Je crus ma fortune faite d'abord que je l'entendis parler de la sorte, & comme je n'avois pas envie de m'éloigner du chemin qu'il me prescrivoit, je regardai comme une chose indubitable ce qui me venoit de la bouche d'un si grand Roi. Mais je reconnus bientôt que c'étoit à tort que j'avois adjouté foi à ce Discours, & que si j'eusse étudié cette parole de l'Ecriture, qui nous apprend que nous ne devons jamais mettre nôtre confiance dans les Princes, mais en Dieu seul qui ne trompe jamais, ni qui ne sauroit jamais être trompe, j'eusse beaucoup mieux fait que de conter là dessus. J'expliquerai cela dans un moment & il faut que je rapporte auparavant ce qui arriva de la tromperie que faisoit Madame de Cavois. Elle garda son mari pendant quatre jours de la maniere que je viens de dire, & Bouvart, pour mieux trancher de l'homme important, continuant d'assurer qu'il lui étoit impossible de rechaper, à moins que d'un miracle, en l'état qu'il l'avoit laissé, elle s'en fut le lendemain au Palais Cardinal dans l'habit de deuil, le plus grand que put jamais porter une femme. Les Officiers du Cardinal qui la connoissoient aussi-bien qu'ils faisoient leur Maître ne la virent pas plûtôt dans cet équipage, qu'ils ne douterent point qu'elle ne l'eut perdu. Ils l'accablerent là dessus de complimens qu'elle réceut d'un air tout aussi triste que si la chose eut été bien vraye. Ils voulurent l'annoncer en même tems à son Eminence, ce qu'elle ne voulut pas souffrir, elle leur repondit qu'elle l'attendroit quand elle iroit à la Messe, & qu'il lui suffiroit de se faire voir à elle pour lui apprendre le besoin, qu'elle avoit de son secours. On fut dire en même tems à ce Ministre que Cavois étoit mort, & que sa veuve l'attendoit sur le passage de sa Chapelle pour lui recommander ses enfans. Le Cardinal à cette nouvelle n'osa sortir de sa Chambre, craignant que ce ne fut bien plûtôt pour l'accuser d'avoir fait mourir son mari, que pour lui demander quelque chose. Ainsi aimant mieux qu'elle lui fit une Mercurialle dans son Cabinet que de la lui faire devant tous ses Courtisans, il commanda en même tems qu'on la lui amenât. Il s'en fut au devant d'elle: d'abord qu'il l'apperçut il l'embrassa & lui dit qu'il étoit bien faché de la perte qu'elle avoit faite, que le deffunt avoit eu tort de prendre les choses à coeur aussi fortement qu'il avoit fait, qu'il devoit connoitre son humeur depuis le tems qu'il étoit à lui, & savoir que quelque violente que fut sa colère contre ses veritables serviteurs, elle n'étoit pas de longue durée; que cependant si elle avoit beaucoup perdu en le perdant, la perte qu'il faisoit lui même en lui n'étoit guéres moindre que la sienne; qu'il reconnoissoit mieux que jamais combien il avoit été de ses amis, puis qu'il n'avoit pû souffrir de sa bouche une seule parole rude sans en mourir de douleur.
Madame de Cavois ne l'entendit pas plûtôt parler de la sorte qu'elle lui dit qu'elle n'avoit que faire de pleurer ni de porter davantage son habit, qu'elle ne l'avoit pris que pour porter le deuil de la perte que son mari & elle avoient faite de l'honneur de ses bonnes graces; mais que puis qu'elle les leur rendoit elle n'avoir plus que faire ni de deuil ni d'armes; que son mari étoit bien mal à la verité, mais que comme il n'étoit pas encore mort il guériroit bientôt, quand il apprendroit cette bonne nouvelle. Le Cardinal fut bien surpris quand il lui vit quitter sitôt son personnage. Il se douta bien qu'elle ne l'avoit fait que pour l'obliger à le faire parler ainsi: il fut fâché de s'être si fort pressé, voyant bien qu'il ne feroit pas sans en être raillé dans le monde. Néanmoins Comme c'étoit une chose faite, & qu'il n'y avoit plus de remede, il se prit à en rire tout le premier. Il lui dit donc en même tems qu'il ne connoissoit point de meilleure Comedienne qu'elle, & il ajouta à cela qu'il vouloit, pour lui faire plaisir, demander au Roi qu'il lui plût créer en sa faveur une charge de Surintendant de la Comedie, tout de même qu'il y en avoit une de Surintendant des Bâtimens, afin de l'en gratifier; que quoique ce ne fut pas la coutume de donner le moindre emploi à une femme il ne laisseroit pas de tâcher de lui faire tomber celui-là, qu'il remontreroit sa capacité au Roi, & que comme il ne demandoit qu'à être bien servi, il ne doutoit pas qu'il ne la lui donnât preferablement à tout autre, puis qu'elle étoit plus capable que personne de l'exercer.
Mr. le Cardinal s'étant ainsi amusé à badiner avec elle, fit entrer ses principaux Officiers dans son Cabinet, & leur dit qu'ils n'avoient pas tout tant qu'ils étoient à se moquer les uns des autres, puis qu'elle les avoit tous attrapez également, qu'ils avoient crû que Cavois étoit mort, & que cependant à peine croiroit-il presentement qu'il fut malade; qu'il étoit bien vrai que Bouvart, qui l'avoit été voir, l'assuroit, & même qu'il l'avoit été bien dangereusement, mais que comme ce n'étoit qu'un ignorant, il étoit persuadé qu'on pouvoit se dispenser de le croire, sans courre risque de passer pour heretique. Ses Officiers qui n'étoient pas trop prévenus en faveur de ce medecin, le voyant de si belle humeur lui répondirent qu'il faisoit bien d'en avoir cette opinion, parce que s'il n'y avoit que cela qui le persuadât il pouvoit bien encore se tromper; que Bouvart, comme il le disoit fort bien, étoit un grand asne en matiere de medecine, & que tout Paris en convenoit aussi bien qu'ils convenoient de bonne foi que Madame de Cavois les avoit tous trompés.
Cette Dame ayant ainsi fait la paix de son mari avec le Cardinal, quelqu'un dit au Roi le tour qu'elle avoit joué à son Eminence, & en fit bien rire Sa Majesté. Treville qui lui en vouloit, parce que son Eminence lui en vouloit à lui même, ne fut pas un des derniers à s'en divertir avec elle. Il lui dit que c'étoit ainsi que les grands hommes avoient leur ridicule aussi bien que les autres, & prenant sujet de là de lui conter tout ce qu'il en savoit, il se donna carrière à ses depends, pendant je ne sais combien de tems.
D'abord que j'eus les cinquante Loüis du Roi je ne songeai plus qu'à renvoyer à Montigré l'argent qu'il m'avoir prêté si honnêtement. Une personne d'Orleans qui logeoit dans mon même logis & qui y étoit fort connu, voyant que j'étois en peine à qui m'addresser pour faire les choses seurement, me dit que si je m'en voulais bien fier à lui il me rendroit ce petit service, qu'il connoissoit Mr. de Montigré, & qu'il lui feroit tenir cet argent par une personne sûre; qu'elle n'étoit jamais une semaine sans aller chez lui. Je fus ravi de cette occasion qui me tiroit d'embarras. Je lui donnai en même tems la somme que je devois à ce Gentilhomme, & y ayant voulu ajouter quelque chose pour la dépense de celui qui lui porteroit cet argent, l'homme à qui je le donnois me dit que je lui faisois injure d'oser seulement lui en parler, qu'il n'étoit pas homme à demander retribution de si peu de chose, & que le plaisir de me rendre service étoit tout ce qu'il désiroit. Je ne l'eusse pas fait avec un autre, mais comme c'étoit un homme qui tenoit Hotellerie à Orleans, & qui ne me paroissoit pas trop riche, je ne voulois pas avoir à me reprocher de lui avoir fait dépenser un sol pour l'amour de moi.
Mon argent fut rendu fidelement à Montigré, d'abord qu'il eut écrit une Lettre à son ami. Montigré ne s'attendoit pas à le ravoir sitôt, & peut-être même à le ravoir jamais. Il savoit combien il étoit rare de recevoir des lettres de change de mon pais, & sur tout à un pauvre gentilhomme tel que j'étois. Richard, c'est le nom de l'homme qui me rendit ce service, avoit prié son ami de lui renvoyer le billet que j'avois fait à Montigré. Il me le remit entre les mains pour marque qu'il avoit eu soin d'executer ce dont je l'avois prié. Je le remerciai de la peine qu'il en avoit bien voulu prendre, quoi que je ne fusse pas à le faire, & que je m'en fusse acquitté dès le moment que je lui avois fait cette priere. Je mis ce billet dans ma poche, au lieu de le dechirer comme je devois, & l'ayant perdu ou le même jour ou le lendemain, en tirant peut-être mon mouchoir ou bien en prenant autre chose, je ne m'apperçus de sa perte que deux ou trois jours après. Je le dis à Richard qui me blama du peu de soin que j'en avois eu, & comme il vit que cela m'inquietoit comme si j'eusse prevû ce qui m'en devoit arriver un jour, il tâcha de m'en consoler. Il me dit que quand même quelqu'un le trouveroit, il ne m'en pouvoit arriver d'accident, que premierement je n'étois pas en âge pour faire un billet, & que secondement étant sous le nom de Montigré, il n'y avoit point de friponnerie à faire là dessus, à moins qu'il n'en fut de moitié avec quelqu'un; que j'avois dû reconnoître au procedé qu'il avoit tenu avec moi qu'il étoit honnête homme, mais que s'il avoit encore besoin, avec cela d'une caution pour me le certifier, il lui en serviroit en tout tems, & en tout lieu, quoi qu'il ne s'en reconnût pas capable.
Cette dernière raison me toucha plus que la premiere, à laquelle j'avois mis obstacle moi même par un excès de delicatesse. Comme il savoit aussi bien que cet Aubergiste que je n'étois pas en âge de pouvoir m'obliger valablement, je n'étois engagé dans ce billet à en payer le contenu que parole d'honneur, ainsi il n'y avoit point là de minorité à alleguer pour s'exempter du payement, puis que les Maréchaux de France devant qui l'on faisoit venir pour l'éxecution de ces sortes de billets condamnoient & jeunes & vieux également, quand on étoit de si mauvaise foi que de ne le pas vouloir payer. J'avois appris cela d'une affaire que mon pere avoit euë devant eux, où il étoit porteur d'un semblable billet; ainsi je m'étois servi de ma propre connoissance contre moi même, parce que je croyois que quand on avoit bien envie de payer il devoit être indifferent ou de se bien lier ou de ne se point lier du tout.
Cette circonstance entretint donc mon inquietude pendant quelques jours, mais comme il n'y a rien que l'on n'oublie à la longue, je n'y songeai plus au bout de quelque tems. Je tachai cependant de remplir mon devoir de Soldat tout du mieux qu'il me fut possible. Je trouvai Besmaux dans la même compagnie où j'étois. C'étoit un homme tout d'un autre humeur que moi, & nous ne nous ressemblions en rien ni l'un ni l'autre, si ce n'est que nous étions tous deux Gascons. Il n'y avoit rien effectivement de plus opposé que nos manieres d'agir. Il avoit de la vanité au delà de l'imagination. Il eut voulu presque que nous l'eussions crû de la côte de St. Loüis, tant il s'en faisoit accroire: tout cela n'étoit fondé cependant que sur ce qu'il étoit plus vain que les autres, quoi qu'il ne vallut pas mieux. Le nom de Besmaux qu'il portoit étoit le nom d'une petite metairie qui étoit plus chargée de taille qu'elle n'apportoit de revenu; mais comme lors que l'on s'entête une fois de vouloir paroître plus que l'on est, l'âge n'a guerres de coûtume de reformer ce deffaut, il fit porter le nom de Marquisat à cette chaumiere d'abord qu'il devint en fortune.
Pour moi je fus toûjours mon chemin sans vouloir paroître plus que je n'étois. Je savois que je n'étois qu'un pauvre Gentilhomme: je vécus donc comme je devois faire, sans vouloir ni me relever au dessus de mon état ni me rabbaisser au dessous de ceux qui n'étoient pas plus que moi. J'avois peine ainsi à souffrir que Besmaux se donnât des airs de grandeur en vantant le nom de Montlesun qu'il portoit. C'étoit à la verité un nom qui étoit assez beau, mais comme tout le monde ne convenoit pas trop qu'il lui appartint, je me crus obligé de lui dire, & comme son camarade & comme son ami, que toute cette vanité lui faisoit plus de tort que de bien. Il receut mal mon compliment, & l'attribuant moins au desir que j'avois de lui rendre service, qu'à une certaine jalousie qu'il se figuroit que j'eusse conçuë aussi-bien que les autres Cadets de ce qu'il pretendoit s'élever au dessus de nous, il ne me regarda plus que comme un homme qui lui devoit être suspect, bien loin de prendre la moindre confiance en lui. Il avoit aussi cela de ridicule que sans considerer ses forces qui ne pouvoient pas être moindres qu'elles étoient, il vouloit imiter ceux qui avoient des ailes pour voler: s'il voyoit quelque nouvelle mode, il en prenoit aussi-tôt quelque chose, sans considerer qu'il y avoit plûtôt de l'extravagance à le faire qu'il ne pouvoit y avoir ni de raison ni de bon sens. Il pretendoit pourtant le contraire sans prendre garde qu'il s'en rendoit ridicule à tout le monde. Je me souviens là-dessus d'une chose qu'il fit, qui fit bien rire non seulement toute nôtre Compagnie, mais encore tout le Regiment. Nous étions alors à Fontainebleau où il étoit logé chez une hôtesse qui eut quelque bonne volonté pour lui. Il en profita tout autant qu'il pût, mais comme elle n'étoit pas riche, ce qu'il en tira ne se reduisit qu'à peu de chose. Il ne s'amusa point à en remplir son ventre, comme font quantité de nations qui aiment mieux l'avoir plein, que d'avoir toute la magnificence du monde sur leur dos. Il avoit cela de commun avec tous les Gascons qu'il croyoit devoir pratiquer le proverbe qui dit ventre de son & habit de velours. Ainsi il mit sur lui, tout ce qu'il avoit pû tirer de cette femme sans se mettre en peine de tout le reste. Il se donna un habit dont il avoit assez de besoin, parce que quoi qu'il eut celui de Soldat comme les autres, la coutume des Cadets étoit d'en avoir un distingué de ceux du commun. Pour moi c'est à quoi je n'avois pas manqué, & je m'en étois donné un assez beau de l'argent que le Roi m'avoit donné: J'y en avois employé une partie & j'étois bon ménager du reste, sachant qu'il falloit garder une poire pour la soif.
Au reste comme on commençoit à porter en ce tems là des baudriers en broderie d'or qui coutoient huit ou dix pistoles, & que les finances de Mr. de Besmaux ne pouvoient pas atteindre jusques là, il prit le parti de se faire faire le devant d'un baudrier de cette façon, & le derriere tout uni. Il affecta cependant, afin qu'on n'en vit pas le defaut, de porter un manteau, sous prétexte d'une feinte incommodité, ainsi n'en étalant aux yeux du monde que le devant, il n'y eut personne qui ne crut pendant deux ou trois jours, qu'il avoit donné dans l'étoffe tout aussi bien que les autres. Mais le tour de nôtre Compagnie étant venu de monter la Garde au bout de ce tems là, & Besmaux ayant endossé un autre baudrier que celui que nous venions de lui voir, parce qu'il ne pouvoit pas là porter de manteau, il y eut un de mes camarades nommé Mainvilliers qui ne pouvoit souffrir sa vanité non plus que moi, qui me dit qu'il parieroit sa tête que son baudrier en broderie n'avoit point de derriere. Je lui répondis que cela n'étoit pas croyable, & qu'il étoit trop sage pour s'exposer à la raillerie qu'il s'attireroit par là, si cela venoit jamais à être reconnu. Il me repliqua que j'en pouvois croire tout ce qu'il me plaisoit, mais que pour lui il demeureroit dans sa pensée jusques à ce qu'il eut lieu de s'en desabuser. Qu'il ne tarderoit pas long tems à le faire, & que ce seroit alors que l'on verroit qui auroit raison de lui ou de moi. Nôtre garde étant descenduë Besmaux continua toûjours de feindre d'être incommodé pour avoir pretexte de prendre son manteau. Il ne vouloit pas perdre sitôt l'étalage de son baudrier, & comme il ne le pouvoit porter sans cela, il étoit bien aisé pendant que c'en étoit la mode de faire voir à tout le monde qu'il n'étoit pas homme du commun. Il craignoit qu'elle ne vint à changer par l'inconstance à laquelle nôtre nation est sujette. Il savoit qu'elle est fort grande, & que nos ennemis n'ayant guéres d'autre défaut à nous reprocher, que celui là ne manquaient pas de nous en faire le plus souvent un sujet de mepris.