Mr. de Treville nous quitta après nous avoir dit, qu'il ne croyoit pas que l'occasion nous fut favorable ce jour là de voir sa Majesté, qu'il alloit entrer dans sa chambre, & que s'il ne revenoit pas nous trouver dans un moment, nous pouvions nous en retourner chacun chez nous; qu'il nous y iroit avertir de ce que nous aurions à faire, & qu'il n'y perdroit pas un moment de tems. Il nous quitta à l'heure même & étant entré chez le Roi, sa Majesté fut quelque tems sans lui rien dire, elle lui fit même la mine, comme elle l'avoit faite aux trois Frères. Mr. de Treville, qui ne s'en embarrassoit pas beaucoup, parce qu'il sçavoit qu'il la desabuseroit bientôt des impressions que le Cardinal lui avoit données, ne lui dit rien aussi de son côté, sçachant qu'il devoit remettre nôtre justification à un autre tems. Le Roi qui étoit fort naturel, comme je viens de dire, voyant qu'il ne lui parloit point de ce qui étoit arrivé, dont il croyoit qu'il lui devoit rendre compte, rompit le silence à la fin tout d'un coup, & lui demanda si c'étoit ainsi que l'on faisoit sa charge; qu'il étoit arrivé à ses Mousquetaires d'assassiner un homme & de faire beaucoup de desordre, & que cependant il ne lui en disoit pas un seul mot; qu'à plus forte raison n'avoit-il pas eu le soin de les faire mettre en prison pour les faire punir en tems & lieu; que cette conduite n'étoit guéres d'un bon Officier comme il l'avoit toûjours crû, & qu'il en étoit d'autant plus étonné qu'il connoissoit mieux que personne combien il étoit ennemi de toute violence & de toute injustice.

Mr. de Treville ayant été bien-aise de le laisser dire pour lui faire decharger sa bile, lui répondit alors qu'il étoit informé de tout ce que Sa Majesté lui disoit, mais que pour elle elle ne l'étoit que très-mal, apparement, puis qu'elle lui parloit de cette sorte; qu'il lui demandoit pardon s'il osoit lui parler ainsi, mais que comme il s'en étoit informé à fond, jusques à aller lui-même chez Mr. le Duc de la Trimouille, elle ne trouveroit pas mauvais qu'il la priât d'envoyer querir ce Duc, avant que de lui en dire d'avantage; qu'il y avoit même un homme chez lui qui en pouvoit encore parler plus assurément que les autres; que cet homme étoit celui là même qu'on avoit fait accroire à Sa Majesté avoir été assassiné; qu'il l'avoit interogé lui-même en presence du Duc, & qu'il étoit convenu avec lui, que bien loin que ce fussent les Mousquetaires de Sa Majesté qui eussent tort, c'étoit lui qui par son insolence avoit été cause de son malheur; qu'au surplus ce n'étoit pas seulement eux qui l'avoient blessé, mais bien le même jeune homme qui avoit rendu le combat dont il avoit eu l'honneur de l'entretenir la veille.

Le Roi fut surpris quand il l'entendit parler de la sorte. Neanmoins comme il étoit de sa prudence, après le ressentiment qu'il venoit de faire éclatter, de ne pas ajouter foi tellement à ses paroles, qu'il ne fut bien aise auparavant d'être éclairci si elles contenoient verité, il envoya dire au Duc de la Trimouille de ne pas manquer de se trouver le lendemain à son lever. Le Cardinal qui avoit des espions dans la Chambre du Roi pour lui rendre compte de tout ce qui s'y passoit, avoit déja appris la mauvaise mine que Sa Majesté y avoit faite à Treville. Cela lui avoit donné espérance qu'il le perdroit à la fin dans son esprit. Il s'y étudioit depuis long-tems, non qu'il ne l'estimât infiniment; mais parce que, quelque promesse qu'il lui eut faites, il n'avoit jamais pu le faire entrer dans ses intérêts; Mais quand il vint à apprendre ce qu'il lui avoit dit, non seulement pour se justifier, mais encore pour justifier ceux qu'il avoit accusez de cet assassinat, il eut bien peur de n'en avoir que le dementi. Il renvoya savoir dés la même heure chez Mr. le Duc de la Trimouille, pour savoir de lui si c'étoit qu'il eut changé d'avis, depuis la parole qu'il lui avoit rapportée de sa part. Ce Duc n'y étoit pas, il étoit allé souper en Ville; & comme ses gens ne pouvoient dire à quelle heure il reviendroit, Cavois prit le parti de s'en retourner dans sa maison & d'attendre au lendemain matin à executer les ordres de son Eminence. Il ne fit pas trop mal, le Duc ne revint qu'à deux heures après minuit, & son Suisse lui ayant rendu une Lettre que lui écrivoit Mr. Bontems, par laquelle il lui mandoit de la part du Roi qu'il eut à se trouver à son lever, il se leva de meilleur matin qu'il n'avoit de coutume, afin d'être ponctuel à ce qui lui étoit prescrit.

Cela fut cause que quand Cavois y retourna il ne le trouva plus, le Suisse lui dit qu'il étoit allé au Louvre, ce qu'il eut peine à croire, parce que, comme j'ai déja dit, il ne se soucioit pas autrement d'aller faire sa Cour à Sa Majesté. Il avoit même accoutumé de dire qu'une des choses du monde qui lui faisoit croire qu'il étoit plus heureux que les autres, c'est qu'il avoit toûjours mieux aimé sa Maison de Touars que le Louvre, de sorte qu'il avoit plus de trente-cinq ans devant qu'il eut jamais vu le Roi. La Religion Protestante dont il faisoit profession étoit cause qu'il haissoit le métier de Courtisan, il savoit que le Roi n'aimoit pas ceux qui en étoient; il savoit dis-je qu'il se contentoit de les craindre & cela est si vrai, que le Roi d'aujourd'hui parlant un jour à des gens de cette Religion, qui avoient la hardiesse de lui remontrer que la rigueur de ses édits ne repondoient pas à leurs espérances, c'est, leur repliqua-t-il, que vous m'avez toûjours regardé comme le Roi mon Pere, & comme le Roi mon grand Pere: Vous avez cru sans doute que je vous aimois comme faisoit l'un ou que je vous craignois comme faisoit l'autre, mais je veux que vous sachiez que je ne vous aime ni ne vous crains.

Le Duc de la Trimouille avoit déja parlé au Roi quand Cavois arriva, & lui avoit confirmé tout ce que Treville lui avoit dit. Sa Majesté ne fut plus en colere après cela contre ses Mousquetaires; mais le Cardinal y fut beaucoup contre Cavois, de ce qu'il avoit si mal executé ses ordres. Il lui dit qu'il devoit plûtôt attendre le Duc chez lui pendant toute la nuit, que de le manquer, comme il avoit fait; qu'ils eussent pris des mesures ensemble pour perdre un petit Gentillâtre qui s'en faisoit si fort accroire que d'oser toûjours lui resister; qu'il ne le lui pardonneroit de sa vie; qu'il eut à se retirer de devant ses yeux, & à ne s'y jamais presenter sans ses ordres. Cavois qui connoissoit l'humeur de son maître, ne voulut lui rien repliquer, de peur qu'étant innocent comme il l'étoit, il ne se rendit coupable en voulant lui faire connoître son injustice; il s'en retourna chez lui tout chagrin, & sa femme qui avoit bien autant d'esprit que lui, voulant savoir ce qu'il avoit fait, n'en eut pas plûtôt connoissance qu'elle lui dit en même tems qu'il se laissoit là abbattre de peu de chose, qu'il y avoit du remede à tout hors à la mort, & que devant qu'il fut trois jours elle le remettroit mieux avec son Eminence qu'il n'y avoit jamais été. Il lui repliqua qu'elle ne la connoissoit pas, qu'elle étoit têtue comme une mulle, & que quand elle prenoit une fois quelqu'un en aversion il n'y avoit pas moyen, quoi que l'on peut faire, de l'en faire jamais revenir. Madame de Cavois lui répondit qu'elle connoissoit tout aussi-bien que lui de quoi ce Ministre étoit capable, qu'ainsi il n'avoit que faire de se mettre en peine comment elle s'y prendroit pour le mettre à la raison, qu'elle en faisoit son affaire, & que comme elle n'entreprenoit jamais rien dont elle ne vînt à bout, il n'avoit plus qu'à dormir eu repos.

Cette Dame effectivement faisoit une partie de ce qu'elle vouloit à la Cour, & faisoit rire souvent ce Ministre, lors qu'il n'en avoit point d'envie. Ce n'étoit pas cependant ni par des traits de femmes ni par des railleries fades, telles qu'on en voit souvent dans la bouche des Courtisans, qu'elle faisoit toutes ces merveilles. Tout ce qu'elle disoit étoit assaisonné d'un certain sel qui contentoit les plus difficiles en même tems qu'il repandoit une certaine estime pour elle qui faisoit qu'on ne se pouvoit plus passer de sa Compagnie. Son mari qui étoit redevable à son adresse d'une partie de sa fortune, se jetta entre les bras pour se tirer du mauvais état où il étoit: elle lui dit alors que puis qu'elle l'avoit amené au point qu'elle desiroit, il n'avoit plus maintenent qu'à bien executer ce qu'elle lui alloit recommander; qu'il se mit dans son lit, qu'il y fit bien le malade, & qu'il dit à tous ceux qui le visiteroient ou qui viendroient de la part de quelqu'un pour lui demander des nouvelles de sa santé, qu'elle ne pouvoit pas être en plus mechant état qu'elle étoit, qu'il affectat cependant de ne parler à personne, que le moins qu'il pourroit, & que quand il y seroit obligé il ne le fit que d'une voix engagée, & comme un homme qui auroit une oppression de poitrine.

Pour elle, elle se tint tout le jour comme elle étoit au sortir de son lit, & tout de même que si la feinte maladie de son mari l'eut mise hors d'état de songer à son ajustement. Cet homme qui avoit beaucoup d'amis comme en ont tous ceux qui ont quelque faveur auprès du Ministre, car il avoit toûjours été fort bien avec lui, ne manqua pas de visites, quand le bruit de son mal se fut répandu par la Ville. Ils savoient bien pourtant les paroles que le Cardinal lui avoit dites; ce qui étoit plus que capable selon la coutume des courtisans de lui faire perdre leur amitié. Mais comme ils esperoient que sa disgrace ne dureroit pas, sur tout n'ayant rien fait qui pût le perdre dans l'esprit de son Eminence, ils continuerent d'en user avec lui comme ils avoient accoutumé. Le Cardinal qui venoit d'essuyer de grosses paroles du Roi qui lui avoit reproché qu'il n'avoit pas tenu à lui, par ses faux rapports, qu'il n'eut cassé Treville & sa Compagnie de Mousquetaires, étoit encore plus en colere que jamais contre Cavois. Ainsi apprenant que sa maison ne desemplissoit point de monde, il dit tout haut devant mille personnes, qu'il s'étonnoit grandement qu'on eut si peu de consideration pour lui, que d'aller visiter un homme qu'il jugeoit digne de son ressentiment. Ces paroles suffirent pour rendre la maison du feint malade tout aussi deserte qu'elle étoit frequentée auparavant. Madame de Cavois en fut ravie, parce qu'elle avoit peur que quelqu'un reconnut sa feinte, & qu'il n'en allât rendre compte au Cardinal. Cependant ses parens ne croyant pas que cette defense s'étendit sur eux, aussi particulierement que sur les autres, y envoyerent du moins des laquais, s'ils n'y osérent plus aller: ces laquais leur rapporterent ce que Madame de Cavois leur disoit, tantôt elle même quand ils montoient jusques dans son anti-chambre, & tantôt ce qu'on leur disoit à la porte quand ils ne prenoient pas la peine d'y monter. Toutes ces nouvelles ne pouvoient cependant être plus tristes qu'elles l'étoient; le malade se portoit, toûjours à ce qu'on disoit de moment à autre, de plus mal en plus mal, & afin qu'on le crut mieux dans le monde Madame de Cavois fit venir chez elle le premier Medecin du Roi, afin qu'il dit ce qu'il pensoit de son mal: elle ne risquoit pas beaucoup en faisant cela, jamais il n'y avoit eu de medecin plus ignorant que lui, ce qu'on reconnut si bien à la fin à la Cour qu'il en fut chassé honteusement. Au reste pour le mieux tromper, elle fit apporter dans la chambre de son mari le sang d'un de ses laquais qui étoit malade d'une pleuresie, & lui fit accroire que c'étoit le sien. Il ne falloit pas être trop habile pour décider que ce sang ne valloit rien il hocha la tête en le voyant, comme pour lui dire d'un ton misterieux qu'il y avoit là bien du danger. Madame de Cavois fit en même temps la pleureuse, métier qu'elle savoit naturellement, comme savent la plûpart des femmes & qu'elle avoit encore étudié avec beaucoup de soin, afin de s'en servir en tems & lieu.

Peu s'en fallut que Bouvard, c'étoit le nom de ce médecin, ne pleurât de même quand il lui vit verser des larmes, & accompagner de mille sanglots le recit qu'elle lui faisoit de sa maladie. Il voulut tâter cependant le poux du malade, & il crut qu'il étoit tout en sueur, parce qu'il avoit dans son lit un petit vase d'eau tiede, dont il avoit arrosé sa main, jusques au dessus du poignet, afin de faire accroire la même chose à tous ceux qui auroient la curiosité de le vouloir tâter. On en avoit même repandu quelques gouttes sur une aleze dont on lui fit accroire qu'on avoit enveloppé le malade, & comme on l'avoit laissée ressuyer dans le lit, elle n'étoit plus que moette, afin qu'il donnât plûtôt dans le panneau. Il sentit cette aleze, & trouva à ce qu'il disoit que ce qui causoit sa moetteur sentoit extremement mauvais. Il tira encore des inductions delà que cette maladie étoit très dangereuse, & étant sorti de cette Maison, il en repandit le bruit par toute la Cour. M. le Cardinal le sut comme les autres, sans en paroître autrement touché, quoi qu'il le fut dans le fonds. Il crut que pour soutenir le caractere d'un grand Ministre, comme il étoit, il ne devoit pas changer sitôt de sentiment, qu'aussi bien cela lui seroit tout à fait inutile, s'il venoit à mourir, & que s'il en réchapoit il feroit toûjours bien sa paix avec lui.

Pendant que cela se passoit le Roi, qui, du même moment qu'il avoit été desabusé, avoit rendu son amitié à Mr. de Treville & lui avoit redit de nous amener les trois freres & moi dans son Cabinet, comme il le lui avoit commandé auparavant. La nouvelle action que je venois de faire lui donnoit encore plus d'envie de me voir que jamais. Mr. de Treville nous y conduisit dés le même jour que le Duc de la Trimouille avoit confirmé à sa Majesté ce qu'il lui avoit dit. Le Roi me trouva extrémement jeune pour avoir fait ce que j'avois fait, & me parlant avec beaucoup de bonté, il dit à Mr. de Treville de me mettre Cadet dans la Compagnie de son beau Frere qui étoit Capitaine aux Gardes. Il s'appelloit des Essarts, & ce fut là où se fit mon apprentissage dans le metier des armes. Ce Régiment étoit alors tout autre qu'il n'est aujourd'hui: tous les Officiers étoient gens de qualité, & l'on n'y voyoit point de gens de Robe ni de fils de Partisan comme il s'y en voit maintenant, & même comme il en est tout rempli. Ce n'est pas que je veuille dire que les premiers soient à mépriser. Ils ont leur merite tout comme les personnes les plus qualifiées, & s'il leur étoit deffendu de porter les armes nous n'aurions pas eu deux Marêchaux de France que le Parlement de Paris nous a déja donnez. Le Maréchal de Marillac, quoi qu'il ait péri malheureusement, n'en est pas moins recommandable par mille honnêtes gens qui savent de quelle maniere arriva son malheur. Le Maréchal Foucaut étoit pareillement d'une famille de Robe, & quoi qu'il portât d'autres armes que n'en portent ceux qui viennent comme lui de la famille qui porte ce nom là, ce n'étoit qu'à cause qu'Henri IV. les avoit changées pour un service important que l'un de ses ancêtres lui avoit rendu.

Le Roi avant que de me renvoyer voulut que je lui contasse non seulement mes deux combats, mais encore tout ce que j'avois fait depuis que j'avois l'âge de connoissance. Je contentai sa curiosité, à la reserve de ce qui m'étoit arrivé à S. Die, que je n'eus garde de lui dire. Je trouvois qu'il y alloit un peu trop du mien, & rien ne me faisoit souffrir avec patience l'affront que j'y avois reçu que l'esperance d'en pouvoir tirer vengeance bientôt. Je me fondois particulièrement sur les promesses que m'avoit fait Montigré de m'avertir quand Rosnay ne se deffieroit plus de rien, & qu'il reviendroit dans sa Maison. Je trouvois même qu'il ne m'avoit pas donné de méchantes arres de sa parole, en me prêtant son argent aussi genereusement qu'il avoit fait. J'avois cependant quelque inquiétude de savoir comment je le lui pourrois rendre, quand le Roi m'en tira heureusement. Il dit à l'Huissier de son Cabinet, avant que j'en sortisse, qu'il eut à lui faire venir son premier Valet de Chambre, & ce premier Valet de Chambre étant venu, il lui commanda de prendre cinquante Loüis dans sa Cassette, & de les lui apporter. Je me doutai bien, quand je l'entendis lui faire ce commandement, que ces cinquante Loüis étoient pour moi, & de fait le Roi ne les eut pas plûtôt qu'il me les donna à l'heure même. Il me dit en me les donnant que j'eusse soin seulement d'être honnéte homme, & qu'il ne me laisseroit manquer de rien.