Comme il suffit d'avoir du merite pour se faire des ennemis & des jaloux, Delpont qui en avoit auprès du Gouverneur ne manqua pas d'y être raillé, comme un homme susceptible de terreur panique. Quelqu'un de ses amis le lui ayant mandé, & qu'on le faisoit passer pour un visionnaire, il se contenta de recrire encore une fois à ce Gouverneur, afin qu'il ne put lui imputer d'avoir manqué à son devoir pour écouter un peu trop son ressentiment; mais sa lettre ayant été tout aussi mal reçûë que l'avoit été la premiere, il s'en tint là, & ne dit plus rien, il fut assiegé cependant, & l'experience ayant fait voir à ses ennemis qu'il en savoit plus qu'eux tous, ils furent bien confus d'avoir tant parlé mal à propos. Comme il n'y a rien capable d'abatre un brave homme, le mauvais état de cette place ne fit point perdre courage à celui ci. Il donna le tems au Général de l'Armée d'Espagne de se preparer à le secourir, & ce général s'étant aproché de nos lignes les reconnut, & fit tout ce que l'on fait ordinairement quand on a dessein de ne pas laisser prendre une place sans coup ferir.
Les choses étoient en cet état quand j'arrivai à nôtre camp, & le Cardinal ne m'ayant point recommandé de faire diligence, je crus que j'aurois mauvaise grace de revenir si-tôt auprès de lui, maintenant que l'on étoit à la veille d'une bataille. Je me mêlai même avec quelques volontaires qui demanderent permission au Duc d'Orleans d'aller reconnoître les ennemis. Par ce moien nous les attirâmes hors de leur Camp en les provoquant de venir faire le coup de pistolet. Nous nous engageâmes ainsi dans une espece de combat, qui eut été plus loin que nôtre Général n'eut voulu s'il n'eut pris soin de retenir nôtre ardeur. Comme c'étoit à lui à attendre qu'on le vint attaquer, il fit sonner la retraitte, en quoi il se montra beaucoup plus sage que nous. Nous nous retirâmes suivant ses ordres, & ayant été fort exact après cela à ne pas permettre que ni volontaire ni autres fissent une semblable chose que celle que nous venions de faire, nous les attendîmes de pied ferme, quand ils voudroient venir à nous. Leur Général n'osa l'entreprendre, tant qu'il demeura maître de sa raison; mais l'ayant perduë dans une débauche qu'il fit avec ses principaux Officiers, parmi lesquels il y avoit quelques Allemans, qui ne voyoient rien au dessus de leur courage quand ils avoient une fois quatre verres de vin dans la tête plus qu'il ne falloit, il permit qu'ils vinssent nous attaquer lors que nous n'y pensions presque plus. Il parut bien du côté qu'ils firent éclater cette entreprise qu'ils y faisoient entrer plus de chaleur que raisonnement; car ils vinrent droit au quartier du Marêchal de Gassion, qui étoit un homme aussi vigilant qu'il savoit bien se deffendre. Encore passe s'ils fussent venus à celui du Marêchal de Rantzau, qui avoit cela de commun avec eux qu'à quelque heure qu'on le put prendre on ne le trouvoit guéres à jeun. Ils eussent pû esperer du moins qu'étant but à but de ce côté-là, il n'y eut plus eu que la fortune qui eut decidé du reste; mais en s'addressant à Gassion, ils trouverent un homme qui ne pouvoit jamais être surpris, & qui les repoussa aussi de telle sorte, que tout hardis que le vin les rendoit, ils ne tarderent gueres à prendre la fuite.
Ayant si mal réüssi dans leur entreprise, ils en firent une autre du côté du Marêchal de Rantzau, qui parut toute aussi éloignée de la raison que l'avoit été celle-là. Comme il avoit fortifié son quartier par des redoutes qu'il avoit élevées de distance en distance, ils furent à lui par tranchées. C'étoit le moyen justement de le faire precautionner, & de l'empêcher de boire. Mais soit qu'ils eussent oui dire, comme il étoit vrai, que quand il avoit bu, il n'en frapoit que mieux, pourvû qu'il n'eut pas bu par excès, ou qu'ils crussent qu'ils viendroient à bout de leur dessein plus facilement par-là, que par tout le reste, ils employerent beaucoup de tems à cette tranchée sans en receuillir aucun fruit. Rantzau dont on renforça le quartier, fit de frequentes sorties sur eux, & si les assiegez en eussent fait autant sur nous & avec autant de succès, ils eussent éloigné la perte de leur place beaucoup mieux que par tout ce qu'ils firent. Mais le peu de monde qu'avoit le Comte Delpont le mettant hors d'état de rien entreprendre, il fut obligé de se contenter de se deffendre selon ses forces & d'être spectateur de ce qui se passoit au quartier Rantzau. Il n'en espera neanmoins rien de bon, voiant que dans toutes les sorties que ce Marêchal faisoit il étoit bien rare qu'il n'y eut de l'avantage. Il jugea que c'étoit un prejugé de ce qui devoit arriver, & ne se trompa pas: ils furent obligez d'abandonner leur dessein, après l'avoir poursuivi pendant quelque tems. Le Duc d'Orleans proffita de la consternation que cela devoit jetter dans l'esprit des assiegez. Il les fit sommer de se rendre; mais le Gouverneur dont le courage ne s'affoiblissoit point au milieu des malheureux évenemens qui arrivoient à son parti, ne croyant pas qu'il y eut de l'honneur à lui à la faire, tant qu'il verroit une armée préte à le secourir, il attendit qu'elle se fut retirée pour entendre à une capitulation; mais il ne l'eut pas plutôt perdu ce vûë, qu'il crut à propos de ne pas attendre davantage & se rendit.
Deux jours devant que cela arivat l'homme qui avoit été envoyé pour m'assassiner, & qui sans que je m'en apperçusse me suivoit à vue depuis qu'il m'avoit trouvé, etant venu à la tranchée ou j'étois, receut un coup ce Mousquet, lorsqu'il ne cherchoit que l'occasion de faire le sien. Le coup étoit mortel, & lui ayant été annoncé qu'il faloit se preparer à la mort, il demanda à me parler, & m'avoua en secret à quel dessein & de quelle part il étoit venu là. Il me dit en même tems de prendre garde à moi, parce que celui qui l'avoit envoyé étoit si rempli de ressentiment qu'il avoit bien la mine de n'en pas demeurer là. Je profitai de l'avis, & me tins sur mes gardes. Cependant croyant être obligé d'en avertir la Dame qui étoit cause de tout ce fracas, afin qu'elle prit ses precautions aussi-bien que moi, je lui envoyai une lettre par mon valet de chambre, que je depêchois à Paris pour quelque argent, que j'y avois prêté lors que j'avois gagné les neuf cent pistoles, dont j'ai parlé tantôt. Il la lui rendit en main propre, & sans que son Mari en eut connoissance, parce que je lui avois dit avant que de le faire partir, comment il s'y prendroit pour cela. Elle fut bien surprise quand elle vit ce qu'elle contenoit, & se doutant bien que s'il en venoit là contre moi, il y avoit bien de l'apparence qu'il ne la ménageroit pas davantage, elle resolut de la prevenir. Elle gaigna un Apotiquaire qui moyennant cinquante pistoles lui donna une dose de poison; elle le lui fit prendre adroitement, & comme ce poison ne devoit faire son effet que peu à peu, son mari qui avoit d'étranges desseins contr'elle & contre moi eut le tems de songer à sa vengeance. Il chercha un autre assassin pour m'envoyer en l'autre monde, pendant que ne se pouvant resoudre à la traiter si cruellement: après l'amitié qu'il avoit eu pour elle, il fit dessein de l'envoyer en Religion. Comme il étoit prudent il fut quelque tems devant que de fixer son choix sur l'homme qu'il cherchoit à mon égard. Pour ce qui est d'elle comme il croyoit pareillement que le moins d'éclat qu'il pouroit faire ne seroit que le mieux, il l'envoya chez son pere, qu'elle avoit encore, & qui étoit un Gentilhomme de distinction de la Province de Normandie. Il feignit d'avoir reçû des lettres de ce païs-là, qui lui aprenoient qu'il se portoit mal; il lui dit qu'il etoit necessaire qu'elle y fut faire un tour, afin que s'il venoit à mourir elle eut l'oeil qu'une autre fille qu'il avoit pour tous enfans, & qui etoit mariée à un homme de qualité de la Province ne mit pas la main, à son préjudice, à sa succession.
La Dame le crut de bonne foi, & comme elle ne l'aimoit pas trop, & que quand on a de tels sentimens pour un mari, on ne demande pas mieux que d'en être éloignée, elle partit non-seulement sans répugnance; mais encore avec beaucoup de joye. Elle crut que tant qu'elle seroit chez son Pere, ou chez ses Parens, elle n'avoit rien à en craindre; mais en y arrivant elle y trouva un grand sujet de mortification, au lieu d'y voir son pere ou mort ou moribond comme elle s'y attendoit, elle le vit se portant bien, & n'ayant nulle envie de mourir. Elle en eut eu sans doute beaucoup de joye, si ce n'est qu'elle reconnut à son abord, qu'il n'étoit pas tout à fait bien intentionné pour elle. Il lui sembla même qu'il la menaçoit déja par ses regards, en quoi elle ne se trompoit pas trop. Il avoit reçû une lettre de son mari, par laquelle après l'avoir averti de sa petite vie, il la finissoit en le priant de l'en deffaire tout au plûtôt, de peur de succomber à la tentation qu'il avoit quelquefois de lui faire un méchant parti. Le bon homme qui entendoit à demi mot, lui eut bien caché son chagrin, s'il eut été aussi dissimulé que le sont d'ordinaire les gens de sa nation; mais ayant cela de particulier en lui qu'il ne leur ressembloit pas à cet égard, il ne lui fit pas non-seulement mauvaise mine, mais il lui en dit encore le sujet. La Dame fut bien surprise à ces reproches. Cependant ne sachant que lui dire pour s'excuser, parce que son mari en lui écrivant lui avoit aussi envoyé les deux lettres qu'il avoit interceptées, elle baissa les yeux qu'elle n'eut pas levez si-tôt de terre, si ce n'est que ce Gentilhomme après avoir paru assez moderé dans son ressentiment, s'emporta de telle sorte qu'elle eut peur qu'il n'en vint à d'étranges extremitez. Ainsi croyant que quelque méchante excuse qu'elle lui put donner, elle vaudroit toûjours mieux que rien, elle lui répondit que s'il vouloit se donner la patience de l'entendre, peut-être ne la trouveroit-il pas si coupable qu'il pretendoit: qu'il se devoit souvenir que quand il l'avoit mariée à son mari c'avoit été contre son gré, qu'elle l'avoit conjuré de lui en donner un autre, parce qu'elle sentoit bien qu'elle ne le pouroit jamais aimer; qu'il n'en avoit voulu rien faire, ce qui l'avoit obligée de recourir aux larmes; mais que ses larmes n'ayant non plus operé que ses prieres, elle étoit ainsi passé dans la maison d'un homme encore plus desagréable par son humeur que par sa mine, quoi qu'elle ne fut pas fort ragoutante pour une femme; que pour peu de delicatesse qu'elle put avoir, cela suffisoit tout seul pour rebutter la plus vertueuse; qu'elle n'avoit pû par ce moyen lui faire toutes les caresses qu'elle eut faites à un autre; qu'il n'avoit pas été trop content; que cependant tout cela se seroit peut-être raccommodé, s'il n'eut sçû je ne sais comment les sentimens qu'elle avoit pour lui, dès qu'elle étoit fille; qu'il en avoit été au desespoir, & que comme il n'étoit pas naturellement trop raisonnable, il avoit pris sujet de là de l'accuser d'avoir quelque galant; que même il n'en étoit pas demeuré aux reproches, qu'il étoit bientôt passé aux extremitez, jusques à mettre plusieurs fois la main sur elle, qu'elle n'avoit pas voulu s'en plaindre ni à lui ni à personne, se flattant qu'à la longue il rentreroit en lui même, mais que puis que sa jalousie le menoit encore si loin que de lui supposer des amourettes, pour quelques lettres écrites innocemment, elle ne pouvoit plus s'empêcher de lui découvrir son malheur.
Le bon homme qui ne croyoit pas tout ce qu'on lui disoit, & principalement quand cela venoit d'une femme contre qui les soupçons étoient aussi forts qu'ils l'étoient contr'elle, il lui répondit que si ce qu'elle disoit étoit vrai, cela rendoit sa faute plus legere, quoi que cela ne l'excusât pas entierement; qu'un mari avoit tort d'en venir jamais là, pour quelque raison que ce pût être, mais que c'étoit encore bien pis d'une femme qui pour avoir le plaisir de s'en venger se portoit aux choses dont elle étoit accusée. Elle voulut encore lui dire que ce n'étoit qu'un jaloux, & qui ne meritoit pas qu'on ajoutât foi à ses paroles: Il lui repartit qu'il desiroit pour l'amour d'elle, & pour l'amour de lui-même qu'elle dit vrai; mais que comme c'étoit une chose à éclaircir avant que de la croire il alloit toûjours la mener dans un couvent. Il commanda en même tems de mettre les chevaux au carosse, & l'ayant conduite à Roüen il l'y laissa entre les mains d'une Abbesse qui étoit de set parentes. Elle souffrit qu'on l'y menât sans se laisser faire aucune violence, parce qu'elle se flattoit que sa captivité ne seroit pas de longue durée; elle savoit qu'elle avoit mis son mari dans un état à ne pas vivre encore long-tems, ainsi elle contoit que lui mort, elle seroit sa maîtresse sans être tenuë de reconnoître la domination de personne.
Quand elle fut là, elle y fit la devote, si bien que l'Abbesse s'y laissant tromper elle manda à son pere qui lui avoit fait confidence de son chagrin, afin qu'elle prit garde de plus près à sa conduite, que tout ce qu'on lui avoit dit de sa fille avoit tout l'air de medisance, qu'il n'y avoit point de personne ni plus sage ni plus modeste, & que bien loin d'en être mécontent il devoit en être satisfait au dernier point. Le pere ne l'en justifia pas davantage dans son esprit, pour avoir bonne réputation auprès d'elle. Comme il savoit, que les femmes qui veulent tromper les autres sont celles d'ordinaire qui s'efforcent le plus de paroître vertueuses, il suspendit son sentiment, jusques à ce qu'il sut faire un tour à Paris. Il étoit resolu de s'en éclaircir avec son gendre à qui il avoit mandé le lieu où il avoit mis sa femme; afin que s'il lui prenoit envie de la ravoir, il le put faire toutes fois & quantes que bon lui sembleroit. Il savoit que c'est une démangeaison qui prend souvent aux pauvres cocus, & que cocu pour cocu, ils aiment autant l'être d'une femme que d'une Maîtresse qu'ils pouroient prendre. Mais devant qu'il y put aller le boucon qu'avoit pris l'autre le faisant tomber en langueur, il n'osa lui en parler, parce que le bruit couroit dans le monde qu'il n'étoit malade que de chagrin. Il eut peur de renouveller sa playe, principalement, parce qu'il penchoit plûtôt à croire sa fille coupable qu'innocente.
Le mal de ce pauvre homme augmenta cependant tous les jours, & son beau pere qui l'avoit toûjours trouvé de moment à autre en plus mauvais état, comme il étoit impossible qu'il fut autrement, après ce qu'il avoit pris, craignant que sa vûë ne lui fut desagréable partit, après lui avoir souhaité une promte guerison. Il étoit bien éloigné de l'esperrer de la maniere que les choses se passoient, ainsi se voyant decliner à chaque moment, son Confesseur lui demanda s'il ne pardonnoit pas à sa femme. Car il lui avoit dit à confesse dequoi il la soupçonnoit, & que c'étoit ce qui le faisoit mourir. Il ne lui répondit ni ouï ni non, ce qui obligeant le Confesseur de lui réiterer la même demande, jusques à quatre fois, il lui fit à ce coup-là une réponse toute pareille à celle qu'un Admiral de France fit un jour au sien sur une chose assez semblable à celle-là. Cet Admiral n'avoit qu'une fille unique à qui un Gentilhomme, qu'il avoit fait un enfant. L'engrosseur s'en étoit enfui en Angleterre après son coup, non-seulement pour éviter la bâtonnade qui ne lui pouvoit manquer après cela, mais encore la pendaison qui est inévitable dans ces sortes de rencontres, ou tout du moins d'avoir le col coupé. Aussi l'Admiral l'y avoit déjà fait condamner quand il tomba malade dangereusement. Le Confesseur ne lui cacha pas l'état où il étoit, & comme il étoit gaigné par les amis du Gentilhomme il demanda à son penitent s'il vouloit porter sa vengeance jusques en l'autre monde? que Dieu vouloit qu'il pardonnât & que s'il ne pardonnoit il ne voudroit pas être à sa place. L'Admiral lui répondit qu'il lui demandoit là une chose bien difficile, mais que puis qu'on ne pouvoit se sauver que par là, il pardonnoit à lui & à sa fille s'il venoit à mourir. Le Confesseur lui repartit que cela ne suffisoit pas, & que soit qu'il mourut ou qu'il guerit il faloit le faire; mais l'autre lui répondit que ce qui étoit dit étoit dit, & qu'il n'avoit que faire d'en attendre davantage. Il mourut effectivement sans y vouloir ni ajouter ni diminuer, & comme c'étoit assez pour procurer le repos de ces deux amans, l'engrosseur revint d'abord qu'il eut les yeux fermez, & épousa sa Maîtresse. Ils ont été la tige de quantité de cordons bleus, & d'autres personnes de grande consideration, quoi que le mari ne fut qu'un petit Gentilhomme de Provence, & même si petit, que quoi qu'il s'en trouve de si miserables en Berri qu'ils labourent eux-mêmes leur charuë, je doute fort qu'il ne le fut encore davantage, qu'ils le sauroient être.
Au reste le mari de ma Maîtresse n'ayant fait à son Confesseur qu'une réponse conditionnelle ainsi que l'Admiral avoit fait au sien, il s'en alla de même en l'autre monde sans vouloir y rien changer. La Dame sortit du couvent tout aussi-tôt sans y vouloir demeurer davantage, & son Pere crut y devoir donner son consentement sans se faire tirer l'oreille, depeur qu'en resistant on ne fut persuadé dans le monde que son gendre avoit eu raison de faire ce qu'il avoit fait. Quand elle fut ainsi retournée à Paris je crus que rien ne m'empêchoit plus d'aller chez elle, & j'y fus comme de coutume. J'y fus tout aussi-bien reçû en apparence que je l'avois jamais été, mais lui ayant voulu demander les mêmes faveurs qu'elle m'avoit faites auparavant, elle me dit franchement que le tems n'en étoit plus, que si elle avoit été folle elle ne le vouloit plus être; mais que si ces faveurs m'étoient cheres, elle me les rendroit quand je voudrois, pourvû que je les voulussent meriter par un mariage. Il y en eut eu beaucoup à ma place qui l'eussent pris au mot. Jeune belle & riche comme elle étoit déja, & comme elle le devoit être encore davantage après la mort de son pere, étoit plus qu'il n'en falloit pour tenter un Gascon qui n'avoit que la cape & l'épée; mais trouvant qu'il y avoit assez de cocus, sans en augmenter encore le nombre, je demeurai si froid & si interdit à cette proposition, qu'il lui fut impossible de le méconnoître. Elle m'en fit quantité de reproches, & me dit que voila ce que c'étoit que d'obliger un ingrat. J'eus la bouche ouverte pour lui répondre que si elle n'eut jamais obligé que moi, peut-être ni eusse-je pas pris garde de si près, mais faisant reflexion que je la desobligerois plus par cette parole, que par quelque méchante excuse que je pusse trouver, je lui répondis que j'accepterois de bon coeur l'honneur qu'elle me voudroit faire si ce n'est que j'avois tant d'aversion pour le mariage, que j'avois peur de la rendre malheureuse, aussi-bien que moi. Elle entendit bien ce que cela vouloit dire, dont me sachant très mauvais gré, elle chercha un autre Marchand, puis que je ne voulois pas être le sien. Elle n'en manqua pas à Paris où les cornes ne font pas de peur à quantité de gens, pourvû qu'elles se trouvent dorées. Le Chevalier de... Cadet de bonne maison, mais qui n'avoit pour toutes choses qu'une pension assez modique que son frere ainé lui faisoit, se mit sur les rangs & l'emporta. Je ne lui enviai point sa fortune, puis qu'il n'avoit tenu qu'à moi de l'avoir, mais comme j'eusse été bien aise d'en faire ma Maîtresse, je me presentai devant elle, quand ils furent mariez pour voir si elle seroit d'humeur de me traiter comme elle avoit fait, du vivant de son premier mari. Le Chevalier dans l'esprit de qui elle ne passoit pas pour une Vestale, & qui avoit peur de sa foiblesse, crut qu'il m'en devoit parler plûtôt qu'à elle. Il me dit sans autre compliment que chacun étoit le maître chez soi, & qu'il ne trouvoit pas bon que j'y revinsse davantage. Je n'eus rien à dire à cela, & étant obligé de faire ce qu'il disoit, je me serois beaucoup ennuyé si Paris ne m'eût fourni mille autres Maîtresses qui me consolerent bien-tôt de celle là. En effet je ne fus pas long-tems sans en trouver une, non pas à la verité aussi belle qu'étoit la femme du Chevalier, mais qui en recompense étoit encore bien plus riche. Le compliment qu'elle me fit d'abord que nous fumes bons amis, fut extrémement de mon goût. Elle me dit que quand on étoit bien ensemble, il falloit que tout fut commun; qu'ainsi je pouvois mettre la main dans son Cabinet quand j'aurois besoin de quelque chose, & qu'elle n'y trouveroit jamais à redire.
Son mari étoit President, & ils ne vivoient pas trop bien ensemble, sans qu'ils s'en souciassent trop ni l'un ni l'autre. C'étoit lui qui étoit cause de leur desordre. Au lieu, dans les commencemens de vivre avec elle comme il devoit, il avoit debuté d'abord par mille amourettes. Elle s'en étoit trouvée toute scandalisée, & lui en avoit dit son sentiment; mais comme il ne la vouloit pas mettre sur le pied de le controller, quand bon lui sembleroit, il lui dit qu'il ne se plaisoit nullement à ses corrections, & qu'il la prioit de s'en deffaire. Ce compliment avoit bien plus l'air d'un commandement que d'une priere, & comme un mari n'aime point que sa femme le controlle, & qu'une femme aussi n'aime point de se voir méprisée par son mari, celle-ci se trouva si outrée de sa conduite & de sa réponse, qu'elle résolut de lui ôter son coeur. Le procedé qu'il continua de tenir avec elle la convia bien-tôt à éxecuter sa résolution. Il eut toûjours un nombre infini de Maîtresses, & comme dans peu de tems l'on mange beaucoup de bien à un métier comme celui là, il n'y eut Personne qui ne conseillât à la Presidente de se faire separer de biens d'avec lui. Ses parens l'en presserent même avec beaucoup de chaleur, & comme elle ne pouvoit pas trop considerer son époux de la maniere qu'il en usoit avec elle, elle y donna les mains sans se mettre beaucoup en peine de la confusion que cela lui alloit donner dans le monde.