Le President se servit de toute son authorité pour empêcher que le Châtelet n'ajugeat à sa femme ce qu'elle demandoit. Cela traina l'affaire en longueur, mais enfin comme la dissipation dont elle l'accusoit étoit manifeste, & qu'il y a des regles dans la justice que l'on ne sauroit passer, sans se rendre coupable de prevarication, ce tribunal alloit prononcer contre lui quand il s'avisa d'un tour de chicanne pour reculer sa condamnation. Il lui fit un incident sur ce que le Lieutenant civil étoit de ses parens, & l'ayant attirée par là au Conseil, il y demanda d'autres juges. Le Conseil où il avoit des amis aussi-bien que dans les autres tribunaux ne voulut pas juger l'affaire si-tôt, pour donner le tems à sa femme de se raccommoder avec lui & à leurs amis communs d'y travailler. Ce President y fit tout son possible, mais comme l'amitié qu'elle avoit euë pour lui au commencement s'étoit non-seulement évanoui, mais qu'il y avoit encore succedé beaucoup de haine, elle ne voulut jamais écouter ni aucune des propositions qu'il lui fit, ni aucune de celles qu'il fit faire par ses parens, & par ses amis. Comme il vit cela, & que quelque credit qu'il eut au Conseil il y seroit bientôt debouté de ses demandes, il lui fit une autre chicanne qui suffisoit toute seule pour la perdre dans son esprit, quand même il n'y eut pas déja été assez perdu. Il trouva deux ou trois faux témoins qui lui promirent de desposer comment ils l'avoient veuë entrer dans le carosse d'un homme, ses coeffes baissées, & comme une femme qui ne vouloit pas être connuë, pour couvrir apparement le mal qu'elle alloit faire. Ces faux temoins lui promirent aussi de dire que le Carosse avoit été ensuite du côté du Bois de Boulogne, & que s'étant arrêté dans le Village qui porte ce nom là, elle y étoit descenduë & entrée dans une Hostellerie où elle avoit demeuré deux ou trois heures tête à tête avec celui qui étoit dans le Carosse avec elle.
Cette accusation étoit grave, & comme il y alloit de l'honneur & de la reputation de la Dame, elle ne servit qu'à éloigner encore son coeur de son mari. Cependant comme ce n'étoit qu'une medisance, & qu'elle en vouloit avoir reparation à quelque prix que ce fut; elle entreprit les témoins, & les convainquit de fausseté. Il se trouva par bonheur pour elle que le même jour qu'ils l'accusoient de ce rendez-vous elle avoit été enfermée toute l'après dinée dans un Couvent, ainsi toutes les religieuses deposant en sa faveur, son innocence, que son mari voulait opprimer pour se delivrer du procès qu'elle lui faisoit, fut reconnuë generalement de tout le monde.
Le cours de cette affaire ayant interrompu l'autre, elle recommença à poursuivre la premiere avec toute la chaleur que demandait l'affront qu'il lui avoit voulu faire. Elle vint à bout de ce qu'elle desiroit, & le Conseil ayant debouté le President de sa requête, le Chatelet lui adjugea après cela tout ce qu'elle desiroit. Elle fut separée de biens d'avec lui: & fut toute prête en même tems de le poursuivre en separation de corps, sur ce qu'il l'avoit accusée d'adultere; mais ayant consulté cette affaire avant que de s'y engager, & les Avocats lui ayant dit qu'elle n'y réussiroit pas, parce qu'il n'avoit rien fait que sur le temoignage dont il ne s'étoit pu deffendre, elle en demeura là, quoi que dans son coeur, elle lui en voulut bien du mal. Il tâcha de l'adoucir par une conduite plus réglée que celle qu'il avoit tenuë jusques là, mais comme il ne faisoit rien que par contrainte, & que quand on est une fois debauché, on revient bientôt à son premier train de vie, il lui arriva une avanture fâcheuse, quoiqu'il crut d'abord que ce ne fut qu'une galanterie. Il avoit une belle maison à quatre lieuës de Paris, où il alloit souvent s'en donner à coeur joye avec ses Maîtresses. Or sa femme se trouvant incommodée pendant quelques jours, il s'y en fut tout seul & y donna rendez-vous à une de ses amies. Il l'y garda pendant deux ou trois jours, & s'y étant bien diverti avec elle il la renvoya à la Ville, pendant qu'il y demeura encore le reste la semaine avec elle.
Le voisinage de Paris lui ayant attiré bonne Compagnie pendant qu'il étoit là, il y vint un de ses amis avec une Dame qu'il lui fit passer pour une de ses cousines germaines. Il lui dit qu'elle étoit mariée à un Gentilhomme de distinction de la Province de Bourgogne, & qu'un procès qu'elle avoit au Parlement l'avoit attirée à Paris. Il en avoit une effectivement qui étoit mariée en ce Pays-là, & qui y demeuroit actuellement, mais elle étoit bien éloignée de ressembler à celle-ci. Celle-ci étoit aussi peu cruelle que l'autre étoit sage: & ils avoient choisi son ami & elle la maison du President pour y venir passer quelques jours ensemble, croyant tous deux qu'il n'étoit pas homme à prendre garde de si près à leurs affaires, & que quand même il y prendrait garde, il n'étoit pas assez ennemi de nature pour se scandaliser de ce qu'ils auroient fait servir sa maison à leurs plaisirs. En effet il n'étoit pas grand formaliste là dessus. Cependant s'étant douté qu'ils étoient bien ensemble, quoi qu'ils lui en fissent mistere, il resolut de le découvrir de lui même sans qu'il lui fut besoin de leur donner la question. Pour cet effet il les mit coucher dans deux chambres qui étoient l'une auprès de l'autre, & qui avoient communication ensemble. Il donna un lit d'ange à la Dame, qui au lieu d'être sur une couche ordinaire, étoit au milieu de la chambre suspendu par quatre coings. Il contoit que s'ils étoient bien ensemble l'homme viendroit l'y trouver, & il batissoit là-dessus un dessein qui devoit servir à l'eclaircissement de ce qu'il cherchoit.
Au reste après leur avoir fait fort bonne chere, l'heure de se coucher étant venue, il les fit passer tous deux chacun dans leur appartement. Ils furent ravis quand ils virent qu'ils étoient si près l'un de l'autre, & sur tout quand après avoir regardé la porte de communication qui y étoit, ils reconnurent que rien ne les empêcheroit de se visiter. L'homme fut trouver la Dame comme le Président s'y étoit bien attendu, & s'étant mis avec elle dans le lit, qui étoit en l'air, & qui ressembloit plûtôt à une branloire qu'à un veritable lit, le President ne les crut pas plûtôt endormis, qu'ils furent guindés au haut de la chambre par le moien des cordons qui étoient dans des poulies attachées aux quatre coins. Ils étoient si fatiguez soit du voiage qu'ils avoient fait de Paris à cette maison, soit d'autre chose, qui ne se dit point, mais qui se devine aisément, qu'ils ne se sentirent point enlever. Ils se trouverent ainsi le lendemain matin bien étonnés quand ils se virent tout au haut de la chambre. Elle avoit pour le moins quinze pieds d'élevation, & ne pouvant sauter du haut en bas sans courre risque de se rompre ou un bras ou une jambe, leur état leur parut tout aussi triste que celui d'un homme qui se voit pris dans un piege, lors qu'il y pense le moins. Ils demeurerent là jusques à midi que le President jugea à propos de les aller relever de sentinelle. Il fit le surpris quand il les vit couchez ensemble, & guindez si haut; mais enfin ayant converti bien-tôt son feint étonnement en raillerie, il leur dit qu'il se fussent épargnez cette confusion, s'ils eussent voulu: qu'ils n'avoient qu'à lui avouer leur intrigue, & que comme il n'étoit pas scrupuleux, il se fut fait un plaisir de leur rendre service. Il goguenarda beaucoup après cela, & bien que la Dame ne fut pas sans confusion non plus que son ami, ils feignirent d'entendre le mot pour rire; parce qu'ils ne pouvoient rien faire de mieux. Cependant un secret sentiment leur en demeurant gravé dans le coeur, ils ne furent pas plûtôt de retour à Paris que l'homme resolut d'en prendre vengeance. Il rumina bien comment il s'y devoit prendre pour l'assurer, & comme il ne voioit rien qui lui promit un succès plus favorable qu'une pensée qui lui venoit, voici ce qu'il fit incontinent pour la mettre à execution. Comme il se doutoit qu'en apostant quelque jolie fille à ce magistrat, il donneroit tête baissée dans le panneau, il en choisit une qui étoit toute aussi gâtée qu'elle étoit belle. Il la fit venir chez lui avec une autre femme qui lui ressembloit quant aux moeurs. Il les fit habiller en religieuses & donna à celle qui ne se portoit pas bien & qui étoit la plus jolie tous les ornemens qu'une Abbesse a coutume de porter, afin qu'on la reconnoisse d'avec les autres.
Quand cela fut fait, il lui donnât aussi une carosse à six chevaux avec des livrées grises. Ce carosse prit le chemin des eaux de Bourbon, sur lequel étoit la maison du President. La fausse Abbesse à qui le mal qu'elle avoit ne donnoit pas bonne couleur, s'étant arrêtée dans son village sur les cinq heures après midi, sous prétexte qu'elle étoit si incommodée qu'elle ne pouvoit passer outre, envoia une heure après demander au President s'il trouveroit bon qu'elle se fut promener dans son parc d'abord qu'elle se seroit reposée. L'on étoit alors au mois de mai où les journées sont longues, & assez chaudes; & s'y en étant allée sur les sept heures du soir après avoir sçû que le President le trouvoit bon, non seulement, mais encore qu'il lui feroit voir lui-même tout ce qu'il y avoit de beau dans sa maison, il vint au devant d'elle jusques à la porte quand il sut qu'elle étoit arrivée. Il trouva qu'il ne lui manquoit que le teint pour être une des plus belles personnes du monde, l'attribuant à ce dont on a de coutume d'accuser les Dames, savoir d'être amoureuses. La charité qu'il avoit naturellement pour le beau sexe lui fit songer à lui offrir un remède que l'on fait passer pour souverain dans ces sortes de maladies. Il ne lui voulut pas dire tout d'un coup jusques où s'étendoit la bonne volonté qu'il avoit pour elle, & étant bien aise de la prévenir auparavant en sa faveur, il n'y eut sorte d'honnêteté qu'il ne lui fit, ni de douceur qu'il ne lui contât. La feinte Abbesse feignoit de n'y être pas insensible, & lui faisant accroire qu'elle n'avoit nulle inclination au couvent, lors que ses parens l'avoient obligée de s'y jetter, il lui témoigna de son côté de prendre grande part à la violence qui lui avoit été faite. Enfin s'enflammant toûjours de plus en plus auprès d'elle, il lui debita quantité de fleurettes qu'il ne crut pas perduës de la manière qu'elle les receut. Elle le fit comme une femme qui n'eut pas sçû ce que c'étoit que du monde, c'est à dire comme une innocente qui croyoit tout ce qu'on lui disoit. Le President l'attribua à ce qu'elle avoit été enfermée dans un couvent dés la bavette, de sorte que la croiant aussi neuve en amour qu'elle y étoit vielle & usée, il se crut le plus heureux de tous les hommes. Il se fit donc une bonne fortune de ce qu'un morceau comme celui-là lui étoit reservé. Il s'abusoit bien dans sa pensée, aussi en ayant tâté après quelques façons que fit la Dame pour mieux faire valloir son jeu, il ne fut guerres à reconnoître qu'il lui eut vallu presque autant prendre du poison que de taire ce qu'il avoit fait. Il devient malade en peu de jours, & son teint étant devenu semblable plûtôt à un mort qu'à un homme vivant, il fut obligé d'avouer en se regardant dans un miroir, que s'il falloit se mocquer de ceux qui avoient les pâles couleurs, il en étoit du nombre, aussi bien que sa nouvelle amie.
La fausse Abbesse demeura chez lui quatre ou cinq jours, & ils n'y eurent qu'une même table & un même lit. Elle en partit ensuitte pour aller à son prétendu voiage, mais elle ne fut pas plûtôt à Corbeil qu'au lieu de le continuer, elle y passa la rivière de Seine pour s'en retourner à Paris. Celui qui l'en avoit fait sortir lui avoit promis qu'en cas que son voyage fut heureux, il lui donneroit une bonne recompense. Au reste elle étoit bien aise de lui aller dire qu'il l'avoit été tout autant qu'il le desiroit, ou qu'elle se trompoit fort: l'homme fut ravi de cette bonne nouvelle, & lui ayant donné dequoi la bien contenter, elle quitta les habits qu'elle avoit auparavant. Le President cependant sentit de grandes douleurs par tout le corps, & comme il étoit bien éloigné de savoir ce que cela vouloit dire, il s'approcha de sa femme aux heures qu'il avoit quelque relâche. Elle le souffrit, quelque mal qu'ils fussent ensemble, soit qu'elle aimât encore mieux cela que rien, ou que son Confesseur lui eut fait un scrupule, de refuser le devoir à son mari. Ce ne fut pas neanmoins sans prendre part au present qui lui avoit été fait, dont s'étant apperçûe encore plûtôt que lui, elle lui dit des injures capables de faire perdre patience à l'homme du monde le plus retenu. Il n'osa rien dire, parceque le mal qu'il souffroit lui même lui faisoit apprehender d'être coupable. En effet n'ayant guerres été à reconnoître que la feinte Abbesse étoit une fausse pièce, il se jetta à ses pieds pour la supplier de lui pardonner. Il lui conta même comment il avoit été attrapé, pretendant lui donner de la compassion par la nouveauté du fait, ou tout du moins lui rendre son excuse plus recevable. S'il eut bien fait il devoit au lieu d'avouer ainsi la dette si franchement, rejetter sur elle même la cause de cette maladie. La Dame aussi mourant de peur qu'il ne s'en avisât, fit semblant de lui pardonner, afin qu'il ne fit point de difficulté une autrefois de convenir de la chose tout de même qu'il venoit de faire. Il se tint heureux dans son malheur; & ne feignant point de lui faire tout de nouveau le recit de cette avanture, lors qu'il lui plut de remettre cette affaire sur le tapis, il ne prit pas garde qu'elle avoit fait cacher deux personnes à la ruelle de son lit, afin de déposer contre lui quand il en seroit tems. Ayant été sa duppe, lorsqu'il y pensoit le moins, elle le fit venir en justice où elle intenta instance en separation de corps. Il voulut alors se dédire, de ce qu'il lui avoit dit en secret: il croioit que personne ne le pouroit convaincre de fausseté, puisqu'il ne dependoit que de sa bonne foi d'avouer ou denier la dette; mais les deux témoins lui ayant été confrontés, il n'eut rien à dire, sinon que sa femme étoit plus fine que lui. Elle obtint ainsi au Châtelet la separation de corps, qu'elle demandoit, pendant que le Parlement selon sa coutume ne crut pas devoir prononcer si vite. Il voulut leur laisser le tems de faire reflexion à ce qu'ils alloient faire, c'est pourquoi avant donné arrêt par lequel ils devoient avoir six mois pour aviser s'ils se separoient ou non, ce terme ne fut pas plûtôt expiré qu'elle recommença ses poursuites. Le Parlement ne put lui refuser de confirmer la sentence du Châtelet, ainsi ayant été deffaite d'un mari dont elle avoit si peu de lieu d'être contente, elle sec mit chez un de ses parens qui étoit mon ami intime. Ce fut là où je ne perdis pas mon temps auprès d'elle. Elle me fit du bien au deffaut de Mr. le Cardinal qui ne m'en faisoit guerres non plus qu'à Besmaux, qui avoit été par son ordre en Italie avec le Marêchal de la Meilleraie. Il s'y fit donner un coup de pistolet au coin de l'oeil, ou du moins il fit acroire qu'on le lui avoit donné. Ce n'étoit rien pourtant, & il ne lui avoit pas fait plus de mal que si en se gratant il se fut égratigné avec son ongle; mais de peur qu'on n'en perdit le souvenir, & afin que cela rendit témoignage dans l'occasion qu'il auroit été à la guerre, il y porta depuis une mouche, qu'il y conserve encore aujourd'hui fort precieusement.
Je ne fus guerres à me faire aimer de la Dame, & comme elle n'avoit jamais eu d'enfans avec son mari, elle se flatta que quelques faveurs qu'elle me put accorder elle n'y courroit aucun risque. Je ne fus pas faché qu'elle se deffit ainsi de la crainte qu'une autre eut pû avoir à sa place, & vivant avec elle comme un mari, & une femme ont coutume de faire ensemble, à la reserve que bien loin de faire les choses tambour battant, nous ne les faisions qu'en cachette, elle devint grosse lors qu'elle s'y attendoit le moins. Elle ne s'en apperçut pas plûtôt qu'elle en fut au desespoir. Cependant comme c'étoit une chose faite, & où il n'y avoit point de remede, elle eut recours à moi pour lui dire comment elle s'y prendroit pour empêcher que cela ne vint à la connoissance de son mari, & de ses parens. Je n'y trouvai point de meilleur expedient, que de la faire aller dans un Couvent, lors qu'elle craindroit qu'il n'y parut à sa ceinture. Elle me crut, & lui ayant donné une sage femme au lieu d'une femme de chambre, afin que quand ce viendroit le tems de sa couche elle en put tirer le secours qu'il lui falloit, il arriva que lors que l'on avoit conduit toutes choses avec tant de jugement & de secret, que cette affaire ne passoit pas sa femme de chambre, elle & moi, tout le couvent en eut connoissance par un malheur auquel je ne pouvois prévoir ni moi ni personne. Elle eut un des plus rudes accouchemens qu'une femme puisse jamais avoir, de sorte que la sage femme ne sachant à qui recourir, elle se vit dans la fatale nécessité ou de la laisser mourrir entre ses bras sans secours ou d'en appeller de la ville. Elle ne le pouvoit faire cependant sans en demander permission à la Superieure, & comme il y alloit de la vie d'une femme, & de celle de son enfant, elle n'en fit point de difficulté après y avoir bien fait reflexion; qui fut bien surprise ce fut là Superieure, lors qu'elle apprit que cette Dame étoit en travail. Elle assembla en même tems les meres discrettes pour sçavoir comment elles auroient à se conduire dans une occasion aussi delicatte que celle là; elles se trouverent toutes aussi embarrassées qu'elles le pouvoient être à une nouvelle si impreveuë. Celles qui avoient de la charité dirent pourtant, après y avoir pensé meurement, qu'au hazard de tout ce qui en pouvoit arriver, il falloit secourir la mére & l'enfant; mais les autres s'étant trouvées d'un autre avis, le tems qu'elles mirent devant que de se pouvoir accorder, fut cause que cette Dame expira dans les douleurs, plus aisées à concevoir qu'à d'écrire. L'enfant lui demeura cependant dans le ventre, & bien que la sage femme leur dit qu'en le lui ouvrant on pourroit peut-être encore le sauver, elles ne voulurent jamais permettre qu'il vint un Chirurgien, de peur que cela ne portât coup à la réputation de leur couvent.
La Mort de cette Dame ayant fini nôtre intrigue, & m'en étant consolé quelque tems après, parce qu'en ce monde les plus grandes afflictions finissent aussi bien que celles qui ne sont pas si considerables, je resolus de me marier pour n'être plus exposé à ce nombre infini d'avantures qui m'arrivoient avec mes Maîtresses. Cette resolution n'étoit pas difficile à prendre, principalement comme je la prenois. Je voulois une jeune personne qui fut riche & passablement belle, si elle ne l'étoit pas tout à fait, & comme cela ne se rencontre pas tous les jours, sur tout quand on na ni bien ni établissement comme je n'en avois aucun, je fus long tems à chercher sans pouvoir trouver ce que je voulois. Enfin une Dame de robe chez qui j'allois tous les jours, & qui étoit parente de Madame de Treville sachant mon dessein, ne dit qu'elle sçavoit une jeune veuve qui étoit mon veritable ballot; qu'elle vouloit me rendre ce service que de me mettre aux mains avec elle; que c'étoit à moi à faire le reste; mais que s'il ne me manquoit encore que de parler en ma faveur je pouvois conter qu'elle s'y employeroit de toutes ses forces. Je fus ravi de cette promesse, & l'en ayant remerciée comme je devois, je la priai de me donner le plûtôt qu'elle pourroit des marques de sa bonne volonté. Je lui dis que si j'étois si pressé, c'est que la campagne ne tarderoit gueres à revenir, & que comme j'étois sur le pied d'être un des chevaux de poste de Mr. le Cardinal j'aprehendois que quand je serois une fois embarqué avec la Dame, il ne rompit mes mesures par quelque commission incommode. En effet Besmaux & moi faisions la plûpart de ses messages, & cela ne nous plaisoit guerres, parce que ce n'étoit pas de ces messages où il y a de l'honneur & du proffit, mais de ceux où il n'y avoit que de la peine sans aucune utilité. Mais avant que de m'engager plus avant dans cette affaire il faut que je dise quelque chose de celles qui regarde l'Etat.
Après être revenu de devant Courtrai, & que le Duc d'Orleans eut quitté l'armée ensuitte de quelques autres conquêtes, le Duc d'Anguien à qui le commandement en étoit resté, avoit demandé permission d'assieger Dunkerque. Cela avoit surpris toute la Cour, parce que la Campagne étoit déja bien avancée, & qu'il sembloit n'y avoir pas assez de tems pour une entreprise si considerable; d'ailleurs cette place avoit pour Gouverneur un certain Marquis de Leide, homme fort entendu dans le metier de la guerre, & qui prevoyant dès l'année precedente quand il avoit veu assiéger Mardik, que nous ne faisions cette entreprise que pour nous ouvrir le chemin pour aller à lui, s'étoit precautionné contre nos desseins.