechapai. Cet homme après avoir ainsi recouvré sa liberté s'informa adroitement de mon humeur & de mes habitudes, & sachant que mon péché mignon avoit toûjours été celui des Dames, il crut d'autant plutôt qu'il m'y attraperoit qu'il ne savoit pas que je leur eusse fait banqueroute depuis quelques tems. Il avoit une soeur qui quoi qu'elle n'eut pas les habits ni les autres parures qui me servent pas peu à relever la beauté, ne laissoit pas d'être une des plus jolies filles de Paris. Il me l'apporta, & je ne fis plus un pas, pour ainsi dire, que je ne la trouvasse devant moi. Soit que j'allasse à l'Eglise on en quelque autre endroit, elle me suivoit par tout ni plus ni moins que si c'eut été mon ombre. Je ne fus guerres à m'en appercevoir, & comme on n'a toujours que trop bonne opinion de soi-même, je crus aussi tôt qu'elle me trouvoit à son gré. Cela me la fit observer soigneusement, & tout ce que j'en pus remarquer augmentant encore en moi cette pensée, je lui dis un jour comme elle me devança au bénitier où elle voioit que j'allois prendre de l'eau bénite, vous êtes bien jolie ma fille, & il y a long-tems que je remarque que pour être heureux, il ne faudroit qu'être aimé de vous. Elle me fit la révérence, d'un air gracieux, & comme on a coutume de faire quand ce qu'on entend me déplait pas. Je trouvai mon compliment bien employé, puis qu'elle l'avoit receu de la sorte, & ayant donné ordre à un laquais que j'avois avec moy de la suivre jusques à son logis, & de s'informer du voisinage qui elle étoit, il me rapporta que c'étoit une honnête fille, ou du moins qu'elle en avoit la réputation. Il me dit aussi en même tems qu'elle vivoit sous l'aîle de sa mere, & qu'elles travailloient toutes deux en couture. Mon laquais m'ayant rapporté tout cela, j'en devins amoureux, sur la réputation qu'il lui donnoit de se comporter sagement. Car ce n'est pas une petite chose pour donner son estime à une personne que de la croire vertueuse, sans cela tout ce que peut produire un beau visage, c'est d'allumer quelques feux qui ne durent gueres plus que celui de paille; la matière qui les peut entretenir est de croire qu'une personne ait de la vertu; si on me le croit pas c'est un plante qui meurt faute de racines, ou un ediffice qui se renverse de lui même faute de fondemens solides.