Le Cardinal remontra ces difficultez à St. Evremont que le Duc d'Anguien avoit envoyé à la Cour pour obtenir la permission qu'il demandoit. Il l'avoit choisi préférablement à beaucoup d'autres, pour lui donner cette commission, parce que comme il avoit beaucoup d'esprit, il esperoit qu'il répondroit pertinemment à toutes les objections qui lui seroient faites. Il ne se trompoit pas, il applanit à ce Ministre toutes les difficultez qu'il se formoit dans son esprit. Cependant voyant qu'il en revenoit toûjours à sa timidité naturelle, qui le faisoit trembler au milieu des ennemis les plus assurez, il lui demanda si Mr. le Duc d'Anguien comblé de gloire comme il l'étoit, voudroit entreprendre quelque chose au dessus de ses forces pour le faire craindre comme il faisoit; s'il ne savoit pas qu'il y alloit de sa propre réputation aussi-bien que de la gloire de l'Etat, d'où il devoit inferer qu'en ayant toûjours été très jaloux, il n'étoit pas homme à s'engager temerairement dans une folle entreprise. Le Cardinal lui objecta que ce siége ne se pouvoit faire sans les Hollandois, & que n'y ayant point de traité de fait avec eux, la saison s'en passeroit devant qu'il put être conclu. S. Evremont lui repondit que le Duc y avoit pourvû, en envoiant vers eux le Baron de Tourville son premier Gentilhomme de la chambre; qu'il devoit negocier ce traité sous le bon plaisir de la Cour, afin que si elle approuvoit ses desseins il n'y eut point de tems perdu. Le Cardinal vit bien de la maniere que Saint Evremont lui parloit que ce siége étoit resolu dans l'esprit du Duc, & comme il avoit beaucoup de confiance en lui, il renvoya ce messager, avec ordre de lui dire que le Roi le laissoit le Maitre de faire tout ce qu'il jugeroit à propos.

Il y avoit un peu de malice dans une si prompte condescendance. Ce Ministre qui commençoit à vouloir regner tout seul ne voioit point, comme j'ai déja dit de belle charge vacante, soit à la guerre soit à la Cour, qu'il ne devorât des yeux pour ses neveux, & pour ses nieces, qu'il avoit fait venir d'Italie. Au reste il y en avoit une des plus grandes & des plus considerables qui vaqnoit depuis quelques mois; c'étoit celle d'Admirale de France dont le Duc de Bresé frere de la Duchesse d'Anguin étoit revétu avant sa mort. Il avoit été tué d'un coup de canon sur les côtes d'Italie, où il commandoit nôtre armée Navale, pour favoriser l'entreprise que le Cardinal avoit fait sur les deux places dont il a été parle ci-devant. Elle lui avoit mieux réussi que celle d'Orbitelle; les Maréchaux de Meilleraie & du Plessis les avoient emportées, & comme la Campagne de Flandres n'avoit pas été moins heureuse, il ne pretendoit pas moins pour les services qu'il croioit y avoir rendus que d'avoir cette grande charge. Il la destinoit au Duc de Mercoeur fils ainé du Duc de Vendôme, à qui il vouloit donner une de ses nieces, mais il trouvoit de la difficulté de la part du Prince de Condé & du Duc d'Anguin qui pretendoient qu'elle dut appartenir à la soeur du deffunt. Cette pretention ne pouvoit être fondée que sur les services du Duc qui étaient tels qu'on pouvoit compter autant de batailles gaignées qu'il avoit déja fait de Campagnes. Une gloire si éclatante donnoit de la jalousie à ce Ministre, & lui faisait craindre que son droit ne prevalut au sien, tant qu'il ne lui arriveroit rien de facheux. Ainsi se flattant que quelque conduite & quelque courage qu'eut ce Général, il auroit de la peine à surmonter les difficultez de la saison, & à forcer un Gouverneur si experimenté il donna les mains à tout ce qu'il vouloit.

St. Evremont étant parti avec ces ordres, & Tourville étant revenu de Hollande avec de bonnes nouvelles, le Duc s'achemina devant cette place & se mit au dessus de tous les obstacles des ennemis, & de la saison par sa bonne conduite & par sa bravoure. Le Marquis de Leide y fit pourtant tout ce que l'on pouvoit attendre d'un brave homme, & fort entendu dans le metier. Cependant le Comte de Laval, dont l'ai parlé ci-devant, étant de garde à la tranchée y fut blessé d'un coup de Mousquet à la tête. J'étois tout auprès de lui lorsque cet accident arriva. Mr. le Cardinal m'avoit envoyé vers le Duc pour le porter à se desister de la pretention qu'il avoit sur la charge d'Admiral, pour recompense de laquelle il promettoit de lui faire avoir ce Gouvernement pour qui bon lui sembleroit, d'abord que cette place seroit prise. Il lui promettoit aussi d'y faire joindre quelques autres graces de la Cour. Mais le Duc s'étant moqué de ses offres, je pouvois reprendre la route de Paris d'où je venois; neanmoins je n'en voulus rien faire, que je n'eusse veu la tranchée. Le Comte de Laval qui étoit Marêchal de Camp y commandoit ce jour là, & comme je ne l'avois point encore vû, il me demandoit si je ne savois point des nouvelles de sa femme, quand il receut le coup dont je viens de parler. Il en tomba par terre comme s'il eut été mort. Je crus effectivement que c'en étoit fait quand il se releva tout d'un coup en me disant que ce n'étoit rien. Il se fit même doner de l'ancre & du papier devant que de se faire emporter à sa tante & écrivit à sa femme, que comme il ne doutoit pas qu'elle ne fut allarmée à la nouvelle qui se debiteroit tout aussi-tôt de sa blessure, il étoit bien aise lui même de lui apprendre qu'elle n'était pas si dangereuse qu'on la lui pouroit faire: mais, ou il ne se sentoit pas, ou il étoit bien aise de ne la pas allarmer. Je n'eus donc pas plûtôt demeuré une heure ou deux à la tranchée & remarqué l'état où elle étoit, que je fus prendre congé du Duc d'Anguin qui m'avoit dit qu'il me vouloit donner des lettres pour son Eminence. Il m'en donna une effectivement, & comme il lui mandoit que la blessure du Comte de Laval étoit tout autre que ce Comte ne l'avoit mandé à sa femme, tout Paris fut bientôt rempli du bruit de sa mort prochaine. On le cacha tout autant que l'on put à Madame de Laval, mais ayant eu le vent de son état elle n'en voulut rien croire, parce qu'elle adjoutoit plus de foi à la lettre qu'elle avoit receuë de son mari, qu'à tout le reste. Le Chancellier qui l'avoit vûe entre les mains de sa fille, sachant que c'étoit moi qui avois apporté la nouvelle qui la detruisoit m'envoia prier de le venir voir. Il me demanda confidement en quel état étoit son gendre, & ce qu'il devoit croire ou de la lettre qu'il avoit écrite lui même à sa femme ou de ce que l'on publioit dans le monde. Je le voulus flatter, mais reconnoissant tout aussi-tôt mon dessein, il me dit qu'il ne m'en demandoit pas davantage & que je lui disois plus en ne lui disant rien que si je lui confirmois tout ce qu'il apprenoit d'ailleurs; qu'il me prioit de tenir à tout le monde le même langage que je venois de lui tenir, parce que si je parlois d'une autre maniere il avoit peur que sa fille ne le sut, & que cela ne fut capable de lui faire tourner la cervelle: que comme elle aimoit extremement son mari, il prendroit les devans pour la preparer insensiblement à la nouvelle de sa mort, qui vraisemblablement ne tarderoit guerres à venir. Je ne voulus lui rien dire davantage, de peur de lui être cruel en lui deguisant encore la verité. Il devinoit juste quand il croioit ce qu'il disoit; puisque deux jours après il vint un Courier de l'Armée qui apporta cette triste nouvelle.

Cependant le Duc d'Anguien prit cette place contre l'esperance du Cardinal, & cette Conquête ayant encore haussé les esperances du Prince de Condé il manda à son fils de ne pas revenir de l'armée, jusques à ce qu'il sçût que ce Ministre fut d'humeur à lui rendre justice sur ses pretentions. La chose étoit en negociation de part & d'autre, & le Cardinal qui croyoit que pourvû qu'il peut conserver cette charge pour lui il n'y avoit rien qu'il lui dut refuser, lui offroit quantité de choses en la place. Le Prince de Condé qui agissoit pour son fils, crut toûjours qu'il falloit prendre, & que cela n'empêcheroit pas le Duc de renouveller ses pretentions dans un autre tems. Ainsi il se platra un accommodement, après lequel le Duc vint à la Cour ou il fut regardé comme un Heros qui n'avoit pas eu son pareil depuis long-tems.

Ce fut dans ce tems-là que la parente de Madame de Treville me proposa le mariage dont je viens de parler. Je lui avois assez témoigné qu'il m'étoit agréable, pour la porter à n'y point perdre de tems. Elle n'y en perdit point aussi, & en ayant parlé à la Dame, elle lui dit tant de bien de moi qu'elle consentit de me voir chez-elle, pour juger elle-même si elle devoit croire tout ce qu'elle lui en disoit. Elle me plut extrêmement par un air de sagesse qui étoit répandu par toute sa personne. Sa beauté n'étoit pas tout à fait si touchante, quoi qu'il n'y eut rien qui dut rebutter. Je l'entretins quelque tems, & m'en étant allé le premier, afin que mon amie put lui demander ce qu'elle pensoit de moi, j'eus grand soin de la retourner voir dès le jour même, afin qu'elle m'en put rendre compte. Mon amie me dit que je ne lui deplaisois pas, & que comme elle avoit beaucoup de bien, elle esperoit qu'elle ne prendroit pas garde si j'en avois ou non. Je fus tout rejouï de cette bonne nouvelle, & l'ayant priée de me procurer encore de fois à autre quelque entrevûë avec cette Dame, afin d'entretenir & même d'augmenter la bonne opinion qu'elle pouvoit avoir de moi, elle me le promit, & me tint sa parolle.

Cette Dame s'appelloit Madame de Miramion, & c'est la même qui fait aujourd'hui tant de bruit à Paris par sa pieté. J'eus le bonheur de lui plaire toûjours de plus en plus, & comme il n'y a point de charmes semblables à ceux qui sortent de la vertu, j'en devins si amoureux que je n'eus point de repos qu'elle n'eut donné sa parole à mon amie de consentir au dessein que j'avois pour elle. Elle n'en voulut rien faire qu'elle ne me connut plus à fonds, ainsi elle lui répondit que ce n'étoit pas assez de se sentir quelque inclination pour moi, pour faire un marché qui devoit durer si long-tems, qu'il faloit savoir encore auparavant si je le méritois, & qu'il n'y avoit que le tems qui le lui put apprendre; que je me donnasse donc patience, parce que l'on gâtoit tout bien souvent à force de se trop presser. Je ne pus rien trouver à redire à cette réponse, & la voyant encore de fois à autre & toûjours chez la même Dame, mes affaires alloient le mieux du monde selon toutes les apparences, quand mes esperances se trouverent renversées tout d'un coup. Les grands biens de cette Dame lui donnoient beaucoup d'amoureux dont les uns s'étoient declarez & les autres n'en avoient encore rien fait. Je ne sais par quelle raison Bussi Rabutin que nous avons vû depuis Lieutenant Général des Armées du Roi & Mestre de Camp de la Cavallerie legere de France, étoit de ce dernier nombre. C'étoit un homme fort vain, & quand je ne le dirois pas ici, il n'y a qu'à lire son Histoire amoureuse des Gaules pour juger que je ne lui attribue rien qui ne lui soit bien dû. Cependant tout vain qu'il étoit, il ne jugea pas à propos de s'en fier aux rares qualitez dont il se vente lui-même dans l'éloge qu'il fait de sa personne. Il resolu de l'enlever, afin que se rendant maître de cette Dame, pas un ne songeât plus à elle, dans la prevention ou l'on seroit qu'il en auroit tiré par force, ce qu'il ne pouvoit esperer de bonne amitié. Il n'eut pas plutôt formé ce dessein qu'il se mit en devoir de l'executer. Il se munit de relais & de Carosses, & les ayant mis sur le chemin de la Brie, où il pretendoit se retirer dans une maison forte qui appartenoit à un de ses parens, il prit son tems qu'elle alloit de St. Cloux au Mont Valerien pour executer son coup. Elle étoit déja dans la devotion, mais une devotion reglée, & qui n'avoit rien d'incompatible avec le mariage. Elle pretendoit y aller en pelerinage quand il fit enlever son Carosse par de ses parens & de ses amis dont il avoit fait provision. Il lui fit en même-tems son compliment, & comme il avoit la langue assez bien penduë, il ne tint pas à lui qu'il ne lui fit accroire qu'elle lui avoit encore obligation du rapt qu'il faisoit de sa personne. Par malheur pour lui elle n'étoit pas fort credule, de sorte que lui ayant vomi des injures au lieu de la moderation à laquelle il vouloit la preparer, il quitta le langage doucereux, pour lui dire que soit qu'elle consentit ou non à son enlevement, il n'en seroit toûjours ni plus ni moins. Il la fit descendre en même tems de son Carosse, & l'ayant fait monter dans un autre, il prit son chemin entre St. Denis & Paris, afin de ne se pas engager dans la Ville. Il croyoit avoir si bien pris ses mesures, qu'il seroit ou il pretendoit aller, avant qu'on pût rien savoir nulle part de ce qui se passoit. Mais le Carosse où il l'avoit fait monter s'étant rompu à côté du bois de Boulogne où il ne s'étoit pas voulu engager pareillement, il se passa plus de deux heures, avant qu'il fut raccommodé.

Cela donna le tems à un des laquais de la Dame de venir annoncer à son amie, ce qui venoit d'arriver. J'étois chez elle par bonheur, & ayant appris cette méchante nouvelle j'en sortis en même-tems pour voler à son secours. J'y eusse été bien plûtôt, s'il y eut eu encore un Hôtel des Mousquetaires, mais il n'y en avoit plus, & le Cardinal Mazarin s'étoit tellement obstiné à vouloir avoir la compagnie de Mr. de Treville, que voyant qu'il ne vouloit point la lui donner, il avoit fait en sorte qu'elle avoit été cassée. J'eus ainsi bien de la peine avant que de pouvoir rassembler sept ou huit de mes amis. Je crus n'en avoir pas besoin de moins, parce que j'avois appris que Bussi en avoit autant des siens avec lui & même davantage. Je fis diligence & comme je savois à-peu-près le chemin qu'il tenoit, je fus bien tôt à les trousses. Il me découvrit de loin, & lors qu'il alloit entrer dans la maison ou il pretendoit se retirer; & comme on n'aime point à combattre quand on a tort, il me quitta le champ de bataille avec la Dame. Je fus à elle & lui temoignai la joye que j'avois de l'avoir delivrée des mains de son ravisseur. Je croyois qu'elle m'en alloit témoigner sa reconnoissance, & m'en faire des remerciemens à proportion de ce service, mais elle me regarda presque comme un homme qu'elle n'eut pas connu. Je l'attribuai à la peur qu'elle avoit euë, & qui aparemment la rendoit comme insensible: ne m'épouvantant donc point pour cela je la ramenai à Paris ou je crus qu'elle seroit plus en état de me dire ce qu'elle pensoit de ce que je venois de faire pour elle. Cependant j'eus beau m'y attendre, je n'en vis aucun effet, où si j'en vis quelqu'un, il ne servit qu'à me persuader que je n'avois pas plus à esperer auprès d'elle que si je l'eusse laissée entre les mains de Bussi. Elle me dit effectivement qu'après ce qui venoit de lui arriver jamais homme ne lui seroit de rien, qu'elle ne vouloit pas s'exposer aux reproches qu'on lui pouroit faire d'avoir été entre les mains d'un autre; que Dieu qui savoit tout, savoit bien neanmoins qu'il n'avoit rien été attenté à son honneur; mais que comme il ne suffisoit pas à une personne de se savoir innocente, & qu'il falloit encore pour bien faire que tout le monde le fut aussi-bien qu'elle, elle prendroit un parti qui la mettroit à couvert de ce qu'elle auroit à apprehender, si elle étoit jamais si folle que de se remarier.

Je fus touché de ces paroles plus que je ne le puis exprimer. J'en demeurai même si interdit qu'il me fut comme impossible d'y répondre. La Dame prit ce tems-là pour me quitter, soit qu'elle fut peut-être toute aussi penetrée de douleur, que je le pouvois être, ou qu'elle voulut s'exemter de me plaindre; elle évita donc une presence qui l'accusoit tacitement de maltraiter l'homme du monde qui meritoit le moins de l'être. Je ne saurois dire si en me quittant elle ne me dit rien autre chose que ce que je viens de rapporter, c'est dis-je ce que je ne saurois dire au juste, & tout ce que je fais c'est qu'étant allé chez son amie, & la mienne, pour lui conter mon malheur, je n'eus pas seulement la consolation de l'en pouvoir entretenir; elle avoit fait une partie de masque, & étant allé courre le bal, elle n'en revint que le lendemain matin. Comme je n'étois pas d'humeur à l'aller chercher là, je m'en fus chez moi où je passai une des plus méchantes nuits que j'aye passées de ma vie, aussi me dura-t-elle infiniment, & la matinée m'ayant encore tout autant duré, parce que cette Dame ayant couru toute la nuit, je la devois laisser reposer & ne l'aller voir que l'après dînée; Je m'y en fus enfin, quand je crus qu'elle pouvoit être visible. Elle savoit bien que j'avois été au secours de son amie, & même assez utilement; mais comme elle ne savoit pas de quelle maniere j'en avois été payé, elle pretendoit que cela devoit bien avancer mes affaires. Ainsi elle ne me vit pas plûtôt qu'elle me fit un compliment bien different de celui qu'elle m'eut fait si elle eut connu ce qui se passoit. Elle avoit pourtant été voir son amie une demi heure après que je l'avois quittée; mais il y avoit tant de monde chez-elle, qu'elle n'avoit pu l'entretenir en secret. Je la surpris extrémement quand je lui appris de quelle maniere j'en avois été reçû; elle me dit que cela n'étoit pas croyable, & lui ayant confirmé la chose par serment, elle prit son serieux & me dit qu'elle la verroit le jour même pour tâcher de lui faire changer de sentiment, avec toute la chaleur que l'on sauroit croire, & m'ayant promis d'y faire tout son possible, je la revins voir le soir pour savoir ce qu'elle auroit operé. Elle me dit d'abord qu'elle me vit qu'il n'y avoit rien à faire pour moi, & qu'elle me plaignoit tout autant que je meritois de l'être; qu'on n'avoit jamais oui parler d'un malheur pareil au mien, qu'il falloit que je fusse né sous une étoille bien malheureuse pour voir ainsi renverser mes esperances dans un tems où tout sembloit encore devoir les augmenter. Enfin elle me donna une infinité d'encens; mais tout cela n'étant que de la fumée, je lui demandai ce que la Dame lui pouvoit avoir dit pour colorer du moins la rigueur de son procedé. Elle me répondit qu'elle n'avoit rien autre chose à dire si-non ce qu'elle m'avoit dit à moi-même; qu'elle ne vouloit pas, à ce qu'elle pretendoit, s'exposer aux reproches que je lui pourois faire, si elle m'épousoit; que c'étoit tout ce qu'elle en avoit pu tirer; mais qu'au surplus elle s'étoit si-bien imprimée cette pensée dans la tête, qu'elle se trompoit fort si ni moi ni personne la lui pouvoient jamais arracher.

Ce fut toute la réponse que je pus avoir de l'une & de l'autre, tellement qu'ayant autant de lieu que j'en avois d'être mécontent des Dames, je résolus de ne pas perdre davantage mon tems avec elles. Je leur fis banqueroute effectivement pour le moins cinq ou six fois, & j'en eusse bien fait autant au Cardinal si je l'eusse pû, tant je trouvois que c'étoit un méchant maître. Il ne nous faisoit jamais present de rien ni à Besmaux ni à moi, & quoi que nous fussions auprès de lui en qualité de ses Gentilshommes, nous n'avions pas seulement le credit de faire entrer un de nos amis dans sa Chambre. S'il arrivoit à quelques uns de nous en prier il falloit que nous leur avouassions nôtre foible, ou que nous cherchassions du moins quelque deffaite, pour nous excuser de le faire. Enfin nous étions de veritables esclaves, ce qui m'eut fait songer à prendre mon parti, d'un autre côté, si j'eusse sçû à qui m'addresser pour être mieux. Mais personne ne nous regardoit tout tant que nous étions à lui. Comme il y avoit déja quelque tems qu'il avoit donné à connoître qu'il étoit tout aussi interessé que fourbe, il sembloit que nous lui ressemblassions, parce que nous étions ses Domestiques. Cela empêcha les personnes de qualité de s'attacher à lui, si-bien qu'on peut dire qu'on y voyoit plus de racaille que d'honnêtes gens. Il y entra même environ ce tems-là, ou du moins de peur que je ne mente, il y étoit entré quelque tems auparavant un petit homme dont l'extraction n'étoit pas plus grande que la taille. Il avoit été de son premier metier garçon cabaretier en Bearn, mais ayant troqué un bonnet rouge qu'il portoit en ce tems-là avec un chapeau bordé, & une plume blanche, il devint si fier pour avoir ainsi changé de parure & de condition, qu'il eut querelle presque avec tout le monde. Cependant comme il eut quelque avantage sur quelques-uns, il devint en grande faveur auprès de son Eminence qui en fit même quelque tems après un des principaux Officiers de ses Mousquetaires. Il étoit brave homme pour en dire la verité, & comme il y avoit dans cette même compagnie un Officier qui étoit tout aussi hargneux que lui, mais qui étoit Gentilhomme, ils en vinrent aux mains bien-tôt l'un contre l'autre. Les duels étoient si fort deffendus de ce tems-là, comme ils le sont encore aujourd'hui, qu'ils furent obligez de se cacher de tout le monde pour pouvoir se joindre seurement. Le Roi venoit de donner un grand exemple en la personne des la Frette, de la rigueur avec laquelle il traiteroit ceux qui enfraindroient ses Edits. Cela avoit fait peur à chacun, de sorte que quelque animez qu'ils fussent l'un contre l'autre ils tâcherent de couvrir leur action de tenebres. Ils se battirent dans une chambre à Charenton ou étoit leur quartier & la Vergne, c'est le nom de celui qui étoit Gentilhomme, y fut tué tout roide sur la place. Nantia son frere aîné qui étoit Ecuyer ordinaire de la Reine crut devoir étouffer cette affaire plûtôt que de la faire éclatter, par quelques procedures. Il fit enterrer le mort en cachette, & le tueur fut si heureux que le Roi n'entendit parler en aucune façon de ce combat. Ainsi cela n'empêcha pas que ce petit homme ne fit son chemin. Il demeura sous-Lieutenant de cette Compagnie, quand le Roi la prit pour lui; mais le bon homme Marsac qui la commandoit étant mort, & Mr. Colbert Ministre d'Etat l'ayant fait donner à son frere, qui la mit bientôt sur un autre pied, qu'elle n'étoit auparavant, ce petit homme fut si fier que sans se ressouvenir de sa naissance, il ne voulut pas lui obéïr. Il aima mieux quitter sa charge, ce qui fit la fortune de Mr. de Montbron. Car quoi qu'il fut né tout autre chose que lui, il se tint honoré de servir sous ce nouveau Commandant qui prit bien-tôt le nom de Comte de Maulevrier au lieu de celui qu'il portait auparavant. Ce Comte n'étoit pourtant que le fils d'un payeur des rentes, c'est-à-dire d'un bon bourgeois, mais comme la fortune de son frère le rendoit susceptible des plus grands honneurs, il fut non-seulement appellé Mr. le Comte, gros comme le bras, mais il voulut encore bien-tôt être Gouverneur de Province. Il traita du Gouvernement de Mets, & de tout le païs Messin avec le Marêchal de la Ferté qui outre cela avoit celui de Lorraine. Il se tenoit tout assuré d'en avoir l'agrément, & par rapport à la faveur de son frère, qui étoit alors dans le plus grand éclat, & par rapport à son courage qui pour ne point mentir n'étoit pas des moindres; aussi dans une petite guerre qui se fit quelque tems après en Hollande, & où le Roi envoya six mille hommes au secours de la Republique contre l'Evêque de Munster, du nombre desquels il étoit, Mr. de Pradel qui en avoit le commandement disoit d'ordinaire qu'il eut bien voulu être son heritier, parce qu'il étoit friand de la tranchée. Cependant quoi que chacun lui rendit justice là-dessus, & qu'il n'y eut personne d'assez passionné pour parler autrement de son courage, le Roi lui refusa l'agrément de ce Gouvernement. On ne sait pas bien d'où procéda ce refus, à moins qu'il ne fut scandalisé de ce qu'il s'en étoit tenu fort, sans lui en avoir parlé auparavant, ou que sa fierté qui surpassoit encore celle du petit homme dont je viens de parler, eut quelque chose qui lui fut desagréable. Le Comte de Maulevrier s'en trouva si piqué qu'il quitta sa compagnie. Mr. de Montbron l'eut après lui, & la vient de quitter tout presentement pour se mettre à la tête du Regiment du Roi, où Sa Majesté a témoigné que ses services lui seroient plus agréables qu'ailleurs.

J'ay un peu anticipé sur le tems & de passer comme j'ai fait de l'année 1648. jusques en 1672. je ne sais si je n'en serai point blâmé, par ceux qui ne cherchent que le moindre sujet de critiquer un ouvrage; mais qu'ils en fassent tout ce qu'il leur plaira, s'il n'y a que cela à redire à celui-ci j'en aurai bientôt l'absolution du public. Il y a des matieres qui emportent souvent, & dont le fil interrompu pourroit déplaire quelque fois davantage que de le poursuivre au préjudice de la Chronologie; quoi qu'il en soit, Madame de Miramion m'ayant donné mon congé de la maniere que je viens de dire, j'eus du moins la consolation de voir que ce n'étoit pas pour un autre qu'elle me quittoit. En effet elle fit bien-tôt après cet établissement qui édifie tout Paris, & qui est d'un grand secours pour un grand nombre de personnes.